Bilan

Les leçons de choses de Baur et Cartier

Il y a cent ans, Alfred Baur et Louis Cartier s’enthousiasmaient chacun pour l’Asie et ses trésors. Leurs collections uniques d’objets se répondent aujourd’hui dans une exposition à Genève.
  • Plat à motif de méandres et pêches enchevêtrées, Chine, dynastie Qing (1723-1735).

    Crédits: Marian Gérard/fondation baur
  • Etui à cigarettes, or, jade, lapis-lazulis, turquoises, diamants, 1930, Cartier Paris.

    Crédits: Marian Gérard/Fondation Baur, Cartier
  • Pendule, godet à pinceaux chinois en agates fin du XIXe siècle, 1927, Cartier Paris.

    Crédits: Fondation Baur, Cartier
  • Inrô à motif de vase rempli de fleurs, Japon, ère Meiji (1868-1912), Fondation Baur.

    Crédits: Fondation Baur, Cartier
  • Bracelet, platine, diamants, émeraudes, rubis et onyx, 1925, Cartier New York.

    Crédits: Fondation Baur, Cartier

Au XIXe et au XXe siècle, le monde est en ébullition. Il découvre, grâce aux progrès industriels, le goût des voyages et de l’ailleurs. L’Europe s’enthousiasme alors pour l’Extrême-Orient: les «curios», petits objets de curiosité provenant de Chine ou du Japon, suscitent un phénomène de mode. Cette dernière se traduit, notamment, dans les arts graphiques.

En ces temps, les femmes européennes rêvent de ressembler aux femmes chinoises, et vice-versa. Si la passion pour le monde asiatique a déterminé Alfred Baur (1865-1951) de devenir collectionneur, elle est devenue source de création pour Alfred Cartier (1841-1925) et ses fils Louis (1875-1942), Pierre (1878-1964) et Jacques (1884-1941). 

Les conditions de vie dans la Suisse du XIXe siècle, rendues difficiles par les crises successives, encouragent nombre d’individus à tenter leur chance ailleurs. C’est le cas du Zurichois Alfred Baur, qui se rend en 1884 à Colombo (Ceylan, l’actuel Sri Lanka), où il acquiert des plantations et fait fortune dans le commerce d’engrais. En 1906, Baur rentre en Suisse et choisit de s’installer à Genève, ville de son épouse Eugénie. 

Dans ce début du XXe siècle, alors que les Occidentaux se forment au goût pour l’Asie, Alfred Baur, de nature attiré par les arts extrême-orientaux, acquiert les premières pièces de sa collection. Au départ, il ne rassemble que de tous petits objets. C’est en 1923-1924 qu’a lieu la révélation, lors d’un grand voyage en Extrême-Orient en compagnie de sa femme. Désormais, les arts asiatiques sont une passion.

Pour constituer sa collection, Alfred Baur consulte plusieurs experts: à Londres, il y a le marchand Thomas Bates Blow; à Pékin, Gustave Loup; et surtout, à Kyoto, Tomita Kumasaku, grand connaisseur d’art chinois et japonais, avec qui il se lie d’amitié et correspond longuement. Un souci essentiel guide ses choix de collectionneur: celui de l’habileté technique, de l’excellence de la réalisation. Pour la Chine, il affectionne donc particulièrement la céramique impériale, les jades impériaux du XIXe siècle, ou encore les sabres – le soin des ornements, des laques.  

A Paris, du côté de l’entreprise familiale Cartier – au départ un atelier de bijouterie racheté en 1847 –, le début du XXe siècle est aussi marqué par l’intérêt pour l’ailleurs. En un temps où émerge la science de l’archéologie, les frères Cartier s’inspirent des trésors d’Egypte, ou encore de Perse, d’Inde et de Russie. L’Extrême-Orient aussi devient objet d’imagination.

L’intérêt de Cartier pour les arts d’Asie n’est pas vraiment une nouveauté: en cherchant bien, on le note déjà dans les créations de style chinois qu’on peut trouver dans les archives, de 1877 au tout début du XXe siècle. Mais c’est seulement dans les années 1920 que le simple penchant fait place à l’exaltation. 

Louis Cartier (1875-1942), en se rendant régulièrement chez les marchands et antiquaires parisiens à la recherche de «trésors», rassemble une importante réserve d’apprêts qui serviront aux dessinateurs de la maison. Il peut s’agir d’ornements, d’antiquités et de fragments archéologiques, de figurines ou de sculptures que les créateurs traiteront comme des joyaux. Louis Cartier possède également une bibliothèque très pointue, qu’il met à la disposition de ses concepteurs afin de garantir une excellente documentation. Ainsi, Cartier va au-delà de la simple chinoiserie; et sous l’influence de l’Asie, de nouvelles matières viennent enrichir les réalisations du joaillier. 

A la différence de son frère Jacques, qui s’est beaucoup rendu en Asie, Louis Cartier n’est pas un grand voyageur. Collectionneur de miniatures persanes,
il déniche ses trésors essentiellement chez des marchands à Paris. Au contraire, Alfred Baur découvre et vit son affection pour l’Extrême-Orient sur place, lors de ses voyages.  

