Bilan

Les dynasties du crayon

Si les instruments d’écriture et de dessin ont perdu leur fonction pratique au profit d’un usage lié à la créativité et à l’expression personnelle, stylos et plumes n’ont pas dit leur dernier mot. La preuve avec deux entreprises familiales, fleurons de cette industrie.

  • Le comte Charles Graf von Faber-Castell, 9e génération, avec Chris Cooke, chef du design chez Bentley lors de la présentation de la nouvelle collaboration entre Graf von Faber-Castell et Bentley.

    Crédits: Dr
  • Taille-crayon intégré dans le capuchon et gomme amovible, le crayon Excellence de Graf von Faber-Castell Black Edition en or rose.

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D’un côté, le numéro un mondial et plus ancien fabricant de crayons, l’allemand Faber-Castell et de l’autre, le Suisse Caran d’Ache installé à Genève depuis 1915. Les deux dynasties évoluent avec succès depuis plusieurs générations et bénéficient de l’engouement pour l’écriture manuscrite et le coloriage aux vertus, paraît-il, apaisantes. Adult coloring books, bullet journals, doodlings, hand lettering. Ces termes anglais ne vous évoquent rien ? Pourtant, ces dernières années, beaucoup se laissent séduire par la calligraphie, les agendas-listes et les cahiers de coloriage antistress. Quant à l’écriture manuelle, certains neuroscientifiques affirment qu’elle facilite l’apprentissage. Prisées de ceux qui passent beaucoup de temps sur les écrans, ces activités manuelles obligent à être concentrés et à chasser les idées parasites. Caran d’Ache et Faber-Castell se félicitent de ce trend qui a boosté le marché des crayons de manière phénoménale. Pour Daniel Rogger, CEO de Faber-Castell, « ralentir, prendre le temps de réfléchir et d’être créatif est le nouveau luxe. L’écriture est quelque chose de très humain et très personnel, car on couche ses pensées sur du papier et on les partage avec ceux qu’on aime. »

Carole Hubscher, présidente de Caran d’Ache, note qu’« en Asie, les gens écrivent énormément à la main, c’est un phénomène de tout âge. Au Japon, des magasins entiers sont dévolus à l’écriture et au dessin. Les e-mails et les SMS sont indispensables, mais si impersonnels que les gens ressentent le besoin de s’exprimer manuellement et avec de beaux outils. » Le clavier n’a donc pas remplacé le stylo, et les crayons sont loin d’être obsolètes. Les deux chefs d’entreprise convergent sur ce point : les mondes analogique et digital sont complémentaires. Créativité et expression personnelle constituent des tendances fortes qui promettent un avenir prospère. Faber-Castell a d’ailleurs réalisé en 2015-2016 l’exercice le plus fructueux de son histoire, 630 millions d’euros !


Collection de crayons Grip de Faber-Castell (Crédits: Dr)

Faber-Castell

La saga familiale de l’empire du crayon

Plus de 250 ans d’existence pour le pionnier du crayon, ce n’est pas rien. Un long parcours qui débute en 1761 à Stein près de Nuremberg en Bavière, quand le menuisier Caspar Faber se lance dans la production de crayons en bois avec mines de graphite. Son atelier connaît un tel succès que son fils acquiert un terrain pour y bâtir une manufacture qui devient en peu de temps florissante et demeure encore aujourd’hui le siège social de la société Faber-Castell. Après ces premiers pas, l’entreprise artisanale prend le tournant de la modernité sous l’impulsion de Lothar von Faber, qui s’assure en 1856 les droits d’exploitation d’une mine en Sibérie produisant le meilleur graphite du monde, puis se lance à la conquête du marché américain et ouvre une fabrique de crayons à New York. La globalisation est en marche. Cette réussite vaut à Lothar l’honneur d’être élevé au rang de baron par le roi Maximimilian II de Bavière; quelques années plus tard, en 1898, Ottilie von Faber épouse le comte Alexander zu Castell-Rüdenhausen, issu de la haute noblesse allemande. Leur union donne naissance à la nouvelle dynastie des comtes Faber-Castell.

