Bilan

Des ouvrages à savourer cet été

Pour parfaire la douceur des soirées, l’écrivain genevois Metin Arditi conseille trois livres, écrits par deux auteurs romands, Guy Mettan et Sylvie Tanette. Ou comment redécouvrir la nature telle que d’autres la voient.

A l’heure où ces lignes sont écrites, la pandémie a reculé, juillet-août se pointent, le temps est venu de quitter le salon et les Zoom, de sortir, respirer, bouger, sautiller, s’émerveiller de la liberté retrouvée, de se perdre dans les bois, glisser sur une bouse de vache (ça porte chance, si c’est reçu de bon cœur), et, le soir venu… de lire, bien sûr (vous pensiez à quoi?). Lire et redécouvrir la nature telle que d’autres la voient.


Voyages émerveillés en Valais

Pour le journaliste Guy Mettan, «le Valaisan n’habite pas la montagne, il est habité par elle». (DR)

Guy Mettan sort coup sur coup deux livres qui parlent de son Valais natal, Valais aimé, aussi: «Parce que je l’aime.» Ainsi commence son texte de 80 pages intitulé Valais, République des glaciers. Entre le Valais et Mettan, c’est charnel, spirituel, passionnel, depuis toujours. L’homme a son canton dans la peau.

A 7 ans, craignant que ses parents oublient de le réveiller pour la montée à l’alpage des génissons, l’enfant faisait déjà le guet à quatre heures du matin «… derrière la fenêtre en écoutant mon oncle en train d’attacher les sonnailles fraîchement cirées au bétail. Pour rien au monde, je n’aurais voulu rester en plaine pendant que mes cousins trayaient les vaches, centrifugeaient le lait, battaient le beurre, coupaient le bois, ou déterraient les racines de gentiane pour en faire de la goutte.»

Chez Mettan, le Valais est sensuel. Obsessionnel. «Le Valaisan n’habite pas la montagne, dit-il joliment, il est habité par elle.» Son Valais est matière, «géologie», une puissance coupée du monde par de hauts sommets, des glaciers, des torrents, des avalanches qui déboulent sans crier gare, des vignes, des forêts et des alpages. C’est le fruit de l’eau, bienfaitrice, quand, sous forme de glace ou de neige, elle fait vivre ses habitants, source de catastrophes et de deuils, comme à Mattmark, en 1965. Mais il y a autre chose: autant le plus dur des rochers valaisans est matériel, autant le canton offre une spiritualité éblouissante, à Saint-Maurice, chacun le sait, et partout ailleurs, si le promeneur veut bien se donner la peine, devant les sommets et les vallées, les cimes, les bisses, les lacs et les plaines, de s’émerveiller face à ce que la Création offre de plus beau.

«Valais, République des glaciers», Guy Mettan, collection L’âme des peuples dirigée par Richard Werly, Editions Nevicata, à Bruxelles, 2021, 96 pages.

C’est ce qu’a fait Guy Mettan, durant le premier été du Covid, histoire de retrouver ses valeurs et ses repères dans la réalité de son Valais, au moment où sa vie professionnelle prenait un virage difficile, celui du retour à soi-même. Il le raconte avec sensibilité, avec un plaisir non dissimulé, aussi, dans Le monde à deux mille mètres – Journal d’un voyageur des cimes. Un vrai voyage, cela s’effectue à pied. Rousseau est partout. En cinquante-cinq jours, passant par autant de cols, Mettan parcourt sa terre, s’y retrouve et s’y ressource. Il veut «raccommoder les deux parties» de son existence. Que le livre soit, entre autres, dédié à Nicolas Bouvier et à son épouse Eliane n’est pas le fruit du hasard. Ce sont du reste des mots de Bouvier qui accueillent le lecteur, non pas en épigraphe mais en début du premier chapitre, et disent l’amour éperdu de l’auteur pour son pays: «Le ciel était bleu et le spectacle d’une splendeur inimaginable: d’énormes ondulations de terre descendaient en moutonnant à perte de vue.»

«Le monde à deux mille mètres – Journal d’un voyageur des cimes», Guy Mettan, Editions Slatkine, 2021, 248 pages.

Avant de se lancer dans l’aventure, Mettan met son corps à l’épreuve, l’observe, se rassure et y va. Chacun de ses petits chapitres est un régal: «Gros orage de grêle dans le vallon de Barme… Perdu dans le brouillard des Dents-du-Midi… Petites ravines face au glacier de Corbassière…» Le dernier s’intitule «Une fondue aux tomates comme il y a cinquante ans». De la cabane de la Tourche, Mettan aperçoit son chez-soi. Trois heures de marche l’en séparent, à pas tranquilles dans la forêt, et pour finir, les retrouvailles, fondue aux tomates préparée par sa mère, 92 ans. La fondue est celle d’avant, l’éternel retour du même. Le voilà rassuré de son existence. Un récit merveilleux, quelquefois poignant, avec, ça et là, des photos prises au cours des 55 randonnées, simples et belles, qui montrent des paysages sans chercher d’effets. La nature comme elle est.


Une île, sous le soleil

La critique littéraire Sylvie Tanette livre un conte à la fois cruel et délicieux. (DR)

Dans Maritimes, le nouveau roman de Sylvie Tanette nous montre l’autre grand visage de la nature. L’histoire se déroule sur une île, «une miette dans la Méditerranée. Des rochers et des criques, quelques kilomètres de collines, des oliveraies à moitié abandonnées.» C’est l’histoire de Benjamin, à l’allure de dieu grec, qui, un jour, débarque sur l’île. Et y reste. De lui, on sait peu. L’époque est celle où le pays est empêtré dans la dictature. Un îlot des Cyclades du temps des colonels? Peut-être. Là n’est pas l’essentiel.

Michaela, la plus jolie fille de l’île, la plus sage, aussi, va retrouver Benjamin tous les jours, dans une maison qu’il est seul à habiter. Le vieux de l’île, celui qui écrit le livre à la première personne, sait bien que sous leurs latitudes, une fille ne se rend pas chez un garçon: «Les coutumes étaient ce qu’elles étaient, longtemps nous les avons trouvées normales, et je veux bien reconnaître que la situation nous arrangeait.» Ce sera Benjamin qui leur ouvrira les yeux. «Vous n’êtes pas obligés de toujours suivre les traditions», leur dirait-il un jour.


«Maritimes, une histoire méditerranéenne», Sylvie Tanette, Editions Grasset, 2021, 120 pages.

Au-delà de nous conter l’histoire de Benjamin et de Michaela, de leurs amours et de la lumineuse liberté sur laquelle ils les fondent, le roman de Sylvie Tanette nous décrit avec une grande justesse la vie d’une petite île, sa douceur et ses lenteurs brûlantes, ses silences et les démons qui la menacent. Ecrasé du soleil de l’île, le lecteur vit le village comme s’il y était, découvre la sagesse de ses habitants, saisit leurs non-dits. Il n’aura qu’une envie, celle d’aller s’étendre à son soleil, de pêcher avec ses vieux, regarder le village préparer la noce des deux amoureux, tout «gonflé de leur amour». La beauté de cet amour aidera le village à se protéger de l’horreur des bateaux de guerre qui croisent au large. Très vite, il comprendra que la loi sera toujours celle du plus fort et verra Benjamin emporté par les soldats au jour de ses noces, ensanglanté et menotté. Et Michaela retournera dans son monde, celui du fond des mers. Le village, qui connaît la valeur des mythes, saura perpétuer celui-ci. Un conte cruel et délicieux, raconté avec grande délicatesse.

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