Bilan

Les singuliers de l’art

Cent ans après la mort du pionnier de l’art brut, le fameux facteur Cheval, connu pour son palais bricolé dans la Drôme, un film rend hommage à cette veine artistique alternative qui est à la mode. Une fois n’est pas coutume, les Suisses y font figure de pionniers. Aymeric Mantoux

Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives

Crédits: Dr
Issei Nishimura, sans titre, 2012, crayon et encre sur papier, 40.7 x 32 cm (Crédits: Morgane Detraz, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne. Galerie Miyawaki, Kyoto)

L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » A Lausanne, à l’entrée du musée qui héberge « La Collection de l’art brut », le visiteur est accueilli par une citation du donateur, l’artiste Jean Dubuffet. A l’intérieur, sur les cimaises du musée, 700 œuvres d’auteurs pour la plupart sans aucune formation artistique. Et le plus grand ensemble au monde. Signe de l’intérêt pour le sujet, Paris, Amsterdam et Vienne accueillent actuellement des expositions issues des 70 000 œuvres de la collection constituée par Dubuffet entre 1945 et 1971 puis léguée. « Il est l’un des premiers à s’être intéressés à la création des marginaux, des autistes, ou des malades soignés dans les sanatoriums suisses, tous des autodidactes », explique Roxana Azimi, auteure du livre de référence sur l’art brut.

Dubuffet est persuadé de l’influence du cerveau sur la créativité, de l’inné sur l’acquis et les conventions sociales ou culturelles. L’art brut s’impose comme un impératif catégorique aux individus qui le crient, le répètent, jusqu’à ce que cela sorte. Parfois de manière obsessionnelle, jusqu’à remplir les pages ou toiles blanches entièrement. Comme Anselme Boisvives, ancien concierge à la retraite qui s’était mis à peindre frénétiquement à l’âge de 60 ans, dans les années 1970, devant sa télévision. Lorsqu’il voyait le général de Gaulle à l’écran, il le peignait. « Historiquement, l’art brut n’a vraiment existé que dans les années 1950, précise Stéphane Corréard, critique d’art, collectionneur et galeriste, lorsque Dubuffet,
Paulhan, Picasso ou Aragon l’ont incorporé à leur art, mais sans que leurs auteurs n’en aient eu la moindre connaissance. » En 1972, le chercheur britannique Roger Cardinal publie « Outsider Art » suivi d’une exposition à Londres en 1979 qui contribuent à placer sur la carte du monde internationale l’art, cette force brute.

Aloïse Corbaz, Napoléon portant une reine au corps cerné de perles, entre 1946 et 1947, crayon de couleur sur papier, 59,5 x 42 cm (Crédits: Dr)

Aujourd’hui, c’est cela qui a changé. En 2019, musées, institutions et circuits artistiques plus conventionnels se passionnent pour l’art brut. Jusqu’au 10 mars, la halle Saint-Pierre à Paris présente « L’art brut japonais », les rencontres photos d’Arles offriront en juillet un « segment de la collection » de photographies de Bruno Decharme, 45 artistes représentant plus de 450 œuvres. Et ce n’est qu’un début. Le cinéma, art populaire s’il en est, s’y met. Après Séraphine de Senlis dans lequel Yolande Moreau incarnait une autodidacte qui peignait des bouquets de fleurs, c’est autour du facteur Cheval, incarné par Jacques Gamblin aux côtés de Laetitia Casta de rendre hommage au plus connu des artistes bruts français. Comme Cheval, qui est longtemps passé pour un hurluberlu, voire un illuminé ou un dingue, nombreux sont les artistes dont le génie a tardé à être reconnu à sa juste valeur. Mais l’imagination sans borne de ces gens pas comme les autres est ce qui a séduit les artistes comme Hervé di Rosa ou Robert Combas (voir interview ci-après).

