Bilan

Marina Abramović, idéaliste de la vérité

Décriée, puis reconnue aujourd’hui comme l’un des maîtres de la performance artistique, Marina Abramović a longtemps usé son corps et son esprit contre ses peurs pour sonder l’humanité. Désormais, l’« Institut Abramović » lui permet de poursuivre son œuvre par l’enseignement auprès de jeunes artistes.
  • Marina Abramović. Portrait with Golden Lips Impression d’art avec feuille d’or 24 carats, 2009 

    Crédits: © Marina Abramović. Courtesy Marina Abramović Archives
  • Marina Abramović. The Artist is Present, Performance, 3 mois, The Museum of Modern Art, New York, 2010

     

    Crédits: Marco Anelli. Courtesy of the Marina Abramović Archives
  • Gala Scopus. Performance de Marina Abramović et Sir Norman Foster, Genève, 2016

    Crédits: David Vexelman

Marina Abramović, les traits façonnés pour défier le temps, le visage lisse, sans artifice, les cheveux longs noyés dans le noir de sa robe uniforme, résistante à la lumière et à l’épreuve, paraîtrait presque fragile dans ce couloir de palace genevois. Dans la salle du petit déjeuner, assise par hasard près de trois femmes en niqab, l’étrange mélancolie de son regard n’est pas loin du leur. Tester les limites de son corps, de son esprit, comme un enfermement qu’elle refuse, n’est pas loin du leur non plus.

Ses performances, celle de « Rythm » en 1974, où elle défiait le courage, les mauvais sentiments et les peurs du public en offrant son corps à qui voudrait même le tuer ou celle du Moma, « The Artist is Present », en 2010, où elle restait, figée sur sa chaise, les yeux plantés droit dans celui du visiteur téméraire, pour inciter à plonger au plus profond de soi, sont considérées aujourd’hui comme des œuvres majeures de performance artistique. A celui de maître spirituel du mouvement, elle préfère qu’on la qualifie de « warrior ».

Cette artiste serbe, née en 1946 à Belgrade sous la dictature communiste, a cherché longtemps à comprendre les répressions qui ont marqué son pays. Elle en créera une performance « Balkan Baroque » qui lui vaudra le Lion d’or à la Biennale de Venise en 1997. Aujourd’hui, Marina Abramović a foi dans la nouvelle génération. De passage à Genève pour le Scopus Gala, elle raconte pourquoi la recherche en neurosciences est une piste qu’elle associe à son art et comment, en embarquant le public dans ses expériences, elle veut faire éclater un idéal de vérité. 

Pourquoi cette recherche idéale de vérité à travers la performance, qu’est-ce qui l’a déclenchée ?

Je viens de terminer l’écriture de mes Mémoires dans lesquels je raconte mes expériences (« Walk Through Walls »,Editions Crown Archetype). J’ai surtout entrepris ce travail dans l’espoir de créer une œuvre qui puisse inspirer les générations à venir. Tout a commencé par un premier souvenir marquant, à l’âge de 4 ans. Je me souviens me promener le long d’un sentier dans une forêt, avec ma grand-mère – elle est un personnage central car c’est elle qui m’a élevée – lorsque j’aperçois un serpent. Ma grand-mère a crié. Moi je suis restée calme car je n’en avais jamais vu avant, j’étais sans a priori. J’ai été fascinée par sa peur, et la puissance de ce sentiment. Dès lors, je pense qu’il est essentiel de se confronter à l’inconnu, d’aller vers ce qui provoque des peurs.

A quel âge avez-vous commencé à vous intéresser à l’art ?

J’ai toujours su que j’allais être artiste. J’ai débuté par la peinture, très jeune. Je peignais mes rêves. A 14 ans, j’exposais mes premières œuvres. A 21 ans, je commençais mes performances au travers des sons, car je ressentais le besoin d’explorer de nouveaux médiums. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec le corps. Mon corps comme un instrument.

Comment cela a-t-il été perçu à vos débuts ?

C’était très difficile car j’étais seule dans cette voie. La performance sous cette forme n’existait pas à cette époque. Cinquante ans plus tard, cet art est accepté. Mais j’ai hélas 70 ans ! C’est tout le drame de cette histoire ! (Rire.)

Vous dites avoir sacrifié votre vie pour cet art ?

Vous savez, dans le fond, quand vous êtes, vous ne sacrifiez rien. Mais je n’ai, c’est vrai, jamais pu expérimenter la maternité. Avoir un enfant requiert des responsabilités, être présent. Je n’ai jamais pu vivre cette expérience car j’incarne mon art. Je fais partie de l’œuvre. Mon art c’est moi. Contrairement à une peinture qui peut voyager, c’est mon être entier qui doit voyager, qui se confronte à d’autres. Je suis toujours en mouvement. Le monde entier est mon studio.

