Bilan

«Les mécènes privés sont plus fidèles»

Alors que le Grand Théâtre a rouvert ses portes à Genève après trois ans de travaux, Aviel Cahn, son nouveau directeur, présente ses ambitions pour cette institution culturelle romande.

Le Zurichois Aviel Cahn s’apprête à reprendre la direction du Grand Théâtre de Genève qui vient de terminer sa rénovation. Rencontre avec celui qui entend moderniser la plus grande institution culturelle de Suisse romande, avec plus de 60 millions de francs de budget et 300 employés. 

J’ai lu que vous aimiez déranger…

Je pense que l’opéra n’est pas censé être un simple divertissement, mais doit être une création artistique. Et l’art de qualité dérange, il ne doit pas juste plaire. L’opéra doit questionner et faire un peu bouger les choses. Donc, oui, j’aime déranger. 

... et que vous êtes tyrannique aussi…

C’est la confirmation qu’il ne faut pas croire tout ce qui est écrit dans la presse.

Vous lisez les critiques?

Je lis toutes les critiques. D’ailleurs, je préfère une très mauvaise critique que rien du tout. Le pire, c’est l’indifférence. Par contre, j’admets être parfois de mauvaise foi, en me disant que le critique n’a rien compris à mon œuvre. Mais au final, je pense que chacun a le droit d’avoir sa propre opinion.

A quel moment de votre vie vous êtes-vous dit que vous alliez travailler dans les arts lyriques?

J’ai grandi avec la culture du classique. Mon parcours a été jalonné de hasards. Je n’ai pas étudié l’opéra à l’Université. J’ai un doctorat en droit, donc j’aurais pu devenir avocat, gagner plus d’argent et être plus malheureux. Ou plus heureux qu’aujourd’hui. 

Votre plus beau souvenir lié à l’opéra?

Chaque spectacle est comme un bébé que nous mettons au monde. Si l’on crée une œuvre lyrique qui devient une création mondiale, qui reçoit un accueil international avec des bonnes critiques, ce sont les moments les plus beaux d’une carrière de directeur d’opéra. 

Et vous, combien en avez-vous de bébés?

J’en ai quelques-uns qui ont été joués dans d’autres théâtres et qui ont reçu des prix. A l’Opéra de Flandres, j’ai réalisé au moins une création par année. En avril 2019, nous présenterons une œuvre nouvelle adaptée du livre Les bienveillantes de Jonathan Littell, ouvrage de 1385 pages très difficile à arranger pour la scène lyrique. Je termine ainsi mon mandat en Belgique avec une énorme création mondiale qui voyagera à Nuremberg et à Madrid. 

Qu’allez-vous apporter concrètement au Grand Théâtre de Genève? 

Je compte travailler avec des artistes d’autres domaines comme le cinéma, le théâtre, l’art contemporain, la danse ou encore la littérature afin d’intéresser un public hétéroclite. A Anvers, j’ai fait venir des designers de mode très connus. Cela a attiré un public passionné par la mode qui a découvert l’opéra. Mélanger les différents arts attirera un public nouveau et curieux. L’art contemporain parle aussi à beaucoup de monde, surtout à Genève où il y a de nombreux collectionneurs, ainsi ça pourrait être intéressant de faire des rapprochements avec des artistes contemporains. J’ai, par ailleurs, déjà invité l’artiste serbe Marina Abramovic à participer à un projet de mise en scène d’opéra en 2021. 

Comment motiver la nouvelle génération, adepte des réseaux sociaux, à venir passer trois heures à l’opéra? 

Pour moi, il y a des spectacles qui sont ennuyeux et d’autres qui sont captivants, donc le temps est relatif. Une heure peut passer lentement et trois heures, très vite. Et puis, il ne faut pas miser uniquement sur la jeune génération. Un bon directeur d’opéra doit être capable de diversifier le public avec un spectacle qui plaît à tout le monde. Je pense qu’il faut construire des ponts entre les différents milieux socioculturels et générationnels. Il ne faut pas se satisfaire des seuls abonnés et au contraire essayer d’aller chercher un nouveau public. 

