Bilan

Michael Haefliger

Michael Haefliger dirige depuis 1999 le Lucerne Festival, un des festivals de musique classique les plus importants du monde, qui attire les meilleurs orchestres et les solistes les plus chers. Haefliger a donné de multiples impulsions au festival et doublé son budget à quelque 25 millions de francs. Il y a un an, son contrat a été prolongé jusqu’en 2020. Entretien avec un top-manager qui, naguère, fut lui-même musicien.
Crédits: François Wavre

Vous vous trouvez en ce moment au Japon. Qu’est-ce qui vous y conduit ?

Nous rééditons dès demain le projet Ark Nova, que nous avons réalisé pour la première fois il y a trois ans: une salle de concerts mobile que nous avions montée dans la région de Thohoku pour rendre courage et confiance, par le biais de l’art, à la population touchée par le séisme de mars 2011. Nous avons pu réaliser cette halle avec l’architecte Arata Isozaki et l’artiste Anis Kapoor, et il est prévu de la déplacer plus tard dans d’autres régions du monde. 

Cela vise aussi à faire connaître ailleurs la marque Lucerne Festival ?

C’est peut-être une conséquence collatérale. Mais l’idée est vraiment d’organiser un projet social communautaire, avec des concerts de vedettes occidentales, des artistes locaux, de la musique traditionnelle et du jazz. Les billets coûtent dans les 10 francs. 

Vous êtes un violoniste formé à la Juilliard School de New York, mais vous avez aussi accompli une formation de manager à Saint-Gall et à Harvard. Quel est l’aspect prépondérant en vous ?

Au bout du compte, c’est vraiment le musicien. Ce que j’ai appris dans ma formation ultérieure d’économiste d’entreprise, je l’utilise pour concrétiser de manière professionnelle mes projets artistiques et transmettre au public mes convictions de contenu, notamment quand ils sont exigeants. Après tout, il ne s’agit pas que de vendre des artistes comme Lang Lang. Nous avons beaucoup de projets avec de jeunes musiciens, nous avons des premières de musique inédite. Tout cela doit être programmé et budgétisé raisonnablement. 

La musique classique a-t-elle encore une mission aujourd’hui ?

Bien sûr! On la relie souvent avec une attitude conservatrice, mais elle ne l’est absolument pas ! Elle est vivante, on la redécouvre sans cesse, elle est hautement émotionnelle et, ne serait-ce que pour cette raison, elle s’intègre à notre temps. Bien sûr, il y a aussi un besoin de la communiquer et de la présenter différemment – sans en faire du hip-hop, entendons-nous bien – pour la libérer de certains blocages.

Le marché traditionnel de la musique classique n’est-il pas peu à peu saturé en Europe et en Amérique du Nord ? Etes-vous en quête de nouveaux publics ?

La Suisse reste notre marché de base, puis c’est l’étranger proche et plus lointain. A l’avenir, le marché asiatique gagnera sûrement en importance car on y trouve une forte affinité pour la musique classique. On voit aujourd’hui déjà des visiteurs japonais qui, durant le festival, viennent au concert vingt-cinq fois! Et ce ne sont pas que les plus riches, mais aussi des gens qui économisent à l’année.

Le Lucerne Festival met aussi l’accent sur la musique contemporaine. Est-ce votre souhait personnel ?

Oui, depuis toujours. Il est extrêmement passionnant d’intégrer au festival des compositeurs d’aujourd’hui. Désormais, ils ne s’adressent plus uniquement à des cercles restreints. Et d’ailleurs, en 2004 déjà, nous avions fondé avec Pierre Boulez la Lucerne Festival Academy où de jeunes musiciens apprennent à travailler sur la nouvelle musique.

Est-ce une gageure d’y attirer le public et les sponsors ?

Oui, certes. Mais heureusement nous avons des sponsors tels que Roche, Zurich Assurance, Credit Suisse, Nestlé et Swiss Re qui sont heureux de soutenir de telles idées et des projets de promotion des jeunes comme le Young Artist Award. 

Depuis votre arrivée, vous avez pu doubler le budget du festival à quelque 25 millions. Etait-ce un objectif ? Plus d’argent signifie-t-il plus de qualité ?

Aussi. Mais cela nous permet surtout de concrétiser des idées très coûteuses, comme l’Academy que je viens de citer et, avec Claudio Abbado, le Lucerne Festival Orchestra, qui jouissent tous deux d’un rayonnement international. De telles initiatives ne réussissent que grâce à des donations privées et des partenaires issus de l’économie. Pour le Festival Orchestra, par exemple, il y a eu Nestlé dès le début.

On dit que vous avez un don particulier pour dénicher et chouchouter les sponsors. Est-ce aujourd’hui une nécessité pour le patron d’un festival ?

Il faut savoir enthousiasmer un sponsor pour quelque chose et ensuite créer, en commun avec lui, des contenus qui apportent de la valeur ajoutée pour les deux parties. Oui, dans ce domaine, nous sommes plutôt forts. Il ne s’agit pas simplement de faire les poches à quelqu’un, mais de trouver très concrètement un partenaire pour suivre ensemble une démarche artistique, construire quelque chose de durable.

Vous dirigez le festival depuis seize ans et, l’an dernier, votre contrat a été prolongé jusqu’en 2020. Vu le succès, il est normal que Lucerne l’ait souhaité, mais vous, pourquoi le vouliez-vous aussi ?

Parce que je crois que nous pouvons encore faire bouger beaucoup de choses. Et parce qu’il y a encore de gros défis que je voudrais bien relever, comme le développement ultérieur du festival et de l’Academy. J’aurais été très chagriné d’arrêter sans que tout soit réglé. En outre, je suis très heureux à Lucerne et j’ai encore plein d’idées. 

On vous voit souvent assis dans le public. Restez-vous alors l’auditeur qui se laisse émouvoir par la musique ou pensez-vous déjà au prochain programme, à la réunion de demain avec les chefs d’orchestre ou à la réception du sponsor ?

Je crois bien que, là, je reste l’amateur de musique. Pour moi, ce sont des moments de ressourcement et je savoure ce à quoi nous avons longtemps travaillé.

Vous placez chaque festival sous une enseigne. On a vu la foi, l’érotisme, la psyché. L’été dernier c’était l’humour. Qu’y aura-t-il l’an prochain ?

Cela tournera autour du rôle de la femme dans la musique. Le thème de 2016 s’appellera « Prima Donna ». 

Du 21 au 29 novembre se déroule le Lucerne Festival am Piano, qui fait la part belle à des pianistes exceptionnels du classique et du jazz, www.lucernefestival.ch

Hans-Uli von

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