Bilan

Ma fortune pour un cheval

Pourquoi les superriches se passionnent-ils pour les pur-sang quand tant d’autres loisirs sont à leur portée? L’histoire de «Trêve» illustre les passions et les millions que génère ce hobby.
  • Vers la victoire: Thierry Jarnet et «Trêve» franchissent la ligne d’arrivée du Prix de l’Arc de Triomphe le 6 octobre 2013. Crédits: Benoit Eessier/Reuters
  • Joaan Al Thani, frère de l’émir du Qatar, aurait versé 8 à 10 millions d’euros pour s’offrir «Trêve». Crédits: Kristy Sparow/Getty images
  • «Trêve» a été élevée en Normandie au Haras du Quesnay, détenu par Alec Head et sa famille. Crédits: Scoopdyga

La victoire de Trêve dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe le 6 octobre dernier à Longchamp agrège, jusqu’à la caricature, tout ce qui fait que le pur-sang attire les convoitises.

Un être vivant unique sur notre planète. Un sportif de très haut niveau. Un être muet et sauvage, mais adoré par les hommes les plus riches et les plus puissants, qui s’incarnent en lui. Pour bien comprendre l’histoire de Trêve, commençons par la fin.

Episode 5: une interview révélatrice

Quelques jours après l’Arc, le cheikh qatari Fahad Al Thani donne une interview à la BBC. Depuis deux ans, il dépense des millions d’euros pour tenter de remporter les plus belles courses internationales. Mais face au journaliste, les questions-réponses tournent vite autour d’un seul sujet: la victoire de son petit-cousin Joaan Al Thani, frère de l’émir du Qatar, dans le récent Prix de l’Arc de Triomphe.

Festival de mauvaise foi et d’évidentes contradictions: l’Arc ne le ferait pas tant rêver que ça; ce qu’il voudrait, parce qu’il aime vraiment les courses, c’est remporter le Derby anglais, à Epsom. L’Arc viendrait en second… Vraiment?

Ce que dit surtout cette interview, ce que Fahad ne peut cacher, c’est sa jalousie maladive envers ce cousin qui a eu l’insolence de gagner la plus grande course du monde avant lui avec sa pouliche Trêve, qui vient de plus d’être élue «Meilleur pur-sang du monde 2013». Les courses font tourner les têtes, même celles des plus riches et des plus blasés.

Episode 4: la victoire à l’Arc

(Suite de notre flash-back.) Dimanche 6 octobre 2013, sur l’hippodrome parisien de Longchamp. Trêve vient de remporter avec classe l’Arc. Dans le winner circle, c’est la bousculade. Emergeant de la cohue, un visage rayonne de bonheur. Cet homme qui semble à peine sorti de l’adolescence s’appelle Joaan Al Thani.

Son grand-père et son père ont longtemps dirigé le Qatar; c’est maintenant au tour de son grand frère. Mais «l’émir», ce jour-là, c’est lui, Joaan! Alors que les Al Thani peuvent tout s’offrir d’un simple claquement de doigt, il ressent une émotion qu’aucun million de pétrodollars n’a su lui procurer jusqu’à lors.

A gros traits, c’est comme s’il venait de gagner lui-même la finale du 100 mètres aux Jeux olympiques. Deux minutes trente dans le corps d’Usain Bolt. Une victoire que même les plus riches des riches n’ont pas vécue – et ne pourront pas tous vivre un jour – malgré les millions investis dans l’élevage de pur-sang.

Episode 3: l’achat de «Trêve»

Un jour de la fin du mois d’août 2013, entre Chantilly et la Normandie. Déjà, en septembre 2012, le courtier français Gérard Larrieu avait reçu plusieurs appels du cheikh Joaan Al Thani: achetez-moi le futur gagnant de l’Arc à n’importe quel prix.

L’an dernier, le favori était français; ce poulain du nom de Saônois appartenait à un boulanger de la Loire, à la tête aussi dure qu’un pain de trois mois; même à 10 millions d’euros, il avait refusé de céder son poulain… lequel avait finalement terminé parmi les derniers de l’Arc, voyant sa valeur passer de 10 millions d’euros à zéro ou presque en moins de trois minutes!

Pas échaudé pour autant, le cheikh Joaan a continué à investir dans des achats «clés en main» à la fin 2012 et en 2013, acquérant au prix (très) fort des pur-sang ayant déjà confirmé leur qualité sur la piste.

Plusieurs millions d’euros à chaque fois. Et cela lui a plutôt réussi. Bref, cette année, Gérard Larrieu est à nouveau envoyé en mission – cette fois pour acheter Trêve. Muni d’un chèque en blanc, le courtier n’a plus qu’à convaincre ses propriétaires, la famille Head.

