Bilan

Les roues de la fortune

Entre records de vente et fonds d’investissement, les voitures de collection font s’emballer le marché et chavirer les passionnés. Les derniers prix adjugés sous le marteau témoignent d’un engouement qui n’est pas près de se tarir. Le bon moment pour commencer une collection ?

En photo ci-dessus  Bentley R-Type Continental

35 millions de dollars. C’est le dernier record enregistré pour la vente d’une voiture de collection, il y a quelques mois, dans la discrétion feutrée d’une transaction privée, de milliardaire à milliardaire. L’objet du désir: une Ferrari 250 GTO. Mythique, construite dès 1962 à seulement 39 exemplaires, elle fait se damner tout passionné de la grande époque de l’automobile des années 1960. Ses performances sur les circuits de l’époque en font un modèle de légende, qui a offert à Ferrari la victoire au championnat du meilleur constructeur du monde, de 1962 à 1964. En 2012, cinquante ans plus tard, le modèle n’a pas pris une ride et a gagné le titre de voiture la plus chère du monde. Comment la valeur d’une quatre-roues peut-elle autant faire exploser les compteurs ? Le marché n’a pourtant pas toujours été d’une parfaite stabilité et la Ferrari 250 GTO a connu un historique des ventes en dents de scie. Vendue neuve 10 000 dollars en 1962, elle ne valait plus que 5000 dollars en 1968. Conçue pour gagner des courses, pas franchement adaptée à la conduite sur route, elle était considérée invendable pour l’époque. Rachetée 8000 dollars en 1971 par deux Anglais, elle fut revendue 75 000 dollars en 1976, puis 100 000 dollars en 1981. En 1988, à la mort d’Enzo Ferrari, le bolide voit sa cote bondir à 1 million de dollars. En 1990, juste avant que le marché de la vente de voitures de collection ne s’effondre avec le marché immobilier, la Ferrari 250 GTO atteignait le prix exorbitant de 15 millions de dollars, payé par un client japonais. Deux ans plus tard, elle perdait quatre fois sa valeur. En 1997, son prix stagnait à 4 millions, avant de doubler en 2008 et d’atteindre la somme record de 35 millions de dollars en 2012.

Bugatti Royale Type 41

Du hobby au fonds de placement

Aujourd’hui, la valeur d’une voiture de collection en excellent état avec palmarès augmente en moyenne de 10% par an. Selon Simon Kidston, fondateur de Kidston, société genevoise spécialisée dans le conseil et la vente de voitures de collection, le marché est actuellement spéculatif, mais sans atteindre le degré extrême connu à la fin des années 1980. « A cette époque, une voiture pouvait immédiatement atteindre deux à trois fois sa valeur, même si le modèle était fabriqué en série. Les acheteurs n’étaient pas, pour la plupart du temps, des passionnés. L’argent était souvent emprunté. Ferrari était en tête de liste des spéculateurs, que je surnomme d’ailleurs les « speculactors ». Ce cycle ne pouvait pas durer. Aujourd’hui, au contraire, les clients dépensent un argent gagné et voient l’achat d’une voiture de collection comme un bien refuge. » Depuis peu, quelques fonds d’investissement spécialisés se sont créés. Le plus important, IGA Automobile LP, est un fonds anglais dont le conseiller le plus célèbre n’est autre que Nick Mason, collectionneur réputé, propriétaire d’une quarantaine de très belles voitures vintage et batteur du cultissime groupe Pink Floyd. Un index, le HAGI – Historic Automobile Group International – créé en 2007 par le banquier Dietrich Hatlapa, passionné de voitures de collection, permet même de comparer et de mesurer la valeur de l’objet convoité.

Pourtant, certains spécialistes restent sceptiques face à l’essor de fonds d’investissement. Simon Kidston : « Pour l’instant, aucun fonds n’est vraiment sérieux. Beaucoup sont créés par des financiers, mais il faut avant tout être un passionné et un vrai connaisseur. J’ai très sérieusement étudié la chose en 2007, puis en 2011. Mais j’ai décidé d’attendre encore avant d’en créer un. Il y a trop de restrictions pour l’instant par rapport au pourcentage que les gens s’attendent à gagner. De plus, le marché des voitures de collection n’est pas très liquide et le timing est très important. Il faut savoir choisir le bon modèle au bon moment. Si une vente se fait de manière trop empressée, par un client qui a besoin de vendre, cela peut avoir un impact très négatif ! » Du côté des maisons de vente aux enchères, James Knight, directeur international du département automobile de collection de Bonhams, précise : « Il y a beaucoup d’aspects qui contribuent à une fluctuation du marché, mais l’équation économique traditionnelle de l’offre et de la demande reste essentielle. Il est, avant tout, primordial que les nouveaux acteurs du marché soient émotionnellement attachés à l’objet et ne considèrent pas la voiture de collection comme une action. Il faut que cela reste un hobby qui les enthousiasme. Je ne suis évidemment pas naïf et je sais que chaque collectionneur garde un œil attentif sur la valeur de sa voiture, mais il faut plutôt voir la plus-value comme un effet positif du hobby. La volatilité n’est un aspect positif que pour ceux qui ont une vision à court terme et notre marché n’a pas besoin de cela. Evidemment, il y a des aspects positifs à investir son argent dans une voiture de collection, notamment face à l’incertitude de l’euro et à la fluctuation du change. Si vous possédez une voiture de renommée internationale, vous pouvez décider de la mettre en vente sur le marché le plus fort et, en ce sens, ne pas être tributaire d’une monnaie unique. » Bonhams vient d’ailleurs d’ouvrir une antenne suisse à Genève, marché considérable pour la voiture de collection.

