Bilan

Les personnalités de l'année

Pour la sixième année consécutive, la rédaction du hors-série Bilan Luxe a décidé d’honorer les personnalités masculines et féminines dont la réussite professionnelle a marqué l’actualité 2018 en Suisse. Quatre catégories d’activité ont délimité nos choix : la philanthropie, la science, le sport et l’économie.

Fabrice Delaye - Mark van Huisseling - Myret Zaki

(Crédits: BNS)

Marina Mahler

On pourrait dire, à propos de Marina Mahler, qu’on ne naît pas petit-fille de Gustav Mahler, on le devient. Ou qu’elle met des valeurs en musique autant qu’elle met la musique en valeur. Myret Zaki

La philanthrope et mélomane humaniste a progressivement découvert l’héritage très fort qui la lie, au-delà des liens du sang, à ce grand-père célèbre. « A propos de mon choix d’être philanthrope, mon seul regret est que j’aurais dû le faire bien avant, et bien plus. » Depuis qu’elle a embrassé cette mission, elle se consacre à faire vivre la mémoire du compositeur et chef d’orchestre né dans l’Empire d’Autriche (aujourd’hui République tchèque), au travers de la Fondation Mahler qu’elle a fondé et préside. Fille d’Anna Mahler, artiste et sculptrice, et d’Anatole Fistoulari, un Russe blanc vivant à Londres et « chef d’orchestre prodige », Marina Mahler est une pure cosmopolite. Sa langue principale est l’anglais, suivi du français et ensuite seulement de l’allemand. Elle partage sa vie entre Monaco, Londres et l’Italie. Née en Angleterre, elle a migré en Californie à 7 ans quand sa mère a décidé de se séparer de son père. A Los Angeles, elle retrouve sa grand-mère maternelle. Le choc du changement n’est pas anodin, surtout lorsqu’elle entre dans une pension, située dans la campagne, pour jeunes filles et jeunes garçons. Mais elle y aimera plus que tout la proximité de la nature, des arbres, même si sa mère lui manque. Son père, Marina ne le reverra qu’à l’âge de 18 ans. Elle a alors oublié le russe appris dans l’enfance. « J’étais fâchée contre lui car il n’avait pas cherché à me voir, mais il a dit: Darling, I coudn’t. Rien de plus. Cela a suffi à m’attendrir ».

Dans sa jeunesse, Marina réalise « l’énorme émotion » qui existe autour du nom de Mahler. « Les gens peuvent être si attachés à l’expérience que la musique leur a apporté, c’est très beau. Depuis que je suis très petite, témoigne-t-elle, j’ai mené deux vies parallèles : ma vie, et la vie de petite-fille de Mahler. C’est grand comme expérience car tout le monde vous fait comprendre que c’est quelque chose d’être la petite-fille de Mahler ». Mais ce lien, elle le ressentira différemment. « C’est presque plus un lien moral, car toutes les choses dans lesquelles il a cru, sur ce que l’être humain peut être, devenir, faire, donner à la vie et aux autres, c’est si fort dans ses écrits et dans sa musique, que ça ne peut pas laisser indifférent. C’est cela, mon héritage de Gustav Mahler. » Elle découvre la magie de leurs goûts communs. «Quand j’étais adolescente, mon auteur préféré était Dostoïevski. Les frères Karamazov était ma bible ; quand j’ai su que c’était aussi son livre préféré, j’ai eu des frissons. » C’est ainsi que la transmission symbolique s’opère, car le musicien est décédé quand sa mère Anna avait 7 ans.

Ayant grandi aux côtés de sa mère sculptrice, elle est aujourd’hui, en tant que mécène, sensible aux créateurs. « La vie d’un artiste est peut-être la vie que je comprends le mieux, avec ses déceptions, difficultés, moments vides ». Elle qui comprend les souffrances des artistes ne se définit pas comme artiste. Dans ses deux vies, il y a celle, privée, de sa descendance, et celle où elle transmet l’héritage de Mahler, où elle veut mobiliser davantage les émotions qu’elle a vues autour du musicien, en faveur de causes humanistes, à commencer par l’environnement.