Angelo Meani, sans titre, entre 1950 et 1977, assemblage de matériaux de récupérations divers, 45 x 22 cm (Crédits: Christian Bérard, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne. Collection de l’Art Brut, Lausanne)

« Tout ce que tu vois, passant, est l’œuvre d’un paysan », est-il inscrit, sculpté dans le rocher, sur la façade est du palais de Cheval, le grand œuvre de sa vie.

Hauterives, petit village à une vingtaine de kilomètres de l’autoroute du Soleil. C’est ici qu’il y a un peu plus de 140 ans, en 1879, un facteur hors du commun, Joseph Ferdinand Chevalier, s’est lancé dans une aventure architecturale inédite qui va durer plus de quarante ans: construire un palais de pierres en utilisant seulement sa force à lui et les ressources de la nature. Le résultat est une architecture particulièrement créative qui n’obéit à aucune règle, à aucun code, mêlant style indo-moghol, chalet suisse et temple égyptien. Depuis, plus de 150 000 visiteurs se pressent chaque année dans ce palais-musée devenu le symbole du brassage des cultures et des références qu’est l’art brut. Art naïf, art brut, art populaire, il y a des redondances.

Adolf Wölfli, Le violoncelliste de Salamanque, 1911, mine de plomb et crayon de couleur sur papier, 31 x 23,5 cm (Crédits: Olivier Laffely, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne. Collection de l’Art Brut, Lausanne)

Difficile d’établir des catégories, de les classer par esthétique. « Ils expriment des choses bizarres, uniques, qui ne peuvent s’expliquer par leur milieu social ou professionnel », analyse Corréard avant d’ajouter : « Il y a un peu d’art brut aussi chez des gens comme Jean-Jacques Lequeu, architecte du Petit Palais.» On est bien loin de l’art réservé aux inadaptés mentaux ou à ceux qui n’ont pas grand-chose dans la tête. « Cet instinct, c’est le primitif moderne, dans le sens où c’est presque du chamanisme », comme le dit Michel Onfray. Folie, provocation ? Cette anticulture a été remise au goût du jour par des galeristes comme Christian Brest et d’autres acteurs qui ont contribué à imposer l’art brut sur le devant de la scène dont il avait un peu disparu. Et dans le sillage de collectionneurs comme Antoine de Galbert, fondateur de la Maison-Rouge à Paris en 2004, ces créateurs singuliers voient enfin venir la consécration. Comme l’Américain Henry Darger. L’une des vedettes de l’outsider Art fair, dont les Américains se sont emparés. «Encore une fois, on s’est fait avoir par les Américains, s’insurge Robert Combas (voir interview page suivante). En Europe, on avait l’art brut chez nous. Et comme on ne s’y est pas intéressés, les Ricains ont récupéré ça.

Ballet de conflictuels arraisonnementiels événementiels, 2019, acrylique sur toile, 205x215 cm (Crédits: Dr)

Depuis dix ans, la plus grande foire du genre est à New York.» Conservateurs, collectionneurs, curateurs investissent ce champ artistique. Réalisateur de cinéma, le Français Bruno Decharme est ainsi l’un des plus grands collectionneurs d’art brut. 500 pièces du milieu du XIXe siècle à aujourd’hui parmi les 3500 qu’il a rassemblées au fil du temps ont été montrées à la Maison-Rouge. Ce sont ses photos qui seront exposées à Arles et dans le monde entier cette année. « Depuis le début des années 2000, poursuit Roxana Azimi, alors que le marché est dominé par les artistes conceptuels et minimalistes, l’art brut a fait son entrée dans les collections d’art contemporain. Sa spécificité, c’est que le collectionneur n’est jamais le commanditaire. » Un art sans destinataire donc, pur dans ses intentions, destiné à être produit et non pour être vu ou vendu.