La Ferrari 250 GTO, produite en seulement 39 exemplaires, atteignait le prix record de 35 millions de dollars, lors d’une vente privée, il y a quelques mois.

  Dis-moi quel âge tu as, je te dirai quelle voiture tu aimes

« Posséder une voiture de collection, c’est avant tout un état d’esprit. C’est aimer une page de l’histoire qui nous rappelle immanquablement notre enfance, explique Tiziano Carugati, à la tête du garage genevois Carugati Automobiles et propriétaire d’une vingtaine de voitures de collection. Si l’on ne ressent pas cette passion, alors collectionner des voitures devient très difficile. Il faut aimer les conduire, les entretenir. Personnellement, je n’achète jamais de voiture lors d’une vente aux enchères, car connaître le propriétaire et l’historique de la voiture est essentiel. Quelquefois, la transaction peut durer des années. Pour la Dino 246 GTS dont je rêvais depuis toujours, j’ai mis plus de vingt ans à convaincre le collectionneur de me la vendre! Et je ne crois pas une seule seconde aux fonds d’investissement, car la culture automobile et la passion sont primordiales dans l’acte d’achat. » L’engouement pour les voitures de collection est en partie dû également à l’organisation toujours croissante de rallyes automobiles vintage et la présence sur place de voitures exceptionnelles. Si Le Mans Classic et les Mille Miglia restent les grands rendez-vous mondiaux, quelques courses plus locales reprennent de l’importance, à l’image du Montreux Grand Prix, sponsorisé pour la première fois par Hublot, début septembre. Jean-Claude Biver : « C’est un peu le même principe que l’on retrouve dans l’achat d’une montre ancienne. Après avoir acheté des montres neuves, le collectionneur passionné désire plonger dans l’histoire. Au volant d’une voiture de collection, l’émotion est différente. La notion du temps et la conduite ne sont plus les mêmes, on oublie le stress. On ne recherche pas la vitesse, mais le rêve, la liberté. Beaucoup de jeunes découvrent qu’une voiture peut avoir une âme et que l’on est acteur à son volant, tout le contraire d’une conduite assistée par l’électronique ! »

Aston Martin Zagato

Acheter une voiture de collection, c’est adhérer à un style de vie et un type de conduite. On est « italienne » ou plutôt « anglaise », ferrariste ou jaguariste. Mais c’est aussi une affaire de génération. Pour Simon Kidston, « les collectionneurs de berlines de luxe américaines d’avant-guerre sont forcément plus âgés. On ne s’intéresse pas à une Bugatti Royale comme à une Ferrari des années 1960. Les voitures des années 1930 demandaient du personnel, un chauffeur, un style de conduite aujourd’hui désuet. Désormais, on veut s’amuser au volant d’une voiture de course, facile à comprendre. L’aspect émotif prédomine. Les collectionneurs qui ont la quarantaine aujourd’hui s’achètent des modèles des années 1980 ou 1990, à l’image d’une Ferrari F40, une Ferrari 288 GTO ou une McLaren F1. Toutes des voitures construites lorsqu’ils avaient 10 ans et qui les faisaient rêver. Mais celles qui feront se damner toute génération de collectionneurs restent à mes yeux la Ferrari 250 GTO, la Mercedes 300 SLR 1955 et la Bugatti Royale. »  

Mercedes 300slr 1955

Les dix conseils de professionnels pour bien acheter:

• Connaître le vendeur et l’historique de la voiture. • Ne pas hésiter à investir dans un bon service auprès d’un spécialiste et demander photos, détails et factures des restaurations, preuves demandées lors de la vente. • Privilégier la vente de particulier à particulier. • Choisir un modèle avec palmarès, toujours mieux coté. • Préférer un modèle produit en peu d’exemplaires, si possible moins de 5000 modèles. • Choisir un modèle en excellent état construit pour le marché européen avec couleur originale. • Se concentrer sur des objets d’exception, protégés dans des moments d’incertitude économique. • Acheter un modèle qu’on aura du plaisir à conduire. • Etre passionné. • Pour se faire une idée de ce qui se fait de mieux, visiter le concours d’élégance organisé fin mai à la Villa d’Este, en Italie, le top des voitures qui comptent.

 

Pour débuter une collection:

Entre 10 000 et 50 000 francs: Une Fiat 500 des années 1960 ou une Lancia Delta Integrale Club Italia début des années 1990.

Entre 50 000 et 100 000 francs: Une Alfa Giulietta Spider Veloce fin des années 1950 ou 1980, une MG ou une Triumph.

Entre 100 000 et 200 000 francs: Une Ferrari 365 GT, une Jaguar XK 150 Roadster, une Lancia Fulvia 1600 HF Fanalone Groupe 4 client, une Porsche 356 Speedster des années 1954 à 1959.

Crédits photos: Dr

Cristina d’Agostino

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