En phase avec la philanthropie  de nouvelle génération, Marina Mahler veut avoir de l’impact. Son objectif : propager la culture en faisant sortir la musique classique de son écrin étroit et privilégié, donner de très grands concerts pour la jeunesse en dehors des salles de concert destinées aux « select fews », et attirer 10 000 à 20 000 spectateurs. Un projet intitulé « Mahler Beyond ». Combiner la musique avec les valeurs de Mahler le penseur et, elle l’espère, atteindre des millions de personnes. Elle veut favoriser l’essor de concerts philanthropiques. Pour allier la musique à des causes comme l’environnement, Marina Mahler discute en ce moment avec Christina Figueres, responsable climat aux Nations Unies, afin de collaborer avec un jeune chef d’orchestre, qui a fondé Orchestra for the Earth, un « petit orchestre idéaliste ». Cet orchestre proposera à chaque concert une création contemporaine et soutiendra en même temps le projet d’une organisation qui œuvre pour le climat. Un Mahler forum pour alarmer l’opinion sur les causes urgentes à défendre, mais aussi un Mahler Award seront organisés chaque année par la Fondation Mahler. En 2020, pour le centenaire à Amsterdam (Mahler’s Universe Festival)  du premier Festival Mahler de 1920, Orchestra for the Earth sera invité, se réjouit-elle. La mécène travaille aussi avec ClientEarth, ONG fondée par James Thornton en 2008 ; il s’agit d’un réseau d’avocats philanthropes qui luttent contre les multinationales et les gouvernements qui nuisent à l’environnement. ClientEarth est désormais lié à la Fondation Mahler.

L’amour de l’art transmis par sa mère la pousse aussi à soutenir les nouvelles créations. Nouvelle musique, nouvel art, elle aide les jeunes à travailler en résidence à Spoleto, en Italie, à travers l’association Anna Mahler et à travers l’essor des résidences Mahler & Lewitt pour artistes, qu’elle a développées avec la veuve de l’artiste Sol Lewitt, qui offrent des studios pour accueillir tous types d’artistes visuels et créateurs. Marina Mahler a apporté les fonds d’amorçage pour ce projet, et « c’est à présent le curateur, Guy Robertson, qui parvient à récolter tous les fonds ».

Autre contribution à l’essor des jeunes talents : la compétition Mahler, à Bamberg (Allemagne), lancée depuis 2004 et qui récompense les jeunes chefs d’orchestre les plus talentueux. Comme un clin d’œil à son père Anatole Fistoulari, qui avait dirigé son premier opéra à… 12 ans. Le premier à avoir remporté le Prix de la compétition Mahler, Gustavo Dudamel, est aujourd’hui mondialement connu et dirige le Los Angeles Philharmonic. Pour Marina Mahler, qui connaissait très bien les réseaux philanthropiques à Londres et aux Etats-Unis (où est domiciliée la Fondation Mahler), la Suisse est aussi un terreau philanthropique très riche. Elle cite le rôle clé de l’avocat genevois Bruno Megevand, président de la Fondation pour la Cité de la musique de Genève qui, grâce au soutien de la Fondation Wilsdorf, a fait d’un rêve une réalité avec la construction de la Cité de la Musique. Fondateur de la société Mahler en Suisse, ce serait « son amour pour la musique mais particulièrement pour la musique de Gustav Mahler qui l’aurait convaincu que Genève avait besoin d’une Cité de la musique », assure la mécène.

Quant aux goûts musicaux de Marina Mahler ? Elle ne se sent pas obligée de placer Gustav Mahler en tête de liste. Mais ce qu’elle aime avant tout ? « Le silence. » Et le bruit des vagues dans la nuit, une mer qu’elle surplombe depuis son appartement de Monte-Carlo.


(Crédits: Philippe Getaz, CEMCAV-CHUV)

George Coukos

Originaire de Patras, formé à la médecine à Modène puis à l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie, George Coukos est à la tête de l’Institut Ludwig et du département d’oncologie du CHUV depuis 2012, à Lausanne. Il est aujourd’hui reconnu comme un pionnier des immunothérapies et des thérapies cellulaires. Fabrice Delaye

Vous êtes un spécialiste des immunothérapies qui vient de recevoir le Nobel de médecine. De quoi s’agit-il ?

Jusqu’à il y a une dizaine d’années, la recherche comme les thérapies du cancer reposaient sur une vision de la maladie comme produit d’altérations génétiques. Par conséquent, on ciblait les cellules cancéreuses. Cela a conduit au développement des chimiothérapies puis des thérapies ciblées. Mais ces approches restaient palliatives et non curatives pour la plupart des cancers.

