Bilan

Les designers de l’ombre

Prouesses techniques ou histoire, voilà les points sur lesquels les marques horlogères s’appuient pour bâtir leur réputation et communiquer. L’aspect de la montre n’est en revanche que rarement valorisé, et son designer reste, à de rares exceptions près, dans l’ombre.
  • Xavier Perrenoud

    Crédits: Cédric Widmer
  • Crédits: Cédric Widmer
  • Nicolas «Barth» Nussbaumer

    Crédits: Cédric Widmer
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  • Mélanie Brodard

    Crédits: Cédric Widmer
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  • Eddy Schöpfer

    Crédits: Cédric Widmer
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Le design en tant que tel n’est apparu dans l’horlogerie qu’au cours des années 1960. Jusque-là, l’apparence des montres était souvent définie par les pièces disponibles ou la fonction à laquelle elles étaient destinées.

Peu à peu, cependant, les horlogers comprirent l’intérêt qu’ils avaient à se singulariser non seulement par la technique mais aussi par l’esthétique : donner une cohérence visuelle à tous leurs produits allait permettre une reconnaissance rapide de leur marque.

Malgré cette évolution, ceux-là ont toujours voulu garder la main sur la création: le nom des designers, qu’ils travaillent en interne ou en qualité de prestataires externes, reste secret. Seule la sacro-sainte marque doit être louée et reconnue. Comment les designers horlogers vivent-ils ce relatif anonymat ? Bilan Luxe est allé à la rencontre de quatre d’entre eux.

Xavier Perrenoud

Au terme de designer horloger, Xavier Perrenoud préfère celui de designer dans l’industrie du luxe. Il partage son temps entre son atelier XJC qu’il a fondé en 2001, son poste de professeur titulaire au MAS-Luxe à l’ECAL et un laboratoire d’idées dans lequel il explore avec des jeunes designers les pistes susceptibles d’exploiter le savoir-faire horloger en l’adaptant à la mode, aux accessoires ou à la bijouterie.

Entre création personnelle et respect des codes de la marque, de quoi vous inspirez-vous pour dessiner vos montres ?

Je ne suis pas là pour exprimer mes idées personnelles mais pour m’immerger dans le patrimoine culturel de la marque. Evidemment j’ai une manière d’aborder les projets qui m’est propre.

Le contact avec les étudiants qui viennent du monde entier et les autres professeurs est très riche et m’aide à me remettre en question. Le travail de laboratoire que nous faisons en équipe à l’atelier me permet aussi d’exprimer des visions plus personnelles. Tout peut être source d’inspiration.

Les designers horlogers restent dans l’ombre des marques pour lesquelles ils créent. Cet anonymat vous pèse-t-il ?

Nous travaillons pour des marques internationales. La confidentialité et la discrétion sont fondamentales. Il est important d’être humble et de se fondre dans la marque. 

Pouvez-vous nous révéler quelques-unes des montres que vous avez signées sans trahir personne ?

Après plus de vingt ans de travail dans le domaine, j’ai dessiné beaucoup de modèles dont quelques-uns sont devenus iconiques. Certaines marques exigent la confidentialité alors que pour d’autres les choses sont officielles. Je préfère donc ne citer personne en particulier. Mais tout se sait…

Nicolas «Barth» Nussbaumer

Lors de sa formation de bijoutier-joaillier, Nicolas Nussbaumer comprend très vite qu’il préfère le dessin à l’établi et s’oriente rapidement vers le design horloger. Après avoir travaillé pour différents bureaux milanais puis à son compte, il s’associe avec Manuel Romero pour fonder White SA. Ce féru de photographie part régulièrement se ressourcer seul dans les forêts scandinaves.

Entre création personnelle et respect des codes de la marque, de quoi vous inspirez-vous pour dessiner vos montres ?

Mon père était professeur de dessin et brocanteur. Antiquités, catalogues et expositions ont créé dans mon cerveau, tout comme mes balades, l’aviation ou l’automobile, une sorte de banque de données de formes, volumes et constructions dans laquelle je puise. L’inspiration se déclenche ensuite selon le cahier des charges que nous confie le client, en s’adaptant à ses attentes.

Les designers horlogers restent dans l’ombre des marques pour lesquelles ils créent. Cet anonymat vous pèse-t-il ?

