Bilan

Loïc Gouzer

La jeune star des ventes aux enchères révèle son art
Crédits: Bryan Thomas

Avec sa vue imprenable sur la ville et le Rhin, la terrasse de l’Hôtel Les Trois-Rois à Bâle invite à la confidence. Loïc Gouzer, vice-président de Christie’s pour le département d’art contemporain, rencontré en marge d’Art Basel en mai dernier, lâche d’emblée : « Je préfère parler d’environnement plutôt que d’art. »

Est-ce parce qu’il déjeunait il y a quelques heures à peine avec Leonardo DiCaprio ? Car le Genevois installé à New York est sincèrement préoccupé par la cause écologique et la préservation des espèces menacées, parmi lesquelles le requin et le rhinocéros. Un combat qui l’a rapproché de l’acteur. En 2013, les deux bienfaiteurs, amoureux de la faune et de la flore, organisaient une vente de charité unique d’artistes contemporains de renom rapportant 38 millions de dollars pour la fondation de la star américaine. A ce jour, c’est la plus grande levée de fonds de tous les temps pour l’écologie.

De telles performances, le jeune loup de 34 ans les accumule. En mai dernier, il organisait « la vente du siècle » grâce à un instinct sans faille reconnu par son « patron » et « mentor », l’homme d’affaires François Pinault, propriétaire de Christie’s. Il décide de bouleverser les codes d’une vente traditionnelle d’art contemporain en proposant, durant la soirée, des œuvres majeures d’artistes modernes. S’ensuivent des records historiques jamais atteints pour un tableau et une sculpture.

« Les femmes d’Alger », version « O » (1955), célèbre chef-d’œuvre de Picasso, sont vendues au prix de 179 millions de dollars. Alors que « L’homme au doigt » (1947), l’emblématique statue de Giacometti, sera cédé pour le montant de 141.2 millions de dollars. Rencontre avec celui qui, le temps d’une interview, aura salué ce que la planète compte de plus grands collectionneurs et marchands d’art, Larry Gagosian en tête. 

Qu’allez-vous faire après avoir mené cette « vente du siècle » ?

Je ne sais pas encore. Ces prochaines semaines, je vais me concentrer sur l’environnement. Je prépare un projet très ambitieux au service de l’écologie qui devrait générer de très importantes levées de fonds. C’est un sujet qui me préoccupe énormément et que j’intègre systématiquement dans mes affaires liées à l’art. A chaque conseil que je fournis à un client je propose un « deal » : en échange de mes recommandations, il reverse 10 % de ce qu’il dépense en art dans l’écologie.

D’où vient cette idée de vouloir sauver la planète ?

Je passe énormément de temps dans l’eau. C’est ainsi que j’ai constaté la destruction progressive de la vie sous-marine, en particulier les requins, en voie d’extinction. Protéger l’environnement et les océans est devenu l’une de mes priorités. C’est comme avec l’art, le foot et les femmes : dès que j’ai quelque chose en tête, cela devient une obsession. 

Qui vous a initié à l’art ?

Je suis arrivé dans le milieu de l’art un peu tout seul. Enfant, je peignais et collectionnais déjà des dessins. Très jeune, je négociais avec des galeristes pour qu’ils me fassent des prix d’étudiant sur certains tableaux. J’achetais des œuvres que je revendais plus cher. Et puis, j’ai toujours voulu être un artiste. J’allais voir beaucoup d’expos. Celle de Gerhard Richter, lors d’un séjour linguistique en Allemagne, m’a beaucoup marqué. J’ai trouvé cet artiste incroyable alors qu’il n’était pas encore aussi bien coté qu’aujourd’hui.

Gerhard Richter a donc été le déclic ?

Le vrai déclic, je l’ai eu vers 16 ans lorsque j’ai découvert une image dans un bureau de tabac à Genève. Il s’agissait d’un dessin de Basquiat utilisé comme affiche pour une pièce de théâtre. Je ne savais pas qui était cet artiste, mais je trouvais que son dessin dégageait une force incroyable. J’ai demandé le poster au kiosquier qui me l’a gentiment offert.

J’ai ensuite découvert son travail. Ça été ma porte d’entrée. Le plus incroyable, c’est que j’ai rencontré des années plus tard le propriétaire du dessin original de Basquiat lorsque je travaillais pour Sotheby’s à Londres. Je lui ai raconté cette histoire en lui remettant l’affiche du kiosque. Alors que je commençais à peine dans ce métier, il m’a dit : « Si un jour je vends le tableau, je passerai par toi. » Finalement il me l’a confié, et le dessin a battu un record mondial pour un Basquiat en atteignant la somme de 13 millions de dollars.

Qu’est-ce qui vous plaît chez Basquiat ?

Je suis fou de lui. J’ai réussi à vendre trois de ses œuvres à des prix records et je pense avoir changé le marché pour cet artiste. Quand on fait ce métier, on est tellement focalisé sur les artistes qu’on finit par savoir qui possède leurs tableaux. Je sais, par exemple, où sont la majorité des toiles de Basquiat dans le monde. 