Parce que les cancers trouvaient un moyen de les contourner ?

Toutes sortes de mécanismes supportent la survie et la croissance des cellules cancéreuses. La compréhension du rôle du microenvironnement qui les entoure est donc une avancée majeure. En particulier, le rôle des cellules du système immunitaire que les cancers détournent ou endorment à leur avantage.

D’où l’idée de les réactiver pour qu’elles se remettent à détruire les cellules cancéreuses ?

Effectivement. Au cours des quatre dernières décennies, l’Institut Ludwig et d’autres chercheurs ont tenté de mettre au point des vaccins anticancéreux. Sans succès, ces recherches ont malgré tout permis des avancées importantes. J’étais à l’Université de Pennsylvanie quand nous avons commencé au début des années 2000 à développer le concept selon lequel toutes les tumeurs solides sont infiltrées par les cellules T et peuvent donc être reconnues par le système immunitaire, ce qui constituerait la base d’une immunothérapie généralisée pour tous les types de tumeurs. Ensuite, la recherche dans le domaine a été relancée avec la découverte des « inhibiteurs de checkpoint » qui rendent les cellules cancéreuses invisibles aux soldats du système immunitaire que sont les lymphocytes T. Cela a permis la mise au point d’anticorps qui désactivent ces mécanismes. C’est ce qu’a récompensé le Nobel.

Cette reconnaissance va-t-elle faciliter vos propres recherches en immunothérapies ?

Cela aura un effet sur la philanthropie. Les immunothérapies ont besoin d’être soutenues. Aux Etats-Unis, la moitié du financement de l’Institut national du cancer vient de la philanthropie. A New York, le Memorial Sloan-Kettering Cancer Center reçoit un million de dollars de dons par jour. Cancer Research UK lève un milliard de francs par an auprès du public. Même si le soutien philanthropique est bon en Suisse, nous n’avons pas l’équivalent, alors que nous en avons besoin d’urgence. De plus, on peut espérer que cette visibilité sera propice à l’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre le cancer et d’une politique de remboursement des assurances comprenant l’immunothérapie. 

Pourquoi ?

Les progrès contre le cancer des 30 dernières années sont largement dus aux stratégies anticancer des gouvernements, en particulier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Grâce à  la mise en place de ces stratégies dans les années 1970, nous avons observé des investissements très conséquents dans la recherche sur le cancer aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, qui ont eu pour conséquence  un déclin de la mortalité de 30 à 50% en fonction des tumeurs 30 à 40 ans plus tard. D’ici 10 à 15 ans, nous pourrons sans doute non plus seulement soigner les cancers, mais les guérir pour une part importante de la population. L’effort est à faire maintenant.

En accélérant la découverte d’immunothérapies ?

Oui. Celles basées sur les inhibiteurs de checkpoint ont donné des résultats extraordinaires sur des cancers comme le mélanome en sauvant des gens qui étaient sur le point de mourir. Mais elles ne concernent ni tous les patients ni tous les cancers. Je pense que les thérapies cellulaires que nous développons désormais ont un potentiel encore plus important.

Comment cela ?

On peut créer des lymphocytes T avec des propriétés extraordinaires grâce à l’introduction des molécules artificielles nouvelles ou bien extraire des lymphocytes T des tumeurs des patients pour les sélectionner puis les multiplier et les booster avant de les réinjecter chez les patients afin qu’ils combattent la tumeur. Sur la base des recherches menées au Ludwig, le CHUV a conçu un programme leader pour ces thérapies cellulaires. Nous les testons chez des patients pour le mélanome. Et nous étendons ces essais à l’ensemble des tumeurs solides.

C’est la raison d’être du nouveau centre Agora ?

Ce sera un de ses programmes. Avec le CHUV, nous avons créé, à ma connaissance, la plus grande structure de manufacture cellulaire d’Europe pour tester cliniquement les thérapies cellulaires dans un environnement académique. Mais Agora a d’autres effets. Comme d’accélérer le passage de la recherche aux applications cliniques et de créer une masse critique qui bénéficie aux patients de la région.

En quoi ?