A vos débuts, vous avez d’ailleurs enduré une vie difficile, souvent sans argent.

Oui. Il faut préciser que la performance n’est pas un art avec lequel on gagne de l’argent. C’est la grande différence avec d’autres médiums. Dans la majorité des cas, l’art devient une marchandise, qui peut se chiffrer en dizaines de millions. Dans mon cas, ce n’est pas possible, car la performance doit rester immatérielle. Je n’ai jamais fait de compromis pour le marché. Par contre, mon art s’enrichit constamment de nouveaux publics. Et je sais que je suis sur la bonne voie car mon public est extrêmement jeune. La plupart ont moins de 30 ans. 

Qu’est-ce que le succès a changé dans votre perception ?

Plus de responsabilité. Mais il est arrivé si tard dans ma carrière que je le prends avec philosophie. Comme le dirait Woody Allen, « aujourd’hui vous êtes une star, demain vous êtes un trou noir ». Le succès est dangereux s’il se présente à votre jeune âge. Vous pouvez devenir fou, vous prendre pour Dieu. Le succès m’offre aujourd’hui une plus grande plateforme de travail. Etre artiste vous expose, surtout à la critique. Tout est affaire d’amour et de haine. Je n’ai donc toujours écouté que mes intuitions. Et je fais de mon mieux. Dans les années 1970, le milieu trouvait mes performances ridicules ; aujourd’hui, l’opinion a changé.

Quelle est votre perception de l’art contemporain et des sommes colossales que certains sont prêts à payer ?

Il y a deux mondes. Celui des collectionneurs qui s’intéressent et achètent des pièces d’art depuis de très longues années avec logique, intérêt, et il y a celui des investisseurs. Ce dernier n’a rien à voir avec l’art, mais avec l’argent. Cela me déprime. Les records de certaines toiles ne servent pas l’art mais l’investisseur. La visibilité d’une œuvre est ôtée au profit de celle de son acquéreur, puisque dans la majorité des cas, elle sort du circuit pour ne plus jamais être admirée dans un musée. L’intention artistique est déviée. La performance, plus abordable, vit au rythme des crises économiques, elle est comme un phénix qui renaît de ses cendres. C’est un mouvement perpétuel.

Pourquoi avoir accepté de participer à la soirée Scopus Gala en soutien au ELSC (The Edmond and Lily Safra Center for Brain Sciences) de l’université juive de Jérusalem ?

Il est important de soutenir la recherche sur les neurosciences, car elles nous rapprochent de la vérité. Cette soirée était dédiée à récolter des fonds pour le nouveau bâtiment dont Norman Foster, honoré lors du gala, a généreusement offert la conception architecturale. J’ai créé une œuvre interactive spécialement pour cet événement. Et j’en suis très heureuse. Car j’admire beaucoup cet homme, c’est un grand architecte. Je voulais créer quelque chose sur mesure pour lui. J’ai demandé à ce que son cerveau soit scanné. Ce qu’il a accepté.

Une reproduction de ses formes exactes, recouverte d’or, a donc été réalisée. Mais ce n’est pas là le plus intéressant. J’ai voulu cette expérience comme un clin d’œil à son côté très british. Comme tout Anglais qui se respecte, il aime boire du thé. J’ai donc créé un protège-cerveau, comme il existe des protège-théières, en matière lumineuse photosensible et rechargeable à la lumière. L’expérience, ce moment unique, était donc, sur scène, cette apparition «lumineuse » du génie. Un mélange entre humour et immatérialité.

Expliquez-moi le concept de l’œuvre « Golden Lips » créée pour le Scopius Gala. Il serait inspiré d’une coutume tibétaine ?

J’aime beaucoup la philosophie tibétaine dans son rapport à l’humanité. Il y a une croyance qui veut que donner un mélange d’or, de miel, de céréales et de graines de poivre noir à un enfant d’à peine une année lui permettra de nourrir les cellules de son cerveau. Des scientifiques aujourd’hui mènent des recherches sur le pouvoir de l’or sur le cerveau. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu créer cette expérience pour chaque invité, lors de cette soirée, que chacun y goûte. Vous savez, il y a deux formes de connaissances, l’intuitive et la scientifique, et souvent, l’intuitive a démontré son avance, son anticipation sur l’avenir, et les preuves scientifiques sont toujours beaucoup trop longues à prouver ce que l’intuition savait déjà.

Quel est votre intérêt dans la recherche en neurosciences et pourquoi la mêler à votre forme d’art ?

Les scientifiques russes et américains se sont intéressés de près à mes performances, surtout celles qui consistaient à ne pas bouger durant plus de huit heures, enfermée dans une pièce, pendant des mois, à regarder la personne qui souhaitait s’asseoir en face de moi. Ils ont placé sur ma tête des capteurs et ont mesuré les ondes vibratoires de mon cerveau et de la personne en face de moi. L’informatique permettait de visualiser ces ondes, cette interconnexion, comme une communication subconsciente. C’est très étonnant.

