Bilan

L’Engadine, nouvelle Mecque des passionnés d’art

Depuis que la collectionneuse polonaise Grazyna Kulczyk a installé son musée d’art contemporain à Susch et Hauser & Wirth une galerie à Saint-Moritz, les propositions artistiques pullulent dans cette région reculée des Grisons.

  • Cadre des Engadin Art Talks, l’Hôtel Castell, à Zuoz, abrite la collection de son propriétaire Ruedi Bechtler avec des œuvres d’artistes réputés comme Roman Signer, Pipilotti Rist, Fischli-Weiss, Carsten Höller ou Martin Kippenberger.

    Crédits: Badrutt's Palace Hotel AG
  • Installée dans de nouveaux locaux, la galerie Okro expose cet été le travail de deux designers, Fabio Hendry et Laurin Schaub, avec pour titre «Hot Materials».

    Crédits: @elisaflorian
  • Installée dans une ancienne maison patricienne, la galerie Tschudi, à Zuoz, ouvrira ses expositions d’été le 18 juillet avec Dan Walsh, Hamish Fulton et Martina Klein. Ici, l’exposition de Kimsooja en 2018.

    Crédits: Dr

Avez-vous déjà entendu parler des villages grisons d’Ardez ou de S-chanf ? Non ? Pourtant ces bourgades de quelques centaines d’habitants à peine, situées dans la région de Maloja, sont devenues des passages incontournables pour nombre de collectionneurs d’art. « En été, c’est là que ça se passe », assure le directeur de la galerie bâloise Stefan von Bartha qui a choisi S-chanf pour y ouvrir, en 2006, son deuxième espace d’exposition. Installée dans l’étable d’une ancienne maison patricienne, la galerie y fêtera cet été son 50e anniversaire, à l’occasion du vernissage de son exposition consacrée à Claudia Wieser. Mais von Bartha n’est pas le seul à avoir misé sur S-chanf, repère de deux autres galeries 107 S-chanf et celle du photographe Peter Vann.

Ce qui attire les collectionneurs du monde entier dans ces contrées reculées des Grisons, c’est bien la discrétion dont jouissent la plupart de ces propositions artistiques, ouvertes majoritairement sur rendez-vous. En arrivant dans les rues paisibles du village d’Ardez, rien ne laisse en effet présager que ses rues renferment la fondation de l’artiste grison Not Vital, véritable célébrité de la région depuis qu’il a racheté le château de Tarasp en 2016, ainsi que le Curuna, un espace d’exposition tenu par la famille de l’artiste avant-gardiste suisse Heidi Bucher. Et c’est également à Ardez que le galeriste lucernois Urs Meile et le collectionneur d’art Juan Carlos Verme devraient prochainement ouvrir leurs centres d’art respectifs.

Ouverte en décembre 2018, la galerie Hauser & Wirth de Saint-Moritz présente à partir du 11 juillet les dernières créations à la feuille d’or de l’artiste mexicain Stefan Brüggemann. (Crédits: Dr)

De Bischofberger au Muzeum Susch

Si, depuis quelques années, ce type d’initiatives pullule dans la vallée de l’Engadine, la tendance n’y est pas nouvelle. En 1963, le célèbre galeriste de Warhol et de Baquiat, Bruno Bischofberger, était le premier à installer sa galerie à Saint-Moritz, suivi en 1999 par Karsten Greve, Andrea Caratsch, Vito Schnabel, et plus récemment Hauser & Wirth. Mais c’est depuis que la collectionneuse polonaise Grazyna Kulczyk, l’une des femmes les plus riches au monde, a ouvert un musée d’art contemporain à Susch que tous les yeux sont braqués sur la région. Sis dans un ancien monastère, le Muzeum Susch vaut le détour rien que pour son impressionnante architecture, creusée à même la roche, signée par le duo d’architectes suisses Lukas Voellmy et Chasper Schmidlin.

C’est à une trentaine de kilomètres de là que ce dernier avec son cousin Gian Tumasch Appenzeller ont transformé une étable datant du XVe siècle pour en faire, en 2014, un centre d’exposition appelé la Stalla Madulain, présentant le travail de jeunes artistes de la région. « Ce qu’aiment les collectionneurs ici, c’est la particularité de ces espaces d’exposition, loin de l’aspect traditionnel d’un white cube. L’art exposé y prend une toute nouvelle mesure », note Carolin Geist, fondatrice du webzine St. Moritz Art News, qui réunit les activités d’une quarantaine de galeries de la région.