Quand je suis arrivé à Lausanne, nous avions surtout des essais cliniques en phase tardive. Pour les patients qui n’ont plus d’autres solutions alternatives, faire partie des tests d’un nouveau traitement en phase initiale des essais cliniques peut être une question de vie ou de mort. J’ai aussi remarqué qu’il y a ici des compétences exceptionnelles en oncologie, y compris dans les hôpitaux universitaires à Lausanne et Genève, mais aussi dans les hôpitaux périphériques et les cabinets privés, mais celles-ci n’étaient pas fédérées. Nous avons créé un Tumour Board pour fédérer ces compétences régionales au niveau clinique, puis au niveau de la recherche avec le Swiss Cancer Center Léman. Cette mutualisation aboutit à ce que nous avons désormais 70% d’essais cliniques en phase amont. Les patients bénéficient ainsi de ces innovations.


(Crédits: François  Wavre)

Mujinga Kambundji

Durant l’année écoulée, l’athlète bernoise de 26 ans a connu les hauts et les bas habituels dans une carrière sportive. Cela l’a rendue plus forte, assure-t-elle. Elle entend le prouver en 2019. Mark van Huisseling

Fille d’une Suissesse et d’un Congolais, elle est une des athlètes les plus accomplies du pays. Au printemps, elle a remporté la médaille de bronze sur 60 mètres aux Championnats du monde en salle à Birmingham. En juillet, elle a établi un nouveau record de Suisse sur 100 mètres avec 10,95 secondes. En revanche, aux Championnats d’Europe à Berlin, en août, elle a fini au pied du podium aussi bien sur 100 que sur 200 mètres ainsi qu’en relais 4x100 mètres. On peut parler de déception car elle figurait parmi les favorites.

Pour le reste, elle a changé deux fois d’entraîneur ces derniers mois, quittant son groupe d’entraînement en Allemagne pour partir aux Pays-Bas. Mais lorsqu’elle y est arrivée, l’entraîneur qu’elle souhaitait, Rana Reider, n’a été finalement que peu disponible pour elle parce qu’il se concentrait avant tout sur la championne du monde Dafne Schippers. Elle décrit cette année qui tire à sa fin comme la plus riche d’enseignements de sa carrière. Pour l’année qui vient, elle a confiance: elle entend fournir de bons résultats aux Championnats d’Europe et du monde. Elle affiche esprit combatif et volonté de victoire – et c’est pourquoi elle est à nos yeux la sportive suisse de l’année 2018.

Sur une échelle de 1 à 10, combien de points vous attribuez-vous en 2018 ?

Si 10 points signifient une année parfaite, je me donnerais 7 points en cette fin d’année. Côté résultats, ce fut presque une année parfaite, j’ai réalisé de bons temps aux Championnats du monde en salle et dans des compétitions importantes. Mais les championnats d’Europe ont constitué une déception. Ce ne fut pas tragique et d’ailleurs pas mauvais, mais c’est dommage de finir trois fois quatrième. Ça aurait dû se passer mieux mais, ma foi, c’est ainsi que va le sport.

Vous étiez l’athlète capable de faire une performance exceptionnelle en cas de besoin. 

Oui, on peut le dire comme ça.

Est-ce que ça a changé depuis que vous suscitez tellement d’attentes ?

Si je suis sous pression, je la génère toute seule. Du moins c’est l’impression que j’ai. Bien sûr, il y a désormais plus d’observateurs et de spectateurs que naguère pour s’intéresser à mes résultats. Mais, à dire vrai, cela me stresse très peu. J’essaie toujours de donner le meilleur. Parfois ça joue, parfois non. Tant que je ne fais pas de grandes annonces, je ne déçois personne, après tout. Donc ça ne me met pas sous pression. Mais cette année j’en attendais davantage de moi-même. Aux Championnats d’Europe, je faisais partie des favorites, je n’avais encore jamais vécu ça auparavant.

C’est compliqué : il faut de la pression pour sortir de super- résultats, mais pas trop.

Oui, le mental est décisif. Il va de soi que j’ai été déçue de ne pas remporter de médaille à Berlin. Mais je n’ai pas failli pour autant. Au fond, ce n’est pas mauvais pour mon avenir.

Une théorie professe que seul celui qui sait exploiter ses revers progresse de bon sportif à athlète exceptionnel.

