Bilan

Mario Botta

La force du naturel

Feuille-caillou-ciseaux. La pierre comme symbole des formes élémentaires, de l’acte architectural transformant nature en culture. Les ciseaux pour les ouvertures, similaires à des entailles, qu’il opère à ses structures monumentales et à travers lesquelles la lumière génère l’espace. Et enfin le papier sur lequel l’architecte suisse ne cesse de dessiner pendant l’entretien muni de son inséparable crayon, un Caran d’Ache Fix Pencil B2. « La pointe est plus pâteuse, plus proche du fusain » me confie-t-il en m’offrant un dessin de démonstration. Sa gentillesse, son écoute et le calme de sa voix sont désarmants. C’est la force du naturel, l’évidence d’une vocation qui l’a amené, déjà au début de sa carrière, à côtoyer les plus grands comme Scarpa, Kahn et Le Corbusier. Un destin qui semblait tout tracé, de façon indélébile.

Auriez-vous pu imaginer une autre carrière que l’architecture ? Photographe peut-être, peintre, sculpteur, sûrement une activité liée à l’image. Quand j’étais jeune j’avais plus de facilité à cultiver l’image et non le raisonnement, le son ou les éléments virtuels. J’ai toujours été attiré par l’image et, pour cette raison, j’ai d’abord cultivé le dessin et ensuite je suis tombé amoureux de l’architecture. Et tout est allé….

Pour le mieux. Quand notre métier correspond à notre passion, tout devient facile.

Vous avez réalisé des projets très différents : constructions privées, écoles, églises, banques, bibliothèques, musées, cathédrales… Ça peut paraître paradoxal mais ce n’est pas à l’architecte de choisir. L’architecte est choisi, appelé, à  travers les différents mandats, à interpréter les exigences de la collectivité. Le vrai client, le maître de l’ouvrage, c’est l’histoire. Chaque fois, l’histoire est masquée derrière un client ; mais en réalité, c’est la sensibilité culturelle, esthétique et éthique de son temps dont l’architecte se fait l’interprète. L’architecture est toujours le miroir d’une époque, parfois un miroir impitoyable parce qu’il donne une forme physique, avec la pierre, aux espoirs et aspirations de chaque époque.

Une construction devrait survivre à son concepteur. Est-il difficile de prédire quels bâtiments seront gardés ou détruits ? Nous souhaitons tous durer pour l’éternité, mais la culture du moderne est une culture très fragile. Tout s’épuise avec le temps. Même les pyramides d’Egypte vont disparaître, mais sur un laps de temps très long. Les bâtiments sont souvent liés à des opérations financières et économiques qui ne durent que 25 ou 40 ans. Il suffit d’observer combien de bâtiments des années ’60-’70 sont aujourd’hui démolis, ne répondant plus aux exigences techniques et économiques actuelles.

Comment le rôle de l’architecte a évolué ? Il a beaucoup évolué, mais la transformation la plus importante a eu lieu dans la deuxième moitié du 20ème siècle. La culture du « faire » s’est séparée de la culture de « penser », dans tous les domaines. Toutes ces divisions et spécialisations font aujourd’hui de l’architecte un metteur en scène. Si l’architecte humaniste n’a pas une excellente capacité de synthèse et vision d’ensemble, l’acte créatif risque de subir les réponses techniques des spécialistes.

A propos de scène, vous avez également créé des scénographies de théâtre. C’était très amusant mais ce n’est pas mon métier. Une scénographie n’est pas une construction de l’espace mais son évocation. Il faut donc faire preuve de ruse, créant des constructions virtuelles pour suggérer d’autres mondes dans lesquels le public puisse échapper à son quotidien. Voilà la magie du théâtre, le lieu de l’imaginaire collectif.

Et vos architectures, vos formes géométriques épurées, qu’évoquent-elles à celui qui les regarde ? C’est un reflet formel de l’histoire. Je porte avec moi un savoir qui ne m’appartient pas complètement. Je suis le fils spirituel du Mouvement Moderne, du Bauhaus, de Picasso, de Giacometti, de Paul Klee, de Mondrian… Cette culture qui m’a modelé entre dans cette synthèse finale qui est l’œuvre d’architecture.

On mentionne votre nom aussi comme appartenant au Mouvement Tessinois. On a reconnu une ‘école’ tessinoise. En réalité il s’agissait d’un groupe d’amis, unis par une belle solidarité culturelle, qui ont travaillé ensemble mais avec des langages, tendances et objectifs très différents. On a certes pu observer une certaine prise de conscience dans les années ’70, mais il s’agit d’un mouvement qui se voit plus de l’extérieur que de l’intérieur.

