Bilan

Les maîtres du temps

Ausculter l'horlogerie par le prisme de ceux qui la dirigent permet non seulement de cerner les forces en présence, mais aussi de mettre en lumière quelques enjeux majeurs. Bilan Luxe s’arrête sur quelques personnalités qui vont assurément marquer l’année 2013.
  • « Le trublion » Huile sur toile / 40x50 cm, Jean-Claude Biver: Il a fait carrière en étant souvent là où on ne l’attendait pas. C’est déjà une preuve d’originalité. Et s’il est un bon stratège, Jean-Claude Biver est aussi un remarquable communicant. Cet excellent « client » pour les médias répond à toutes les sollicitations ou presque. Et elles sont nombreuses. Au point qu’il est pratiquement devenu le porte-parole officieux de l’horlogerie suisse. Il prend aujourd’hui un peu de recul par rapport à Hublot. En fin d’année, on murmure qu’il pourrait rendre son tablier pour se lancer dans de nouvelles aventures. Crédits: Gregory Manchess
  • « L’entrepreneur en mouvement » Huile sur toile / 40x50 cm, Karl-Friedrich Scheufele: Il est parti de rien ou presque pour créer en 1996 la manufacture L.U.C à Fleurier. Coprésident de Chopard, Karl-Friedrich Scheufele a compris avant d’autres que la maîtrise de la production industrielle serait un enjeu majeur pour l’avenir. Après la manufacture L.U.C réservée aux mouvements très haut de gamme, il a choisi de bâtir une seconde entité, Fleurier Ebauches, qui devrait produire 15 000 à 20 000 mouvements mécaniques d’ici à 2015. Chopard, société indépendante, est parvenue à tirer parfaitement son épingle du jeu pour devenir une référence en termes de haute horlogerie. Karl-Friedrich Scheufele est aussi l’un des instigateurs du label qualité Fleurier, le plus exigeant de la profession. Crédits: Gregory Manchess
  • « Le capitaine d’industrie » Huile sur toile / 40x50 cm, Jérôme Lambert: Etre à la tête de Jaeger-LeCoultre, c’est diriger l’une des manufactures les plus intégrées qui soient. Or si le passé industriel de la manufacture du Sentier la prétérite parfois sous les lumières glamour de la haute horlogerie, Jaeger-LeCoultre sait parfaitement mettre à profit son savoir-faire exceptionnel pour imaginer, concevoir et produire des montres d’exception, uniques et innovantes. Sans aucun doute parmi les plus créatives de la haute horlogerie. Dynamique et pressé, Jérôme Lambert (43 ans) mène depuis dix ans ce vaisseau amiral à marche forcée. Crédits: Gregory Manchess
  • « Le gardien du temple » Huile sur toile / 40x50 cm, Thierry Stern: La marque fait à ce point l’unanimité que même les concurrents de Patek Philippe reconnaissent l’aura unique dont bénéficie la manufacture genevoise. Représentant de la quatrième génération de la famille Stern aux commandes de Patek Philippe, Thierry Stern amorce un virage intéressant. Persuadé que la marque qu’il dirige ne peut ni ne doit par trop croître en termes de volumes de production (quelque 50 000 montres produites l’an dernier), il a choisi de dire non à la surenchère. Patek Philippe ne veut pas se développer plus que de raison. Et si le chiffre d’affaires (estimé à 1,1 milliard de francs) est amené à progresser dans les années à venir, c’est par l’augmentation du nombre de montres compliquées que cela doit passer. L’exclusivité est à ce prix. Le rôle de gardien du temple aussi. Crédits: Gregory Manchess

Les géants Gian Riccardo Marini, Stanislas de Quercize et Stephen Urquhart sont à la tête des trois géants de l’horlogerie helvétique que sont Rolex, Cartier et Omega. Un patron italien pour la première, français pour la seconde et originaire d’Ecosse pour la troisième ! Ces trois acteurs majeurs dominent le secteur et ils ont encore davantage accru leur avance sur les poursuivants depuis la crise. Si elle est sans doute la marque la plus emblématique de l’horlogerie suisse, Rolex (Fondation Hans-Wilsdorf), emmenée par Gian Riccardo Marini depuis mai 2011, est aussi la plus imposante puisqu’on lui prête un chiffre d’affaires purement horloger supérieur à 4 milliards de francs.