Il y a sûrement du vrai là-dedans. Après tout, je n’ai encore jamais connu de débâcle dans ma carrière. Mais j’ai certes eu des moments où j’étais insatisfaite de ma performance. Et ce ne fut jamais mauvais car, ensuite, j’ai dû modifier certaines choses. Parfois, il ne faut pas grand-chose, on ne va pas tout chambarder mais juste procéder à quelques petites adaptations. Ensuite, on se sent mieux. Tant que tout tourne rond, il n’y a pas de nécessité de changer les choses.

Mais peut-être que vous avez modifié trop de choses récemment. Par exemple, vous avez changé deux fois d’entraîneur coup sur coup.

Mes changements d’entraîneur ont eu à coup sûr des effets positifs mais sans doute aussi quelques effets négatifs. Je pense que le fait de changer m’a fait évoluer. Mais il a fallu du temps, peut-être plus de temps que ce que j’imaginais pour trouver le bon entraîneur. Et pendant ce temps-là, j’ai manqué de stabilité, je ne pouvais compter que sur moi-même, j’ai dû prendre des décisions pour lesquelles un entraîneur m’aurait aidée.

Comment voyez-vous l’année à venir ? Etes-vous confiante ?

Oui, car j’ai beaucoup appris au fil de cette année longue et astreignante qui se termine. Le fait que je ne dois pas prendre de décisions précipitées, par exemple. Et que parfois je ne dois écouter que moi-même, y compris si, peut-être, cela blesse des gens qui ne me veulent que du bien. Mais il y a justement des choses que je suis seule à pouvoir réaliser. La période entre l’automne 2017 et maintenant aura été la plus riche d’enseignements de ma carrière. A ce jour, du moins.

Qu’avez-vous au programme pour l’année prochaine ?

C’est comme pour l’an dernier : en athlétisme, il y a chaque année des Championnats d’Europe ou des Championnats du monde. L’année 2019 est un peu spéciale dans la mesure où les Championnats du monde au Qatar se dérouleront seulement en octobre, car en août il fait trop chaud. Cela signifie que ce sera en quelque sorte une année beaucoup plus longue.

Qu’est-ce qui vous occupera le plus ces prochains temps ?

L’entraînement de musculation et de condition pour les Championnats d’Europe en salle à Glasgow, en mars. Puis je changerai une fois encore d’entraîneur, j’espère une fois pour toutes. Je vais me joindre à un groupe d’athlètes britanniques et m’entraîner avec lui. De ce fait, je passerai souvent du temps à Londres. Ensuite, les préparatifs pour les Championnats du monde ne tarderont pas.


(Crédits: BNS)

Thomas Jordan

Le président de la Banque nationale suisse compte à peu près autant de critiques que le sélectionneur de l’équipe nationale de football. Reste que ces sept dernières années il s’est toujours mieux débrouillé que ses critiques. Mark van Huisseling

Le président de la Banque nationale suisse compte à peu près autant de critiques que le sélectionneur de l’équipe nationale de football. Reste que ces sept dernières années il s’est toujours mieux débrouillé que ses critiques. Mark van Huisseling

A première vue, le président du directoire de la Banque nationale suisse a un job simple : « Nous devons assurer la stabilité des prix», dit-il pour résumer sa tâche en sept mots. Vu que notre pays ne connaît pratiquement pas d’inflation depuis janvier 2012, il a sans doute relativement peu à faire: depuis que Thomas Jordan est à la tête de la BNS, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 0,2%. Pour cela, il a été bien rémunéré: 979 800 francs par an, comme on le lit dans le rapport annuel.

Mais il se peut aussi que l’économiste biennois de 55 ans ait très bien fait son travail. Et à y regarder de plus près, sa tâche paraît en effet compliquée. Après tout, il ne doit pas seulement prendre les bonnes décisions pour diriger avec succès la banque d’émission. Il doit également défendre les résultats de la marche des affaires contre les revendications et autres convoitises. Ce qui est parfois encore plus ardu. Exemple: si le compte de résultats de la BNS boucle sur un bénéfice comme en 2017, quand 54 milliards ont été engrangés, des propositions de politiciens sur la manière de répartir cet argent à tous les récipiendaires possibles surgissent à coup sûr. Si, en revanche, les comptes bouclent sur une perte – 23 milliards en 2015, par exemple – il ne peut s’attendre à aucune suggestion de la part de ces mêmes politiciens sur la manière de compenser ce déficit. Le voilà réduit à entendre la sévérité de leurs critiques.