Vous ne vivez pas dans une construction contemporaine ? Effectivement, je vis dans une ancienne filature de soie transformée en loft. Mais mon étude, oui, elle est complètement contemporaine.

Quelles sont les constructions de référence dans le panorama architectural suisse ? Les meilleures architectures sont les montagnes. C’est peut-être pour cette raison, surtout au Tessin, que beaucoup de grands architectes ont émigré, car ils sont déjà nés à l’intérieur d‘un espace architectural. Le caractère dominant d’une œuvre d’architecture est donné par le contexte. L’architecture dans le désert est donnée par le désert, dans les prairies par les prairies, dans les montagnes par les montagnes. L’architecture n’est pas l’objet, le volume, mais surtout les relations spatiales que le volume établit avec le contexte.

L’architecture n’est donc jamais neutre ? Non, et elle ne peut pas non plus être une  affaire uniquement privé. L’architecture est toujours sociale et collective. Même quand je crée une grande villa pour un client privé, celui-ci est l’homme de son époque. Il n’y a pas de caprice individuel qui ne soit pas un produit de son époque. Même Gaudí, qui était un génie, était l’enfant de cette bourgeoisie illuminée du début de siècle. Avec du recul on le voit comme fils de son époque et on ne pourrait pas le déplacer 30 ans plus tôt ou plus tard, malgré sa force créative étonnante.

Vous avez des matériaux de prédilection, comme la pierre et les briques, qui permettent de retrouver une grande cohérence parmi vos œuvres. On pourrait donc parler de style ? La notion de style appartient plus au passé, je préfère parler de langage. Chacun d’entre nous a une sorte de vocabulaire qui est inévitablement autobiographique. Prenons Picasso par exemple. Il utilise le même langage pour Guernica et Les demoiselles d’Avignon : le hurlement du meurtrier d’un côté et l’éloge de la beauté féminine de l’autre. Le langage est le même, mais les deux thèmes s’opposent. En architecture, le langage peut avoir des analogies et similitudes qui racontent des choses différentes.

 Comment compensez-vous votre intense activité ?   Je suis monomaniaque. Je mène une vie…monacale. Que du travail et du repos.

Parlons d’héritage. Ne pourrait-on pas imaginer une étude Mario Botta & Partners ? Après moi, d’autres feront des choses différentes. J’ai eu la chance de commencer à travailler très tôt. J’ai pu laisser mûrir mon expérience et mon langage. Un néophyte doit commencer de zéro. Quand on copie quelqu’un, on en copie avant tout les défauts, plus faciles à détecter comme une caricature ou un slogan, et non les valeurs authentiques.

Avoir fondé l’Académie d’architecture de Mendrisio n’est pas une forme d’héritage ? Plutôt qu’un héritage, c’était le besoin d’interpréter le métier autrement. En Suisse, il existait déjà deux excellentes écoles, à Lausanne et à Zurich. Il aurait été donc inutile de multiplier les réponses techniques en approfondissant des matières telles que les mathématiques, la logique ou la physique. Je voulais créer un nouveau profil donné par les conditions de la modernité où la rapidité des transformations et leur complexité demandaient à l’architecte plus de disciplines humanistes que techniques. C’était intéressant que l’école revienne à formuler des problématiques. C’est le marché, l’industrie, le commerce qui donnent les solutions.

Peu d’architectes peuvent rêver d’un succès mondial. Comment imaginez-vous le futur de la profession  d’architecte? Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des maisons. Organiser l’espace de vie de l’homme est certainement une des activités constantes de l’être humain. L’homme ne peut pas habiter uniquement ce qui a été déjà construit, il a besoin de donner de nouvelles déclinations de son espace vital.

Vous avez imaginé un grand nombre de bâtiments en lien avec la sacralité : la cathédrale d’Evry, l’église Sainte-Marie-des-Anges, la synagogue Cymbalista et le centre de l’héritage juif à Tel Aviv… J’ai commencé avec un projet de reconstruction d’une petite église dans le Valle Maggia (Eglise de Saint Jean-Baptiste), qui avait été détruite par une avalanche. J’aime trouver des aspects liés au sacré à l’intérieur d’une condition d’habiter, considérée à la base comme prosaïque. Si je pouvais, je ne construirais que des églises et des temples. Premièrement, parce que dans ces structures, l’élément technique et fonctionnel est mineur par rapport à une bibliothèque ou à un théâtre ; et deuxièmement, parce qu’il s’agit d’espaces qui restent au delà du grand courir quotidien.

Francesca Serra

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