Nouveau CEO de Cartier (Richemont), Stanislas de Quercize pilote quant à lui une marque dont le chiffre d’affaires est estimé à plus de 5 milliards de francs, dont pratiquement la moitié en horlogerie. Pour compléter ce tiercé, Stephen Urquhart, à la tête d’Omega depuis 1999, dirige la plus importante marque de Swatch Group, avec un chiffre d’affaires estimé à plus de 2,5 milliards de francs. A noter que tant Cartier qu’Omega sont de très loin les plus grandes contributrices au bénéfice de Richemont et de Swatch Group.

Les milliardaires

Outre les trois géants évoqués plus haut et Patek Philippe, rares sont les marques horlogères à dépasser le milliard de francs de chiffre d’affaires. L’horlogerie suisse est un business minuscule… Emmenée par Walter von Känel depuis 1988, Longines (Swatch Group) est de celles-là. Et elle a le vent en poupe, tout comme Tissot (Swatch Group), dirigée par François Thiébaud depuis 1996, qui vient de franchir le cap du milliard. Jean-Christophe Babin aura juste eu le temps d’emmener TAG Heuer (LVMH) à la barre du milliard (y compris les activités lunettes et téléphones) qui devrait être franchi cette année.

Il s’apprête à reprendre Bulgari – autre marque milliardaire avec un chiffre d’affaires estimé à plus de 1,5 milliard de francs, dont un quart est réalisé en horlogerie et une petite moitié en joaillerie. 

Les grandes familles

L’horlogerie est toujours davantage une histoire de groupes ou de familles. Les Hayek expriment parfaitement cette réalité. Nayla à la présidence de Swatch Group, Nick aux commandes opérationnelles et Marc, respectivement fils et neveu, sur le haut de gamme. Le groupe biennois est présent dans tous les segments et se singularise par ses capacités industrielles.

Il reste le premier groupe « horloger » mondial, talonné par Richemont, propriété de la famille Rupert, dont le chiffre d’affaires plus élevé intègre également une bonne part de joaillerie et les instruments d’écriture. Richard Lepeu et Bernard Fornas sont les deux codirecteurs du groupe ; ils peuvent s’appuyer sur les principaux lieutenants que sont (outre les patrons cités par ailleurs) Juan Carlos Torres (Vacheron Constantin), Philippe Léopold-Metzger (Piaget), Angelo Bonati (Panerai), Lutz Bethge (Montblanc) et, pour la plus jeune garde, Georges Kern.

Propriétaire de LVMH, premier groupe de luxe au monde, Bernard Arnault s’est invité il y a près de quinze ans dans l’horlogerie en faisant l’acquisition de TAG Heuer, Ebel (revendue ensuite), Zenith (Jean-Frédéric Dufour), Hublot (Ricardo Guadalupe), puis plus récemment Bulgari. Un pôle montres et joaillerie dirigé aujourd’hui par Francesco Trapani et dont ne fait pas formellement partie l’activité horlogère et joaillière de la marque Louis Vuitton, emmenée par Hamdi Chatti et qui affiche de grandes ambitions. Autre groupe, PPR, en main de la famille Pinault.

Intégrée à son pôle luxe, l’activité horlogère est aujourd’hui essentiellement le fait de Michele Sofisti, patron de Gucci Montres et de Sowind Group (Girard-Perregaux et JeanRichard). Autre famille aux commandes chez Hermès, où les descendants des fondateurs Axel Dumas (cogérant dès juin 2013), Pierre-Alexis Dumas (directeur artistique) et Guillaume de Seynes (directeur général du pôle amont et participations) occupent des postes clés du groupe, tandis que La Montre Hermès est dirigée depuis 2009 par Luc Perramond.

