Bilan

Le virus de l'art

Quel est le dénominateur commun des collectionneurs suisses? La discretion avant tout. Mais aussi le fait de disposer d’un cadre idéal, avec une TVA très basse, le rôle offshore des ports francs et l’absence du droit de suite imposant des redevances lors de la revente d’une œuvre. Rencontre avec cinq passionnés.

Pourquoi collectionne-t-on ? Vanité ? Addiction ? Emotion ? Les motivations secrètes des collectionneurs restent insondables, mais tous à leur manière croient fortement en l’art et en son pouvoir pour y investir leurs capitaux. En règle générale, les collectionneurs sont touchés par la conscience sociale d’un artiste, par la beauté et l’originalité de son langage, l’exclusivité d’un objet. Ce jugement peut, bien évidemment, être influencé par l’avis de leaders d’opinion, conservateurs, médias ou marchands. Ce qui est intéressant dans l’art contemporain est le fait que personne ne peut garantir la valeur d’une œuvre dans trente ans, chose qui ne fait que rendre ce genre d’investissement que plus excitant. Il y a une notion de risque, d’aventure, car la valeur de l’artiste encore vivant pourra être mise en question à un moment ou à un autre. D’autant plus que son génie doit perdurer sur une production plus large grâce à une durée de vie très longue. Les artistes ne meurent plus de tuberculose à 35 ans et peuvent créer jusqu’à la fin. Un collectionneur n’est pas seulement quelqu’un qui achète, et sa collection est malgré lui sous l’emprise d’un mouvement de va-et-vient. Si les œuvres ont pu venir jusqu’à lui, elles lui survivront comme elles l’ont fait avec leur auteur, et puis repartiront dans d’autres collections ou dans un musée. Il peut sembler triste de voir des œuvres qui ont été soigneusement sélectionnées et rassemblées s’éparpiller aux quatre coins du monde lors de la vente d’une collection familiale, mais l’on peut aussi se réjouir que ces chefs-d’œuvre soient recontextualisés dans de nouveaux environnements. Dans le cas de la famille Runnqvist, par exemple, leur activité de galeristes-marchands connaît, après deux générations, une trêve car Anna Shepherd-Runnqvist, a pris la décision de ne pas perpétuer le travail de ses parents et de destiner donc à la vente une partie de cet héritage.

Les grandes collections terminent le plus souvent soit dans un musée privé soit dans une fondation. Comme celle de Jean-Claude Gandur, comprenant une des plus importantes collections d’antiquités au monde, ainsi qu’un ensemble de peintures abstraites classé deuxième seulement après celui du Centre Pompidou. Afin qu’elles soient conservées et montrées dans les meilleures conditions, Jean-Claude Gandur est prêt à financer le projet de Jean Nouvel pour la rénovation du Musée d’art et d’histoire de Genève. A ce jour le projet est toujours retardé et les tergiversations des autorités risquent de conduire le mécène à regarder au delà de la Sarine. Autre décision importante en attente, l’affectation de la collection privée appartenant à Cristina et Thomas Bechtler, cités parmi les treize plus importants collectionneurs suisses. Dans la liste publiée chaque année par le magazine Artnews ils figurent ainsi aux côtés d’autres grands noms comme Gabi et Werner Merzbacher, Monique et Jean-Paul Barbier-Müller, Monique et Max Burger, Friederich Christian Flick ou Esther Grether. Le témoignage de Cristina prouve d’ailleurs à quel point le monde de l’art est globalisé et compétitif, avec l’entrée des nouveaux pays émergents. Le nombre d’acheteurs s’est multiplié et les prix ont gonflé depuis le moment où elle a commencé à compléter, assistée par Bice Curiger, les travaux de photographies conceptuelles initiée par son beau-frère Ruedi au début des années 1990. Dans le choix des artistes que son mari et elle décident d’accompagner, le timing est bien entendu décisif : il faut rassembler une partie importante du travail de l’artiste prometteur avant que les prix montent. C’est probablement pour rester à la pointe dans un marché élargi et diversifié qu’ils côtoient en l’occurrence des « arbitres artistiques » tels que les curateurs Bice Curiger, Hans Urlich Obrist ou encore Beatriz Ruf. Accès aux informations et rapidité sont précisément les éléments clés d’un bon achat. Nicolas Ferretjans, un banquier travaillant pour une grande banque suisse à Zurich, met l’accent sur l’importance de ses phases de recherche dès que son regard est interpellé par le travail d’un artiste. Afin de rester, pour ainsi dire l’oreille collée au marché, il est aujourd’hui associé à une galerie parisienne représentant des artistes émergents. Quand on commence à être actif dans l’art contemporain, il est presque naturel de ne pas se limiter à une seule activité. Sabine Parenti, qui avec son mari Alessandro a réuni une belle collection d’artistes suisses et internationaux, fait notamment partie du comité du Swiss Institute de New York. Comme le disent les Parenti, « Etre collectionneur d’art contemporain est avant toute chose une manière de vivre avec son temps. »