Trêve a été élevée en Normandie, à dix minutes de Deauville, au Haras du Quesnay, acquis par le patriarche Alec et sa femme Ghislaine juste après la Seconde Guerre mondiale. Il y a fait fortune et y vit toujours, six mois moins un jour chaque année (résidence fiscale aux Bahamas oblige). Les quatre enfants Head – tous autour de la soixantaine – y ont chacun leur pied-à-terre.

Parmi eux, Christiane (dite Criquette) est entraîneur, éleveur et propriétaire de pur-sang comme son papa. C’est elle qui veille sur Trêve. Son frère Frédéric (alias Freddy) a suivi le même chemin que sa grande sœur, après avoir été un des meilleurs jockeys européens, et entraîne lui aussi à Chantilly. 

Alec Head est assurément l’un des trois ou quatre hommes qui ont compté au XXe siècle dans le pur-sang au niveau mondial. C’est à lui, à sa femme, et à ses enfants, qui en ont vu d’autres, que Gérard Larrieu va devoir arracher la dernière perle de la famille: Trêve, née des œuvres du nouvel étalon maison Motivator et d’une poulinière (une mère) également maison, Trévise.

Avec, dans le pedigree de la petite fée du turf européen, trois des plus célèbres pensionnaires du Quesnay des quarante dernières années: Anabaa, Riverman et Lyphard. En somme, Trêve est le cinquième enfant d’Alec et Ghislaine.

Combien vaut-elle en cette fin du mois d’août 2013? Pour avoir brillamment gagné le Prix de Diane Longines en juin, son prix oscille assurément entre 2 et 3 millions d’euros. Pas assez pour convaincre les Head de la céder. Alors le cheikh va offrir une somme inconnue: 8 ou 10 millions d’euros. Ou plus.

Trop pour ce que Trêve vaut à ce moment précis. Mais moins que ce qu’elle vaut désormais, après avoir épinglé à son tableau de chasse une victoire dans l’Arc et le titre de meilleur cheval du monde en 2013. Comme quoi, on peut payer un meuble (les animaux le sont, sur le plan fiscal) très cher et encore réaliser une jolie affaire.

Episode 2: des enchères ratées

Mardi 18 octobre 2011. Le numéro 198 du catalogue des ventes de pur-sang organisées par Arqana à Deauville passe sur le ring. C’est une fille de Motivator et de Trévise. Pas de quoi faire bâiller dans les travées, car Motivator a un peu déçu les éleveurs. Pas assez de gagnants; pas assez de précocité.

Côté maternel, la famille de Trévise n’a pas non plus gagné de grande épreuve depuis un moment. Et puis la pouliche elle-même, ce fameux lot 198, n’est pas très spectaculaire physiquement: elle n’est ni costaude ni très grande marcheuse.

Une minute ou deux après l’entrée de Trêve sur le ring, le commissaire-priseur bute à 22 000 € sur une enchère défensive de la famille Head, qui a mis le yearling en vente après l’avoir élevé. Puisque les Head en demandent au moins 50 000 €, hors de question de la laisser partir. Tant pis: Trêve ira à l’entraînement chez Criquette ou chez Freddy, et on verra bien.

Ah, il n’est pas facile tous les jours de fabriquer des yearlings et de les céder à bon prix en ventes publiques. Le moindre défaut condamne un animal: un pedigree pas assez fourni en gagnants récents, des aplombs pas vraiment parfaits, un tendon pas recta, une radioscopie pas bien nette.

Toutes les raisons sont bonnes, du côté des acheteurs, pour ne retenir que la crème de la crème. Il est vrai que l’achat de yearlings est un sport assez particulier: il s’agit, devant une école maternelle, de choisir le futur numéro 1 mondial à l’ATP ou le futur président des Etats-Unis. Drôle de pari.

Episode 1: la calculée conception

Hiver 2009. Alec Head, en accord avec ses associés d’enfants, décide d’envoyer Trévise à la rencontre de l’étalon Motivator, en Angleterre.Chez les Head, où l’on essaie de faire les choses dans les règles de l’art, la génétique est le premier critère pour choisir le père qui donnera un descendant à une jument. Motivator est un fils de Montjeu, lui-même fils de Sadler’s Wells.

Un sang paternel synonyme de qualité, de tenue, de résistance. Trévise est également bien née. Alors un jour, elle monte dans un camion, direction le Haras de Sandringham, propriété de la reine d’Angleterre dans le Norfolk. Alec Head et la reine s’apprécient; la passion des courses crée des liens.

Début 2012, trois ans après la visite de Trévise, Motivator a d’ailleurs quitté le haras royal anglais pour rejoindre le Quesnay, où il fait désormais la monte à un prix rehaussé à 15 000 € pour la saison 2014. Merci, Trêve

Mayeul Caire

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