Sa situation est donc comparable à celle d’un coach en football: la plupart des spectateurs pensent aussi être des experts et savoir très précisément quel joueur il faut faire entrer quand, où et comment. Ce qui nous amène à la politique d’investissement de la Banque nationale. Incidemment, c’est à vrai dire le travail de la directrice du 3e Département, Andréa Maechler. Mais Jordan est le grand patron et donc responsable de tout. D’accord.

Maintenant, attention, cela devient un poil technique: les actifs de loin les plus abondants au bilan de la banque sont les placements en devises. Fin 2017, ils se montaient après conversion à environ 790 milliards de francs. Ce qui compte, dans cette phrase, ce ne sont pas seulement les chiffres 790 000 000 000, mais également les mots « après conversion ». Si le franc faiblit face aux devises de nos principaux partenaires, la valeur des placements en devises augmente. Ce qui se répercute sur le bénéfice de la banque. La raison pour laquelle il ne serait pas si facile de le distribuer entièrement comme le réclament certains politiciens, c’est que ces placements en devises, comme leur nom l’indique, sont placés. Et que leur produit n’est pas encore disponible. Cela se passe de manière analogue, mais à l’inverse, pour les pertes que la BNS annonce parfois. Si le franc est fort, les devises perdent de leur valeur. Mais cela ne fait pas encore un trou dans la caisse. On appelle ça le bénéfice comptable. Celles et ceux qui ont fait un apprentissage de commerce s’en souviennent.

Mais ce n’est pas uniquement pour cela que Thomas Jordan, qui n’a pas voulu s’impliquer dans cet article car le président de la BNS ne communique pas en tant que personnalité mais comme chargé de fonction, attire les critiques. Les commentateurs et contempteurs estiment qu’il a commis une erreur en faisant autant enfler le montant de ces placements ces dernières années. C’est un fait: depuis 2008, l’année où a débuté la dernière crise économique et financière, ils ont augmenté de 600%. La raison: le gardien de la devise est intervenu sur les marchés. Il a activé la planche à billets et acheté des obligations d’Etat étrangères ainsi que pour environ 20% d’actions d’entreprises étrangères. Afin de maintenir le cours du franc à une certaine hauteur (ou plutôt à une certaine profondeur), de manière que les entreprises exportatrices suisses puissent travailler rentablement. Pour comparer, dans le même temps les placements en devises de la Banque centrale européenne se sont accrus de 400%, ceux de la Fed américaine de 500%. Les collègues européens et américains ont donc fait à peu près pareil pour alimenter leurs marchés en liquidités, afin que les taux restent bas et pour soutenir l’économie.

« 790 milliards de francs : Les placements en devises sont plus élevés que le PIB, c’est hyperdangereux », reproche-t-on à Thomas Jordan. C’est vrai, la valeur des réserves de devises dépasse la performance de l’économie suisse sur un an. C’est bien dit, mais ça n’explique pas grand-chose. Car d’un côté on a des biens effectivement produits et des services effectivement fournis. De l’autre, on a une évaluation dans le bilan de la Banque nationale. Tout comme les francs en circulation n’ont pas besoin d’être couverts par de l’or, les réserves de devises ne doivent pas s’appuyer sur la performance économique nationale. La valeur du franc – à l’instar de n’importe quelle devise qui flotte plus ou moins librement – dépend avant tout de la stabilité des prix en Suisse. Et aussi de la performance économique. De même que de la confiance que les investisseurs accordent à notre devise et donc à notre pays.

Thomas Jordan, qui a étudié et pratiqué la recherche à Berne et à Harvard (sujets favoris: Union économique et monétaire, rapport entre masse monétaire et développement économique), sait ces choses mieux que la plupart des gens. Mieux en tout cas que la plupart de ceux qui le critiquent sévèrement. D’ailleurs, si ces critiques le jaugeaient sur ses résultats et non à l’aune de leur propre vision des choses et de leurs intérêts politiques, ils devraient admettre que, jusqu’ici, il a bien travaillé. Qu’il ne s’est pas laissé détourner de son chemin et qu’il a, en revanche, rempli sa mission en veillant à la stabilité des prix. Et en faisant en sorte que le cours du franc, ces sept dernières années ou presque, évolue dans une bande de fluctuation prévisible. C’est pourquoi, il est en économie notre personnalité de l’année 2018.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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