Quel est concrètement votre savoir-faire au sein de Christie’s ?

Mon travail consiste à trouver le moment idéal pour vendre une toile d’un artiste. A anticiper le marché en repérant avant les autres quel tableau pourrait atteindre un prix record. Il faut être capable de vendre l’œuvre d’un artiste alors qu’il n’est pas forcément dans la lumière. C’est un travail très instinctif. C’est l’un des seuls métiers où des sommes colossales sont en jeu par votre seule intuition. Il faut pouvoir ressentir quel artiste va pouvoir changer le cours de l’histoire de l’art. Mais aussi savoir qui est prêt à vendre et qui est prêt à acheter.

Vous ne vous êtes jamais trompé sur un artiste ?

Jusqu’à maintenant, j’ai un très bon bilan, mais je pourrais me tromper un jour. Mon « track record » m’a permis d’acquérir de la crédibilité, notamment avec le système des garanties. Il s’agit, en effet, de garantir un montant minimum aux vendeurs sur leurs œuvres mises aux enchères. Si l’œuvre se vend moins que la garantie de départ, la maison de vente aux enchères rembourse la différence. Et, à l’inverse, cette dernière se commissionne si le montant de la vente est plus élevé que la garantie de départ. Cela a transformé la donne, car c’est plus facile, dorénavant, de motiver le collectionneur à vendre. 

Vous est-il déjà arrivé de proposer une garantie trop élevée à l’un de vos clients ?

Non, ça ne m’est jamais arrivé de vendre une œuvre moins chère que ce que j’avais garanti à travers Christie’s ou un tiers. C’est comme cela que je me suis fait une place dans ce milieu et que j’ai pu grimper les échelons très rapidement chez Christie’s. 

Comment vos journées de travail se déroulent-elles ?

Je passe très peu de temps au bureau. La plupart du temps, je me promène dans les musées où j’emprunte des livres sur des artistes et des anciens catalogues de vente afin d’avoir de nouvelles idées et comprendre où ils se trouvent. J’essaie de ressentir l’énergie que dégagent certains artistes.

Tout d’un coup, je peux avoir une idée, qui devient ensuite une obsession. En revanche, je m’intéresse peu aux rétrospectives, je trouve au contraire qu’elles ont un effet négatif sur l’artiste. En effet, les clients craignent une trop forte envolée de la cote de l’artiste qui a obtenu une rétrospective et n’achètent plus.

Y a-t-il une bulle de l’art ?

C’est vrai que les prix sont très élevés, mais il existe aussi une demande internationale très grande pour l’art. Il y a de plus en plus de collectionneurs dans les pays émergents. L’intérêt est énorme, les musées se construisent partout et il faut les remplir, les foires sont pleines à craquer. Plus le monde devient virtuel, plus y a une demande vers un univers concret.

Cependant, il faut être conscient que le marché de l’art n’est pas uniquement le reflet de ce qui se passe dans les ventes aux enchères. Elles sont juste la pointe de l’iceberg. Il y a beaucoup d’artistes qui disparaissent, dont les prix s’effondrent et de ceux-ci, les journalistes n’en parlent jamais.

Quel est le profil type de l’acheteur ?

C’est quelqu’un de curieux et passionné. C’est une personne qui a pris des risques dans sa vie et qui n’a pas forcément de diplômes d’écoles prestigieuses. Les grands collectionneurs d’aujourd’hui sont souvent des gens qui ont révolutionné leur industrie. Ce ne sont pas forcément des membres de « vieilles » familles ou des héritiers.

Qu’en est-il de l’opacité de ce secteur ?

Comme les transactions sont secrètes et que les prix sont très élevés, les gens fantasment alors que les acheteurs sont pour la plupart connus. L’affaire Bouvier a alimenté les spéculations, alors qu’il s’agit d’un cas tout à fait exceptionnel.

Que font les acheteurs avec ces tableaux qui valent des millions ? Ils les exposent chez eux ?

Oui, ils les exposent chez eux. Les Américains dans leur salon et les Européens dans leur chambre à coucher en général (rires). 

Avez-vous eu un coup de cœur à Bâle ?

Je n’ai jamais fait de découvertes dans les foires. Il y a trop de sollicitations, trop d’informations, trop de bruit qui créent de la confusion. Généralement, je ne vois plus rien au bout de dix minutes. Ce qui est intéressant, c’est d’observer les nouvelles tendances. Je fais donc très peu de foires. Quand vous êtes collectionneur, il ne faut pas trop se laisser influencer par les discours des galeristes. Si vous commencez à acheter avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux, c’est là où vous commettez des erreurs.

Un coup de cœur pour un artiste suisse ?

Urs Fischer est peut-être le prochain Giacometti. C’est le Federer de l’art en Suisse. Je les ai d’ailleurs présentés l’un à l’autre à New York l’an dernier. 

Un rêve encore non exaucé ?

Reprendre le club de football de mon enfance, UGS (le plus ancien club de football genevois)… Enfin, cela reste surtout un rêve d’enfant (sourire)…

Chantal Mathez

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