Bilan

«Patek doit gérer la rareté»

A l’occasion de l’inauguration de la Watch Art Grand Exhibition à Singapour, rencontre avec Thierry Stern, président de la manufacture genevoise.

Thierry Stern: «La recherche de la rentabilité à court terme n’est pas notre objectif.»

Crédits: ChinFan/Patek

A la veille de l’ouverture de la Watch Art Grand Exhibition organisée par Patek Philippe à Singapour, 31 000 visiteurs s’étaient inscrits. «C’est impressionnant, mais attendu», affirme Thierry Stern, président de la manufacture. «Singapour est notre hub. Nous sommes là depuis 1965, l’ensemble des décideurs d’Asie du Sud-Est ont un pied-à-terre ici.» Rencontre en marge de cet événement, qui se tenait du 28 septembre au 13 octobre.

Musée, expositions, événements… Quelle stratégie pour valoriser les pièces historiques?

Aujourd’hui, c’est difficile car il y a un nouveau business sur l’ancien. Il faut une stratégie mixte, car il y a vraies et fausses pièces anciennes. Fausses car on trouve des personnes qui achètent une pièce dans le but de la revendre vite et de se faire de l’argent. Ce type de personnes, je ne les aime pas: ce sont des profiteurs. Après, il y a le passionné, qui veut par exemple s’acheter sa première montre. Il n’a pas les moyens de s’acheter un nouveau modèle car c’est cher. Je le vois avec des jeunes: ils achètent une montre vintage, ni une complication, ni une montre rare, donc moins chère mais quand même belle. Après, il y a le collectionneur, qui chasse les plus belles pièces anciennes, que Patek recherche aussi pour le musée. Là ça devient intéressant: au départ il y en avait peu, désormais beaucoup plus. Mon père a commencé très tôt, il a collecté les plus belles pièces alors qu’il y avait peu d’intérêt. Aujourd’hui, celui qui va sur ce marché se retrouve face à des gens qui ont beaucoup de moyens, en Europe, Asie, Russie ou Moyen-Orient. Notre chance, c’est que nous avons déjà les pièces les plus chères. Pour le musée, il nous en manque 5%, dont 3% ont sans doute disparu, cassées, volatilisées.

Et il y a un marché parallèle qui se développe...

Oui, il est géré actuellement par des détaillants, qui se disent «je peux racheter des pièces anciennes et les revendre; ça a l’air d’être un bon business». C’est vrai: c’est un business qu’on évalue entre cinq et dix milliards de dollars. Mais il est plus dur que ce qu’on croit. Les détaillants commencent à réaliser: ils doivent gérer à la fois les nouveautés, avec nous et les autres marques, et les pièces anciennes.

En fait, nous sommes au début d’une ère qui change un peu pour les détaillants. Pour nous non, car nous allons nous concentrer sur la vente des pièces nouvelles. Mon business n’est pas sur le marché parallèle, alors que nous voyons la montre comme un objet qui se transmet de génération en génération. Je ne vais pas non plus dire à un de mes détaillants de ne pas acheter une pièce ancienne qu’un client lui propose. Parce que la mentalité a changé. A l’époque, un client avait une ou deux pièces et les gardait; aujourd’hui, un client achète une pièce, la garde deux ans, puis souhaite changer, la revend. Donc le détaillant se dit qu’il doit lui offrir ce service, sinon il le perd. C’est là où il faut être intelligent.

Honnêtement, aujourd’hui je n’ai pas la réponse. On commence à se dire «comment on va faire et le gérer?» parce que c’est mondial. On devra faire face à pas mal de problèmes. Il faudra qu’on s’organise. Est-ce qu’on reprend ce business? Ce n’est pas évident car ce n’est pas notre activité, on n’est plus dans les pièces musées, on parle de pièces anciennes qu’on rachète et revend. C’est colossal. Je ne suis pas convaincu que Patek doive faire ça, nous devons nous concentrer sur les créations. Cependant, à l’heure actuelle c’est trop tôt pour répondre. Je pense qu’il faut analyser ces enjeux, réfléchir à tête reposée, écouter ce que veulent les détaillants, car ce sont nos partenaires. Voir ensuite comment on peut le gérer: peut-on le gérer? Je ne sais pas. Le contrôler? Difficile. Des solutions vont arriver mais nous n’en sommes pas là. C’est un gros marché, mais je répète que ce n’est pas une priorité pour nous. Loin de là.

Comment faire face au dilemme entre rareté et volonté de satisfaire un grand nombre de clients?