Des personnages, donc, animés par une aspiration pour l’Asie qui se trouve être semblable, mais vécue autrement. Chez Louis Cartier, l’imaginaire asiatique s’est construit par de nombreuses lectures, des récits et surtout la fréquentation assidue des négociants d’art de la capitale française. En résultent les somptueuses créations qui font l’objet de l’exposition «L’Asie rêvée»*, présentée actuellement à Genève par la Fondation Baur en collaboration avec Cartier. Les objets soigneusement réunis viennent témoigner de cette passion. 

Une même obsession: la perfection

A l’origine de cette exposition, il y a la volonté de confronter les trésors de la Collection Cartier à ceux de la Fondation Baur. En effet, les objets «asiatiques» de la Maison Cartier sont bien connus; par contre, leur cadre historique et culturel l’est moins. D’où l’intérêt de placer, aux côtés des créations, des pièces d’origine, afin de mieux saisir le chemin emprunté par le joaillier ou la source de la réalisation.

Comme l’explique Pascale Lepeu, conservatrice de la Collection Cartier, l’idée d’un aller-retour entre Orient et Occident a été fondamentale et représente une constante du projet. Ainsi s’unissent, dans un échange saisissant, deux éminentes institutions. La Fondation Baur, installée dans l’hôtel particulier qu’Alfred Baur avait acquis peu avant sa mort, compte une collection mondialement reconnue de près de neuf milliers d’objets.

La Maison Cartier est aujourd’hui un géant du secteur du luxe; sa collection Art – près de 1500 bijoux, pendules et objets – voit le jour en 1983, sous la direction alors d’Eric Nussbaum, qui investit d’abord dans les archives. En 1989, une première exposition, «L’art de Cartier», est présentée au Petit-Palais à Paris. 

Si au départ ce rapprochement peut paraître singulier, on décèle toutefois nombre de points communs aux deux institutions – outre l’Asie, qui ne constitue cependant qu’un aspect de la Maison Cartier. Pour commencer, toutes deux sont animées par la recherche de l’excellence, de la perfection et du raffinement. Un souci fondamental et constant, dès l’origine, qui a fait l’envergure qu’on leur connaît aujourd’hui.

La préservation représente également un aspect essentiel: la Fondation Baur et la Maison Cartier poursuivent, chacune à leur manière, ce but. En effet, si la première a pour vocation même la conservation des objets rassemblés par Alfred Baur, la seconde tâche de jouer un rôle dans la sauvegarde de certains métiers d’artisanat – par exemple celui d’émailleur ou encore celui de laqueur qui manquent actuellement à la Chine.  

En résulte une surprenante conversation entre les pièces de la Fondation Baur et celles de la Collection Cartier. «Ce qui a été fantastique dans cette collaboration, c’est qu’on m’a laissé carte blanche. J’ai eu beaucoup de plaisir à assembler les pièces», explique Estelle Niklès van Osselt, conservatrice à la Fondation Baur et commissaire de l’exposition. Car les pièces originales répondent véritablement aux créations et vice versa. Un jeu entre les matières, ou encore les associations de couleurs, a permis de créer ce dialogue. 

Tête-à-tête entre joyaux

Les réalisations Cartier révèlent constamment un grand respect de la culture d’origine et du motif asiatique qui se voit incorporé, mais pas détourné. Ainsi, Cartier intègre la tendance asiatique dans les grands classiques de la maison, comme par exemple les nœuds. Il y a également la réutilisation du jade et l’apparition de nouvelles matières telles que la plume de martin-pêcheur, traitée comme une pierre précieuse, ou encore la laque. Beaucoup d’objets incorporent des fragments anciens – les apprêts évoqués plus haut – que Louis Cartier avait achetés chez des marchands à Paris.

Sur le modèle des inrō – petites boîtes utilitaires – japonais, Cartier crée par exemple un nécessaire à maquillage et redonne ainsi une autre fonction à l’objet, ou reprend des sujets connus comme le panier de fruits ou de fleurs qui renvoie à la corne d’abondance. On retrouve des décors liés à la longévité – l’Art déco, dans l’Europe des années 1920, puise beaucoup dans le répertoire des motifs asiatiques qui deviennent abstraits, mais ont toujours une signification propre en Asie. Des dessins préparatoires permettent également de rendre compte des intentions, des étapes de la création ainsi que du travail de documentation préalable à cette dernière. 

«L’Asie rêvée, dans les collections Baur et Cartier» présente au total 163 pièces de la Collection Cartier, rassemblant toutes sortes d’objets de la sphère privée (joaillerie, horlogerie, etc.) dans la variété et le raffinement qui témoignent de la dimension du travail propre à la maison. Le temps d’une exposition, elles viennent se placer aux côtés des joyaux de la Fondation Baur, invitant le public à les rejoindre dans ce face-à-face exquis.

* «L’Asie rêvée, dans les collections Baur et Cartier», exposition jusqu’au 14 février 2016, Fondation Baur, Genève.

Samantha Reichenbach

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