CRISTINA BECHTLER 

(photo ci-dessus) Cristina Bechtler et son mari Thomas sont parmi les plus importants collectionneurs au monde. La famille Bechtler a une longue histoire et un grand patrimoine. De ce fait, Cristina est impliquée dans trois collections. La première est celle de la fondation familiale qui, créée par son beau-père Walter il y a 60 ans, réunit des sculptures destinées à l’espace public. La deuxième est une collection de photographie conceptuelle, appartenant à l’entreprise Zellweger Luwa présidée par son mari, qui a été rassemblée depuis 1990 avec Ruedi Bechtler et Bice Curiger, montrée pour la première fois en 2011 au Kunstmuseum Bonn et au Kunstmuseum Saint-Gall. La dernière est une collection privée qui n’a jamais été montrée et qui rassemble des œuvres allant de l’art minimal, avec Sol Lewitt et Donald Judd, à l’art contemporain avec des noms tels que Jenny Holzer, Damien Hirst, Doug Aitken, Christopher Wool et Rebecca Warren. Parmi les pointures suisses on retrouve Fischli/Weiss, Pipilotti Rist et Mai-Thu Perret. «Nous collectionnons de manière très focalisée,  découvrant des artistes à leurs débuts avant que les prix deviennent exorbitants. Nous les suivons sur des longues périodes mettant ensemble un corpus important du même artiste.» La collection donnera naissance à un musée? «Nous n’avons encore pas pris de décision, nous y réfléchissons». En plus de sa maison d’édition Ink Tree, Cristina Bechtler est actuellement focalisée sur la troisième édition d’Engandin Art Talks qui se tiendra les 25 et 26 août prochain à Zuoz. Un projet dont elle est fondatrice et qu’elle a placé sous la direction artistique de Hans Ulrich Obrist, codirecteur de la Serpentine Gallery à Londres, et Beatriz Ruf, directrice de la Kunsthalle de Zurich.

SABINE ET ALESSANDRO PARENTU  

Sabine et Alessandro Parenti

En arrivant chez Sabine et Alessandro Parenti, l’installation «Hypnose, Trance, Schlaf» du plasticien Kerim Seiler capte toute l’attention du visiteur par la lente rotation de grandes spirales. Leur collection comprend le travail de nombreux artistes suisses, comme une œuvre récente de Pamela Rosenkranz, ainsi que des pièces d’Olaf Breuning, Pipilotti Rist ou Thomas Hirschhorn pour lequel ils ont eu la chance d’acquérir, à la fin des années 90’, quelques-unes des premières œuvres destinées à la vente. Ce couple de collectionneurs préfère le contact direct avec les artistes et les galeristes au système peu transparent et coûteux des ventes aux enchères. Il leur arrive pourtant d’y participer quand il s’agit d’acquérir des œuvres plus rares sur le premier marché, comme par exemple les photographies de Nan Goldin, Cindy Sherman ou William Wegmann. Avec l’art, il y a une notion d’émotion et aussi le défi de se confronter à quelque chose qui n’est pas encore totalement saisissable ou immédiatement compréhensible. Pour Mme et M. Parenti l’art est une ouverture mentale qui l’emporte sur l’exigence de cohérence: «Nous n’appliquons aucun critère, mais achetons tout simplement des œuvres qui nous correspondent. C’est pour cette raison que nous avons déjà refusé de jouer le rôle de conseillers pour des amis désireux d’entamer une collection.» S’intéresser à des artistes vivants «est une manière de rester en contact avec ce qui est en train de se passer. C’est en quelque sorte aussi l’envie de rester jeune, de ne pas être coupé du monde actuel, de voir comment les jeunes le pensent et le transforment. Du coup nous changeons aussi et nous devons repenser ce que nous pensions.»