Les industriels

Emmenée par Pierre Landolt et conseillée par Jean-Marc Jacot, la Fondation de Famille Sandoz a beaucoup investi dans l’horlogerie.

D’abord dans une marque – ce n’est pas très original – pour soutenir le travail de Michel Parmigiani (Parmigiani Fleurier), puis – fait beaucoup plus rare – dans un véritable outil industriel (Vaucher Manufacture Fleurier) aujourd’hui à même de livrer des mouvements haut de gamme à quelques marques tierces.

L’investissement total de la fondation est estimé à près de 150 millions de francs. Hermès a pris une participation de 25% dans cette entité industrielle. A la tête du groupe Festina-Lotus, l’Espagnol Miguel Rodriguez a lui aussi compris la nécessité d’investir, au-delà des marques (Festina, Lotus, Calypso, Candino, Jaguar, Perrelet, L. Leroy) dans les machines et la production de composants horlogers. Au fil des ans, avec son fidèle lieutenant Jean-Claude Schwarz, il a ainsi développé ou acquis plusieurs entités, dont Festina-Candino (Herbestwil), le groupe Soprod (Sion, Les Reussilles, Saignelégier et Maîche), Manufacture Horlogère de la vallée de Joux MHVJ ainsi qu’Astral à Porrentruy. Il est aujourd’hui en mesure de livrer des mouvements mécaniques ou à quartz à des marques tierces. 

Les indépendants

Ils sont les dignes représentants d’une espèce en voie de disparition. Les indépendants qui peuvent faire valoir un poids certain dans l’horlogerie se comptent désormais sur les doigts de deux mains à peine. Outre Patek Philippe et Chopard évoqués par ailleurs, Audemars Piguet répond à cette définition.

Présidée par Jasmine Audemars et pilotée depuis cette année par François-Henry Bennahmias, Audemars Piguet demeure l’unique manufacture de ce niveau encore en main des familles fondatrices (1875). Autre marque indépendante de renom, Breitling a connu un seul changement de propriétaire lorsqu’elle fut acquise en 1979 par la famille Schneider.

Quant à Ulysse Nardin, elle fut reprise à l’agonie en 1983 par Rolf Schnyder, aujourd’hui disparu, qui en a fait un succès. Son épouse Chai préside désormais aux destinées de la marque tandis que Patrick Hoffmann en est le CEO. S’il se veut être un groupe, Franck Muller est avant tout une marque que pilote avec détermination Vartan Sirmakes.

Entreprise indépendante depuis sa fondation en 1959, dirigée aujourd’hui par Antonio Calce, Corum a changé de propriétaire mais reste pour l’heure indépendante des grands groupes. S’ils sont rares, certains indépendants parviennent cependant à émerger et à atteindre une taille respectable. Deux exemples opposés illustrent ce phénomène: Richard Mille a créé la marque éponyme en 2001 en misant sur le très haut de gamme.

Succès à la clé puisque le chiffre d’affaires avoisine aujourd’hui les 110 millions de francs pour près de 2500 montres vendues à un prix public moyen de 130 000 francs. Dans un segment beaucoup plus accessible, Peter et Aletta Stas ont fondé la marque Frédérique Constant en 1988: 120 000 montres ont été écoulées l’an dernier à travers 2600 points de vente dans plus de 100 pays. 

Les 500 autres

L’horlogerie suisse est par ailleurs animée par une foule de marques – près de 500, de toutes tailles – qui enrichissent la pyramide horlogère dans tous les segments, mais globalement volontiers portées vers le haut de gamme. Il y a des pépites parmi elles, et des opportunistes. Des marques intéressantes, reconnues, respectées, innovantes, des horlogers de génie et des racoleurs.

Le temps fait d’ordinaire assez rapidement son tri. Certaines de ces entreprises sont extrêmement discrètes, d’autres très en vue. Mais on n’oubliera pas que le bruit de tam-tam fait par certains est inversement proportionnel au poids qu’ils représentent sur la scène horlogère.

 

 

 

 

 

 

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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