Bilan

Les Barons du crayon

Le crayon vert Faber 9000 est un des articles de marque les plus connus Au monde. En mains familiales depuis huit générations, l’entreprise Faber-Castell fabrique depuis 250 ans des instruments d’écriture.
Ci-dessus Anton Wolfgang, comte de Faber-Castell

Aux alentours de 1761, on vivait des années troublées que les chroniqueurs allaient appeler plus tard la Guerre de Sept ans. Le chevalier de Chavigny, ambassadeur du roi de France à Soleure, exhorta la Confédération à préserver la tranquillité publique et à rester à l’écart d’affaires qui ne la concernait pas. La France et l’Angleterre se combattaient avec l’aide de leurs alliés respectifs dans les Länder allemands pour asseoir leur hégémonie coloniale. Dès les premières années de la guerre, Salomon Sprecher von Bernegg, héritier d’une noble famille grisonne, commandant de la garnison autrichienne de Breslau, dut se rendre au roi de Prusse. Mais son honneur était sauf : la capitulation résultait d’un acte diplomatique et l’impératrice Marie-Thérèse lui témoigna sa satisfaction. C’était aussi l’époque où, dans le petit village de Stein, près de Nuremberg, le menuisier Kaspar Faber monta son petit atelier de fabrication de crayons. Ce qui, dans le cours de l’Histoire, n’est qu’un hasard devient dans une saga familiale un effet de la Providence. Car huit générations plus tard, le petit artisan allemand devenu groupe planétaire fête le 250e anniversaire de l’entreprise. La société familiale est aujourd’hui dirigée par Anton Wolfgang, comte de Faber-Castell. Sa mère Katharina est une Sprecher von Bernegg, originaire de Maienfeld, dans les Grisons !

MARQUE DE FABRIQUE

De l’atelier de fabrication de crayons du père, son fils Anton Wilhelm fit une manufacture florissante, toujours à Stein, près de Nuremberg. En 1839, Lothar Faber, quatrième génération, reprit la société paternelle et la modernisa à l’enseigne de son crédo entrepreneurial : « La qualité du produit est le meilleur moyen de battre la concurrence. » Geste révolutionnaire pour l’époque, il grava ses crayons du nom de la marque : « A. W. Faber », avec la précision en français « Fabrique fondée en 1761 ». Ce qui en fit le premier instrument d’écriture de marque. En reconnaissance de ses hauts faits économiques et sociaux, le roi Maximilien II de Bavière l’éleva à la dignité héréditaire de baron. Sa petite-fille Ottilie épousa en 1898 Alexander, comte de Castell-Rüdenhausen, descendant d’une des plus anciennes familles nobles d’Allemagne. La disposition testamentaire de Lothar, selon laquelle le nom de famille devait être préservé, fit que la dynastie Castell ajouta à ses deux lignées, Castell-Castell et Castell-Rüdenhausen, celle des comtes de Faber-Castell. Anton Wolfgang, comte de Faber-Castell dirige aujourd’hui une des plus anciennes entreprises industrielles du monde qui, en cette année de 250e anniversaire, réalise un chiffre d’affaires de 538 millions d’euros. Pour le comte, un coup d’œil en arrière permet toujours de se mesurer à la devise de Lothar Faber, à sa judicieuse décision de se différencier des biens de consommation de masse et de se profiler comme fabricant d’articles de marque par une quête opiniâtre de qualité.

Le Coffret Art Graphique est une édition spéciale créée à l’occasion du 250ème anniversaire de la maison

VALEURS FAMILIALES

Par le passé, la société a dû tenir bon contre des concurrents puissants et avides. Son succès actuel est plus grand que jamais du fait de ce défi constant, plus grand que bon nombre de ses rivaux. « Quand on tient à rester une entreprise familiale, il faut avoir la grandeur de rester modeste », explique le comte tout en citant l’arbre généalogique des Castell qui plonge ses racines dans 950 ans d’histoire, par-delà vingt-six générations. La croissance à tout prix n’entre pas en ligne de compte. L’idée même de financer l’expansion par une entrée en bourse est rejetée avec véhémence : « Nous perdrions alors notre indépendance. » Il en est convaincu : l’engagement pour la marque et l’identité est plus fort dans une dynastie familiale que dans une entreprise dirigée par des salariés, « car les entreprises ne sont pas détruites de l’extérieur mais bien de l’intérieur, par morgue, par arrogance, par ignorance. Et elles sont surtout mises en danger par la vanité ». Certes, une entreprise familiale n’est pas immunisée là-contre, admet-il, et c’est pourquoi, avant chaque décision, il se pose cette question : est-ce que cela a du sens pour la prochaine génération?

Faber-Castell fabrique plus de 2,5 milliards de crayons par an, soit environ un quart de la production mondiale. Avec ses seize usines et quelque 6000 collaborateurs à travers le monde, le groupe voit sa production certifiée respectueuse de l’environnement grâce à des ressources forestières propres où poussent plus d’arbres qu’il n’en faut pour faire des crayons. En plus des crayons noirs et de couleur pour les enfants, les écoles, les activités graphiques et artistiques, il y a aussi les crayons à maquillage livrés aux plus prestigieuses marques de cosmétiques. Et puis les stylos-feutres, les surligneurs, la gamme des plumes-réservoirs et porte-mines de qualité et toute sorte d’accessoires de l’univers de l’écriture. La collection Graf von Faber-Castell relève du grand art. Le « Perfekte Bleistift » avec support platiné, taille-crayon et gomme incorporés est l’instrument d’écriture que le comte préfère : il l’a d’abord créé pour lui-même.

Le légendaire Faber 9000 a aujourd’hui cédé sa place de produit de masse au Faber-Castell Grip. Mais qu’il s’agisse de crayons et stylos courants ou d’une édition de luxe, ils doivent être clairement identifiables comme produits Faber-Castell, « tout comme un chêne compte dix mille feuilles, toutes différentes mais toutes reconnaissables comme feuilles de chêne ». En cette ère où l’écran tactile est roi, il constate une réaction : au-delà de l’école et du poste de travail, le papier et l’instrument d’écriture sont avant tout demandés pour les activités artistiques de loisir et comme symboles de standing. Pour griffonner rapidement une idée, pour conserver l’esquisse d’un projet, rien n’est en effet plus commode qu’un crayon. Et rien n’est plus élégant qu’une carte de visite sur laquelle on a ajouté à la main le numéro de son smartphone.

Crédits photos: Dominic Büttner

Konrad Koch

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