Faut-il aussi baisser le prix des billets? 

Les billets sont déjà dégressifs pour certaines catégories de personnes. Par contre, nous avons trouvé un sponsor qui va nous subventionner pour offrir à tout le monde certains billets à des tarifs au prix d’une entrée de cinéma, soit environ 17 francs. 

Aviel Cahn veut diversifier le public du Grand Théâtre. (Crédits:Martial Trezzini/Keystone)

Pour maintenir les budgets, vous devez chercher de nouveaux sponsors et créer des relations avec des mécènes privés. Est-ce quelque chose que vous allez faire vous-même?

Oui, cela fait partie de mon job d’aller chercher des sponsors et des mécènes. Par ailleurs, j’ai pu observer que les mécènes privés sont plus fidèles et plus importants que les sponsors qui gèrent leur enveloppe marketing différemment d’année en année. Mon souhait est que le Grand Théâtre devienne un lieu de vie et de rencontres dans l’arc lémanique. S’il rayonne, il attirera aussi plus facilement des sponsors. Heureusement, les rénovations aident beaucoup, mais il faut désormais faire vibrer cet endroit. 

Quel genre de musique aimez-vous? 

J’aime toutes les époques – depuis les 400 ans d’histoire de l’opéra –, tous les styles et toutes les diversités de musique. Après, selon les moments de la vie, on préfère une certaine musique à une autre. Mais si je monte une œuvre, c’est que j’ai une passion pour elle à ce moment-là, sinon je ne la monte pas.

Au final, quel sera votre plus grand challenge à Genève?

Aujourd’hui, les gens écoutent de l’opéra dans le monde entier car l’accès, en «live» ou sur internet, est beaucoup plus facile qu’auparavant. Mais le monde des arts lyriques subit aussi une crise, il peine à parler aux jeunes. Cependant, le potentiel d’attirer du monde est énorme. Mon plus grand défi sera de parler avec cette forme d’art à un public varié de toutes les générations. Il faut savoir les concerner, être accessible, avoir quelque chose à leur dire sur le plan visuel, émotionnel et intellectuel. Sinon, d’ici à trente ans, plus personne n’ira à l’opéra. J’espère aussi que les autorités politiques nous soutiendront et ne nous mettront pas des bâtons dans les roues lorsque nous irons organiser des événements «out of the box». 

Avez-vous déjà eu des contacts avec les politiques justement? 

Oui, certains ont la volonté de faire prospérer le Grand Théâtre, d’autres sont moins préoccupés par cette institution. Pourtant, c’est indispensable de la faire vivre, pas uniquement de l’admirer. Il faut s’inspirer des maisons modernes comme à Oslo ou à Hambourg qui sont accessibles à tout le monde et ne sont pas considérées comme des musées. A la nouvelle Philharmonie de Hambourg, c’est complet 365 jours par an car le bâtiment est accueillant. 

Pensez-vous dès lors ouvrir le Grand Théâtre au public durant la journée? 

Oui, l’idée est d’attirer un public novice durant la journée, rendre la place de Neuve attractive aux touristes et aux citoyens genevois. Nous envisageons aussi de mettre en place une programmation autour des grands spectacles pour observer comment les Genevois réagiront. Et pourquoi ne pas envisager un fort concept gastronomique pour rehausser l’image du Grand Théâtre et attirer plus de personnes? Si nous arrivons à attirer du monde, toute la place de Neuve en bénéficiera. 

En dehors de l’opéra, quels sont vos autres passions ou hobbies?

Je n’ai pas beaucoup de temps pour des hobbies, mais je suis très content de revenir en Suisse et de retrouver la montagne car j’aime skier. Sinon, grâce à mon métier, j’ai développé une véritable passion pour toutes les autres formes d’art, comme l’art contemporain. Et puis j’aime voyager dans des lieux méconnus comme je l’ai fait récemment à Madagascar et au Kamtchatka (péninsule en Russie). Cela permet de couper tout et de recharger les batteries! 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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