C’est la règle du jeu. Je comprends que les marques de luxe ne veulent pas admettre que le design de telle ou telle montre a été fait à l’externe. Mais pas besoin que le monde entier le sache: les acteurs de l’industrie, eux, savent.

Pouvez-vous nous révéler quelques-unes des montres que vous avez signées sans trahir personne ?

Oui, je peux vous citer quelques pièces iconiques de chez Calvin Klein, la Jaquet-Droz Grande Seconde (première version), certaines Romain Jerome, ainsi que notre travail pour Maurice Lacroix, Louis Vuitton ou Victorinox. Nous préparons également la renaissance de la marque Waltham.

Mélanie Brodard


Décoratrice de formation, elle découvre le design horloger en travaillant pour le groupe Fossil (Armani, Burberry). Après plusieurs autres expériences, elle décide de créer Designères District avec son amie Elena Koffi-Melcon. Leur credo ? Dessiner des garde-temps destinés aux femmes grâce à une approche plus poétique.

Entre création personnelle et respect des codes de la marque, de quoi vous inspirez-vous pour dessiner vos montres ?

Qu’il s’agisse de créer une pièce en partant d’une page blanche ou de remettre un modèle existant au goût du jour, l’ADN de la marque sera la première chose à prendre en considération. Nous sommes une agence spécialisée dans les montres femme, nous nous intéressons donc beaucoup à la mode, la bijouterie et l’art et suivons attentivement les tendances lifestyle féminines. 

Les designers horlogers restent dans l’ombre des marques pour lesquelles ils créent. Cet anonymat vous pèse-t-il ?

Non, c’est même souhaitable. Nous considérons nos projets comme des partenariats avec nos clients, un échange d’idées. Il n’y aurait donc aucune raison d’être dans la lumière alors que nous n’avons pas été les seules à contribuer à la création de la pièce. Pour nous, la reconnaissance de notre travail passe par la satisfaction du client, non par la célébrité.

Pouvez-vous nous révéler quelques-unes des montres que vous avez signées sans trahir personne ?

Malheureusement non. Nous avons des contrats de confidentialité avec nos clients et tenons à conserver leur confiance. 

Eddy Schöpfer

Une silhouette et une volonté de jeune homme malgré ses 72 ans, Eddy Schöpfer est une légende dans le milieu : il a débuté dans les années 1960 en proposant ses projets à des fabricants de boîtiers et de pendules, puis à des marques.

A l’époque, tout était à faire et les designers touchaient parfois un pourcentage sur le revenu des ventes des modèles qu’ils dessinaient, « une redevance », comme il le dit lui-même. Toujours actif, il partage aujourd’hui son temps entre son travail de designer et sa passion pour les chevaux. 

Entre création personnelle et respect des codes de la marque, de quoi vous inspirez-vous pour dessiner vos montres ?

Avoir l’œil ouvert sur tout, à la fois sélectif et curieux: végétaux, animaux, bijoux et même sanitaires ! J’ai aussi besoin de mes balades à cheval pour m’aérer la tête. Il faut aussi être très attentif à l’image et à la personnalité de la marque : on ne dessine pas une BMW pour Mercedes.

Au final, c’est ce qui permet à l’acheteur de se différencier. Une dernière chose, primordiale : le soin apporté aux proportions de la montre, le rapport entre ses différents éléments.

Les designers horlogers restent dans l’ombre des marques pour lesquelles ils créent. Cet anonymat vous pèse-t-il ?

C’est un anonymat tout relatif dans le milieu horloger. J’ai souvent été mis en avant par certaines marques, comme Breitling. Lors de mes voyages au Japon, par exemple, j’y ai toujours été magnifiquement bien reçu, par des connaisseurs. Les concours de circonstances m’ont apporté une certaine reconnaissance que je n’ai jamais demandée. 

Pouvez-vous nous révéler quelques-unes des montres que vous avez signées sans trahir personne ?

Oui : les Ebel Chrono Sport, la Panthère de chez Cartier, les modèles S/EL et Link de TAG Heuer. Pour Breitling la ligne Bentley, les nouvelles Chronomat et l’Emergency lancée en 2013. 

Jorge S.

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