On ne pourra jamais satisfaire la demande pour les pièces métiers d’art. Et je ne pense pas qu’il le faille. Ensuite, il faut le savoir-faire: pour devenir un bon émailleur, il faut quinze à vingt ans. Il y a eu une époque où d’autres marques se lançaient sur l’émail. La différence, c’est qu’ils l’ont fait pour l’argent. Nous, on le fait car ça correspond à notre histoire, notre prestige. Et on ne gagne pas d’argent avec ça. Une fois que les dirigeants d’autres marques ont compris cela, ils ont arrêté. Et il faut accepter qu’on fera 40 ou 50 pièces à l’année. Au niveau du chiffre d’affaires, c’est négligeable, sans doute moins de 1%. Mais en termes de notoriété et de passion, c’est très important. Si nous avons un musée, c’est que c’est une passion.

Quelles sont les valeurs et responsabilités de Patek vis-à-vis de l’horlogerie suisse?

C’est d’avoir les pieds sur terre et garder le haut niveau de qualité. Qualité de nos produits évidemment, mais aussi qualité de nos relations. Pour Patek, c’est une responsabilité que nous avons, que nous ne cherchons ni ne fuyons. Nous sommes respectés car nous avons notre indépendance et un savoir-faire depuis les origines. Cela fait 180 ans que nous sommes là. On n’est pas en train de faire des affaires pour satisfaire des actionnaires, parce qu’aujourd’hui c’est le cas quasiment pour toutes les marques. La recherche de la rentabilité à court terme n’est pas notre objectif. Les gens le savent et se disent «Patek Philippe, ce sont encore de vrais horlogers, avec des valeurs, et lorsqu’ils font du profit, ils le réinjectent dans leur manufacture». La preuve avec notre dernier bâtiment: peu de sociétés auraient autofinancé un bâtiment d’un demi-milliard de francs. J’aurais pu le garder ce demi-milliard et je me serais bien amusé avec. Mais ce n’est pas notre vision. Ce que nous voulons, c’est créer des choses, partager notre passion. J’ai envie de préparer l’avenir aussi. Pour moi, mais aussi pour mes enfants et au-delà de ma famille: nous sommes plus de 2000 à travers le monde à travailler chez Patek; il faut penser à eux: ce sont tous des gens qui croient en vous, sont passionnés. Et 2000 personnes qui travaillent, c’est au moins 4600 personnes en comptant familles et enfants. C’est ça, notre responsabilité.

Après, je ne suis pas un professeur, ni un génie: j’ai ma stratégie, elle ne peut pas être copiée et je ne peux pas copier celle des autres. A chacun de s’adapter. Nous sommes avant tout respectés pour nos produits de qualité et là je suis intransigeant. On a deux ou trois exemples de dirigeants dans l'opérationnel qui marchent très bien. Prenez Audemars Piguet et son succès avec la Royal Oak: c’est très bien et ils gagnent beaucoup d’argent. Tant mieux, mais c’est avec une collection surtout. Le long terme, ce n’est pas leur problème car les dirigeants opérationnels ne seront plus là. Moi, je serai là. Ma famille sera là. Et c’est pour cela que nous sommes différents.

Les grandes expositions comme celle de Singapour sont-elles appelées à se renouveler?

Ces événements coûtent cher. On ne peut pas le faire partout. Sur les très grands marchés, oui. Mais il n’y en a pas tant que ça. Nous sommes présents dans 72 pays: rares sont ceux qui peuvent absorber un tel événement. En Europe, je me vois mal faire ça en Italie, Espagne ou au Portugal: ce ne sont pas des marchés assez grands. Ce type d’exposition, à un moment donné, devra s’arrêter. Il y en aura d’autres, plus petites. On le fait déjà avec des événements sur les répétitions minutes, les heures universelles. Des expositions à 200 ou 300 personnes avec un détaillant. Mais des événements de cette ampleur, non. Heureusement d’ailleurs, car ça nous prend deux ans de préparation, c’est beaucoup de travail.

Quels risques voyez-vous avec le contexte géopolitique actuel?

J’ai une chance: nous avons une petite production avec 62 000 pièces annuelles. Cela ne va donc pas impacter Patek: un marché vendra moins, mais les détaillants ailleurs se frotteront les mains car ils pourront récupérer davantage de modèles. Pour d’autres qui produisent 100 0000 ou un million de pièces, cela aura un effet et il faut le leur demander.

Quant aux aspects politiques, je ne peux pas m’exprimer. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours: à nous de savoir s’adapter. Mon père a vécu des situations bien plus tendues qu’aujourd’hui, avec des périodes où 50% du chiffre d’affaires tombait soudainement. Il faut anticiper et avoir des réserves pour traverser ces périodes délicates. Ce qui arrive aujourd’hui ne s’apparente pas à une grande catastrophe, mais ça pourrait s’aggraver demain et, là, il faudrait avoir les reins solides car les réserves pourraient fondre comme neige au soleil.

Cette interview a été possible grâce à un voyage de presse organisé par Patek Philippe à Singapour.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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