Côté produits, après l’invention du premier crayon graphite au XVIIIe siècle, apparaît en 1908 le crayon de couleur Polychromos décliné dans 60 nuances qui s’impose comme le produit haut de gamme dans le milieu des beaux-arts. En 1949, Faber-Castell intègre le stylo à bille qui détrône le stylo-plume. En 1978, la société élargit sa palette et transfère son savoir-faire à l’industrie de la beauté. Produisant des crayons de maquillage pour les plus grandes marques, la branche cosmétique devient une entreprise à part entière qui occupe une part substantielle des activités du groupe.

Leader mondial écoresponsable

Aujourd’hui, Faber-Castell n’est plus une simple entreprise mais un groupe qui emploie 8000 personnes et distribue dans 23 pays. Un leader mondial à la fibre écoresponsable qui a mis en place des mesures visionnaires depuis le milieu des années 1980. Daniel Rogger, premier CEO non membre de la famille, entend poursuivre et intensifier les efforts dans ce sens. Le Lucernois, ancien cadre supérieur chez Swatch Group et Richemont, explique que la maison qui produit 2,4 milliards de crayons en bois par an « possède sa propre forêt de pins au Brésil sur 10 000 hectares. Nous gérons tout de A à Z, de la plantation d’arbres jusqu’à la production de crayons et la vente. Ce cycle complet est unique dans l’industrie. Pour chaque arbre coupé un nouveau est planté. Tout est précisément calculé pour arriver à un bilan carbone neutre. Nous en sommes très fiers. »


Carole Hubscher, présidente de Caran d’Ache et 4e génération. (Crédits: Sébastien Agnetti)

Caran d’Ache

La garantie du label Swiss made

La fabrique genevoise de crayons en bois de cèdre naît en 1915 et adopte en 1924 le nom « Caran d’Ache » issu du mot karandash qui signifie crayon en russe. Six ans plus tard, l’arrière-grand-père de Carole Hubscher investit dans l’entreprise afin de l’aider à développer les produits et notamment les premiers crayons de couleur aquarellables, les célèbres Prismalo (1931). Ces crayons de notre enfance continuent d’accompagner des générations d’écoliers suisses. En 1952 apparaît le Neocolor, les pastels à la cire utilisés par Miró et Picasso. Récemment, outre le cèdre de Californie certifié FSC, Caran d’Ache teste des essences suisses qui pourraient convenir à la production de crayons comme le hêtre, l’arole du Valais et le pin sylvestre.

Laque bleue azurée laissant apparaître les reflets ondoyants du guillochage sur le stylo plume Léman Grand Bleu de Caran d’Ache inspiré du Lac Léman (Crédits: Dr)

Conçus, développés et fabriqués dans les ateliers genevois, les produits Caran d’Ache perpétuent la tradition de la qualité suisse. Représentante de la 4e génération, Carole Hubscher annonce avec fierté que « Caran d’Ache est la seule manufacture au monde à réunir tant de savoir-faire sur un même site, plus de 90 métiers différents dont certains sont similaires à ceux de l’horlogerie, notamment dans le secteur de la haute écriture (guillochage, émaillage, sertissage, travail sur les métaux précieux, etc.). »

(Crédits: Dr)

Face au monde globalisé, Carole Hubscher considère l’indépendance de l’entreprise familiale comme un atout : « Ne pas être coté nous permet une vision à long terme sans pression. » Cependant, les défis sont nombreux, de la production à la distribution dont la mutation amène nombre de papeteries à fermer. Et même si la vente en ligne progresse fortement, Caran d’Ache a récemment réaménagé ses points de vente pour y proposer des expériences autour de ses produits. En Chine, la maison a une longueur d’avance. Bien implantée avec ses Caran d’Ache Art Centers, écoles d’art où les étudiants ont la possibilité de tester les produits, elle connaît une bonne progression.

Un outil performant pour le futur

Le prochain défi de Carole Hubscher ? Le grand déménagement prévu à l’horizon 2023-2024 : « Actuellement, 300 personnes travaillent à Thônex, mais cet emplacement n’est plus adapté, chaque jour nos camions doivent traverser Genève et il nous fallait trouver un site près des axes autoroutiers. C’est désormais chose faite grâce à un terrain à Bernex. »

(Crédits: Dr)
Patricia Lunghi

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