C’est bien plus vaste que la télépathie. Les scientifiques s’y intéressent car ils n’ont qu’une infime connaissance du subconscient. Le corps, le cerveau me fascine, comme un outil d’expérimentation. J’ai passé une année auprès des aborigènes d’Australie pour comprendre leur perception très fine, leur culture parmi les plus anciennes de la civilisation. A la fin, nous ne parlions plus, ils s’adressaient directement à mon subconscient. Mais il est vain de vouloir le prouver. La compréhension ne passe que par l’expérience de chacun dans ce domaine. C’est la raison même de la performance. Il faut simplement créer les outils pour que chacun y ait accès. J’ai mis au point « la méthode Abramović » pour cette raison. Des outils pour que le public, le visiteur rentre en contact avec lui-même.

Expliquez-nous cette méthode.

Tout ce qui nous entoure, tous ces gadgets électroniques et connectés nous empêchent de nous plonger en nous-mêmes. La technologie nous rend invalides. Avant d’assister à une performance, le public est appelé à déposer tous les appareils dans un coffre. Libérés de la technologie, et petit à petit amenés à rentrer en eux, les gens sont prêts à accueillir l’expérience. C’est pourquoi mon public est si jeune. Beaucoup n’ont que 15 ans.

Ils sont assoiffés de ce genre d’expérience. C’est notre futur. Plus vous devenez âgés, plus vous devenez suspicieux, effrayés par rapport au changement. La jeunesse recherche l’expérimentation, la confrontation, la compréhension de nouveaux univers. C’est une ouverture d’esprit. La performance de longue durée invite naturellement le public à revenir, à créer de nouvelles communautés. C’est une forme d’art extraordinaire pour cela.

Un exemple ?

Une jeune artiste grecque avait décidé que sa performance serait de compter, inlassablement pendant trois mois, à haute voix dans une pièce. Mission impossible pour beaucoup. Eh bien, j’ai vu des gens venir chaque jour la soutenir dans son œuvre! Un basketteur professionnel blessé et en arrêt pendant des mois a retrouvé espoir au travers de cette performance. En y venant quotidiennement, il avait intériorisé de nouveaux possibles. Chacun peut y mettre sa vie, ses émotions, tester ses limites.

Testez-vous encore quotidiennement vos limites et qu’est-ce qui vous effraie encore?

Bien sûr, je pourrais craquer chaque jour. Le corps a ses limites. Tout m’effraie encore! L’avion qui traverse une turbulence, écrire un testament. Le but n’est pas de devenir un superhéros, mais de comprendre la peine, de comprendre la peur, de comprendre la temporalité. Cela vous rend humble. L’ego est le pire des poisons! Je l’ai personnellement tué lorsque j’ai donné mes outils artistiques aux plus jeunes.

Une performance en Suisse vous intéresserait-elle?

Oui, bien sûr. La Suisse vit d’autres problèmes, sur lesquels elle n’aime pas s’exprimer. Les montagnes la protègent. 

Quelle est votre perception de l’argent?

Je n’ai jamais eu d’argent, jusqu’à récemment. Je peux enfin payer mes factures et vivre confortablement. J’ai longtemps vécu dans ma voiture, à une époque. Je connaissais toutes les douches des stations-service. (Rire.) Mais je ne me suis jamais sentie pauvre. L’argent est si virtuel, dérange notre conscience. Je ne peux pas changer le monde, je ne peux que me changer. Mais en me changeant, puis-je aider à faire évoluer un certain nombre de gens ? Travailler avec la nouvelle génération est la clé.

Votre relation à la beauté ?

Je l’aime car elle naît de la simplicité. Mais l’art n’est pas la beauté. Elle n’en est qu’une composante, au même titre que l’art doit déranger, il doit parler du futur, il doit être politique, social. Plus elle possède de niveaux, plus l’œuvre d’art peut durer dans le temps.

La mort sera votre ultime performance ?

Il y a eu une pièce de théâtre écrite par Bob Wilson qui s’intitulait « Vie et mort de Marina Abramović ». Il y avait trois cercueils, il y en aura certainement plus en réalité. J’y songe. Je les remplirai de mille choses, de vanités, de critiques, ils contiendront tout ce qui me concerne, dont mon corps dans l’un d’entre eux. Puis tout cela sera brûlé. Et je serai libre. (Rire.)

Que pensez-vous des artistes qui collaborent avec l’industrie?

J’ai essuyé tellement de critiques à ce sujet. Mais qui finance l’art ? Les rois, le pape, l’aristocratie dans le passé, les banquiers, les industriels aujourd’hui. C’est le même processus. Si en tant qu’artiste nous pouvons créer une œuvre intéressante, il faut utiliser cet argent. Mais je suis très critiquée pour cela. 

Cristina d’Agostino

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