Tête d’homme, 2018, mélange de force de l’esprit et d’armure de pêcheur, acrylique et fusain sur toile, 180x145 cm (Crédits: Dr)

« L’art brut est particulièrement pertinent aujourd’hui, confie Stéphane Corrérad, car l’art contemporain est plus industriel. Les artistes n’ont plus d’atelier. L’art brut est une sorte d’antidote à l’aspect lisse, reproductible de certaines œuvres. » Il donne en effet la priorité à la personnalité, à l’exécution humaine, à l’intervention de l’inconscient de l’artiste, à sa production propre qui est traditionnellement sa marque de fabrique. « La question, conclut Corréard, est de savoir si à partir du moment où l’on expose ces artistes, et où ils sont partie prenante de cette monstration, on peut encore parler d’art brut ? » En même temps, nombreux sont ceux persuadés que les artistes ont tous quelque chose de brut en eux. A la manière d’Opalka, qui avait décidé de compter à partir de 1, en 1965 jusqu’à sa mort en 2008. Absurde, autiste, brut ? Singulier en tout cas.

En savoir plus

« La folie de l’art brut », de Roxana Azimi, Editions Séguier

Collection de l’art brut : www.artbrut.ch

www.rencontres-arles.fr/hallesaintpierre.org

Bonne a..ée sans haine, 2019, acrylique et gouache sur carton-plume, 174x143 cm (Crédits: Dr)

Entretien avec Robert Combas

Entretien avec l’artiste lyonnais à la fois peintre, illustrateur, musicien, sculpteur et collectionneur.

Qui êtes-vous vraiment Robert Combas ?

Je suis peintre et je l’ai toujours été. Contre vents et marées, à rebours des modes, j’ai toujours essayé de demeurer moi-même, d’être consistant dans mon travail. Même quand ce n’était pas à la mode, je mettais toute ma passion, toute mon énergie, tout mon temps dans mes toiles. Il y a beaucoup de poésie dans ce que je fais, jusque dans les textes qui accompagnent mes tableaux. Ma personnalité trouve son chemin à travers mon œuvre qui prend ainsi un aspect encore plus unique, abstrait.

D’où vient votre inspiration ?

Je suis un héritier des impressionnistes, à cause de mon goût pour la couleur, mais également des modernistes. J’ai beaucoup d’affinités avec l’art brut aussi. J’ai toujours souhaité m’affranchir de toute influence « photographique ». La peinture doit contenir une émotion, du vivant. Pas question de peindre des dizaines de toiles toujours identiques, ce processus qui se retrouve dans ce que l’on qualifie « d’art contemporain ».

Peintre singulier, vous parlez néanmoins d’universalité ?

Oui, je suis persuadé de faire partie des rares artistes qui peuvent parler au monde entier. Bien que je puisse me définir comme peintre français, mes œuvres sont collectionnées partout, au Brésil, en Suède ou encore en Afrique et aux Etats-Unis. Alors que bien souvent je ne connais ni leur langue ni leurs traditions. Dans mes peintures, je m’exprime dans un langage qui peut être compris par beaucoup de monde.

Il y a toujours une certaine violence chez vous, comme dans vos dernières toiles, pourquoi ?

C’est la violence contenue dans la société qui m’intéresse. En tant que peintre, je peux faire de la violence quelque chose de différent. J’ai peint pas mal de batailles par le passé. C’est un clin d’œil aux galeries de peinture des grandes batailles de Delacroix ou de Vernet. Aujourd’hui, quand je peins des gilets jaunes, ce ne sont pas des gilets jaunes que je vois, c’est l’esprit de l’époque. Et puis je reste quand même un soixante-huitard! Dans ma famille on est un peu contestataires de père en fils, même si je me suis calmé.

Pour vous l’art brut contient de la violence, mais en quoi est-elle différente ?

C’est une peinture libre, et cette liberté peut être reçue comme violente. Elle l’est également dans les couleurs et le dessin, parfois dans le caractère. Il y a pas mal de tableaux que je ne voulais pas terminer, je ne sais pas pourquoi, c’est comme ça. Je suis un peu à la croisée entre l’art brut et l’art contemporain. J’aime l’économie des moyens que requiert l’art brut. Il est plus accessible pour les enfants. Pourtant, la révolution numérique conduit aujourd’hui à une certaine uniformisation, totalement réplicable. Je le constate déjà avec les enfants des écoles de ma région, à Sète.

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