Si elles sont de plus en plus nombreuses à tenter leur chance dans l’Engadine, c’est qu’été comme hiver, la région attire les plus grandes fortunes. Présente déjà aux quatre coins du monde, c’est pour accueillir ses collectionneurs dans un endroit discret et propice à la discussion qu’Hauser & Wirth a ouvert, en décembre 2018, son neuvième espace d’exposition au cœur de Saint-Moritz. « Les collectionneurs sont plus intéressés à acheter de l’art lorsqu’ils sont en vacances et entourés de personnes inspirantes », pointe Stefano Rabolli Pansera, directeur de l’antenne grisonne d’Hauser & Wirth. Ce dernier a l’habitude d’accueillir les collectionneurs au 3e étage de la galerie, transformée en un salon privatif, faisant face au Badrutt’s Palace. C’est d’ailleurs là que la galerie peut se permettre d’exposer quelques-unes de ses pièces les plus chères. L’hiver dernier, son exposition consacrée à Alexander Calder présentait une sélection des fameux mobile et stabile de l’artiste américain, dont les prix dépassent les millions aux enchères.

Au Muzeum Susch, l’œuvre rotative de Mirosław Bałka reflète à merveille la cavité rocheuse dans laquelle une partie du musée a été creusée. (Crédits: Dr)

Après le sport, place à l’art

Célèbre déjà au Moyen Age pour les vertus curatives de ses eaux thermales, c’est à la fin du XIXe siècle que Saint-Moritz commence à attirer sur son passage des membres de l’aristocratie britannique venus s’essayer aux sports d’hiver, dont elle est pionnière. Un développement que l’on doit à Johanness Badrutt, fondateur de ce qui deviendra le mythique Hôtel Kulm. C’est là qu’en 1974, le milliardaire Gunter Sachs ouvre le très select club privé Le Dracula, aujourd’hui aux mains de son fils, l’artiste Rolf Sachs, également président du mythique Saint-Moritz Bobsleigh Club. « C’est à ce moment-là qu’est arrivée à Saint-Moritz toute une vague de jet-setteurs désireux de faire la fête ensemble dans un cadre privé », ajoute Caroline Geist. Les grandes fortunes comme Gianni Agnelli, Stavros Niarchos ou Aristote Onassis suivront, contribuant à écrire l’histoire fastueuse de la station alpine racontée dans le récent livre « St. Moritz Chic » (Assoulines, 2019) consigné par le curateur Giorgio Pace, fondateur des Giorgio Pace Projects à Samedan.

Ouvert en 1896, le Badrutt’s Palace à Saint-Moritz a accueilli son lot de célébrités, à commencer par Alfred Hitchcock à qui la tour du palace aurait inspiré le chef-d’œuvre « Les oiseaux ». (Crédits: Dr)

A elle seule, la station de Saint-Moritz ne renferme aujourd’hui pas moins d’une douzaine de galeries et cinq musées dont le célèbre Musée Segantini, récemment rénové. Son exposition d’été, en place jusqu’au 20 octobre, présente une sélection de portraits signés par celui que l’on surnomme ici le «Gauguin des Alpes». Mais l’ébullition artistique née à Saint-Moritz gagne désormais toute la vallée de l’Engadine. Cet été verra notamment le lancement de la 5e édition des Sentiers artistiques de Pontresina, en place jusqu’au 15 octobre, ainsi que de nouveaux parcours culturels du projet Art Public Plaiv, imaginés par les communes de la région en collaboration avec la Fondation Walter A. Bechtler et la Haute Ecole des beaux-arts de Zurich. Sans parler des deux événements majeurs se déroulant en Engadine en début d’année. Tout d’abord les Engadin Art Talks, cofondés par Hans-Ulrich Obrist, se déroulant au mois de janvier dans l’enceinte de l’Hôtel Castel à Zuoz, déjà célèbre pour sa collection d’art appartenant à son propriétaire Ruedi Bechtler. Un sommet suivi au mois de février par la foire de design Nomad attirant une trentaine de galeries dans la bâtisse historique de Chesa Planta, dans le village de Samedan. Une foire qui a, par le passé, séduit l’architecte Heinz Caflisch, dont l’espace d’exposition Okro, installé depuis l’automne dernier dans de nouveaux locaux de sa ville natale de Coire, fait la part belle à l’artisanat local. On parie que ce ne sera pas le dernier.

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