NICOLAS FERRETJANS

Dans sa collection de quelque 120 œuvres, comme dans son travail, Nicolas Ferretjans ne prend aucune décision à la légère. Avant d’acquérir une nouvelle oeuvre, il consulte des sites spécialisés comme Artprice et Artnet afin d’évaluer la cote de l’artiste sur le marché primaire et secondaire. «Il y a une question de plaisir et même beaucoup d’émotion, mais il faut que j’évalue la valeur d’une œuvre et que je négocie, car ce que j’épargne pourra être investi plus tard dans d’autres œuvres. Je sais attendre et faire des recherches qui me permettent de mieux comprendre le travail et la cote d’un artiste. Mais je finis toujours par appliquer mon regard de financier, car je n’aime pas surpayer une pièce, ce qui parfois implique de grands remords, surtout en vente aux enchères...» Sa passion pour l’art l’a amené à s’associer à son ami, le galeriste parisien Olivier Robert. Avec un pied dans les coulisses, Nicolas Ferretjans se trouve un peu plus proche de la source. C’est ainsi qu’il a connu l’oeuvre de l’artiste serbe Boogie qui, pour son travail sur les communautés urbaines, prend le risque de s’infiltrer dans des gangs new-yorkais afin de réaliser des clichés sans zoom, au cœur même de l’action. «Depuis quelque temps, j’évolue vers des pièces parfois dures, moins esthétiques», nous confie-t-il en indiquant une lampe en bronze de Joep Van Lieshout représentant «un arbre de vie» ou de mort, selon interprétation. Quid des artistes Suisses? «J’ai des tirages du Groenland et de Tokyo réalisés par le photographe lausannois Joël Tettamanti, et je suis en train de considérer Marc Bauer dont le talent a été remarqué par la Fondation Guerlain».

JEAN-CLAUDE GANDU

Jean-Claude Gandur pose devant les arabesques onctueuses du peintre abstrait espagnol Rafael Canogar qui fait partie de sa collection réunie aujourd’hui sous la Fondation Gandur pour l’art. Elle compte trois collections distinctes: la période antique comprenant environ 900 pièces, la peinture abstraite européenne entre 1946 et 1962 et des objets décoratifs allant du Moyen-Age jusqu’au début du XXe siècle. Une convention a été signée avec le Musée d’art et d’histoire de Genève afin de présenter et conserver ce trésor dans les meilleures conditions. La volonté de montrer ce patrimoine va de pair avec la cohérence artistique. «Je ne collectionne pas l’art contemporain, à part une entorse pour un Basquiat et un Kiefer, car je ne m’estime pas assez connaisseur pour y découvrir des talents. C’est bien de se faire plaisir, mais l’art pour moi c’est le partage, et si vous voulez partager, il faut que votre regard soit juste par respect pour le grand nombre de personnes qui vont venir voir ces œuvres. Cela ne sert à rien d’encombrer les caves des musées avec des œuvres que personne ne veut voir, il faut donc sélectionner le meilleur.» Pour garantir cette pertinence, Jean-Claude Gandur se focalise sur les périodes qu’il a appris à connaître. «En peinture, j’ai mes références et je suis capable de reconnaître les chef-d’œuvres dans un certain registre, et ceci au-delà des peintres que l’on qualifie déjà de majeurs, comme par exemple Hartung, Mathieu ou Soulages».

ANNA SHEPHERD-RUNNQVIST

La «Table bleue» d’Yves Klein, composée de pigments bleu ultramarin sous un plexigas, dégage une force irrésistible. La collection Runnqvist rassemble des chef-d’œuvres tels que Jean Tinguely, Armand, Christo, Spoerri, Gianfredo Camesi, Lucio Fontana –dont Mme Shepherd-Runnqvist porte un bracelet- et représente une des plus importantes collections de sculptures de Niki de Saint Phalle. C’est un vrai chapitre de l’art moderne. Le fruit de cinquante ans d’activité de la Galerie Bonnier gérée par le couple d’origine suédoise Dagny et Jan Runnqvist, récemment disparu. Une partie de cet ensemble va être mis en vente, à l’exception de certaines œuvres représentatives de l’histoire de la famille. «Mes parents avaient l’œil, la passion, la compréhension pour l’art. C’est pour cette raison qu’ils n’ont pas fait beaucoup d’erreurs. Je les ai toujours admirés pour leur enthousiasme et pour avoir pris des risques. Il faut s’imaginer qu’Yves Klein ne valait presque rien dans les années 60.» Anna se remémore les pèlerinages dans les musées et les visites dans les ateliers d’artistes qui étaient parfois une corvée pour un enfant. «Une fois adulte, j’ai décidé de faire mon propre chemin et de ne pas travailler dans l’art. Je n’ai pas repris la galerie de mon père, qu’il avait lui-même eue de son père». Son dernier achat  à titre personnel est une photo d’un arbre réalisée par Nan Goldin. «C’est seulement après avoir acheté la photo que j’ai appris qu’elle avait été prise en Suède. Un rappel de mes origines. Cela démontre que pour moi l’art est simplement une question d’instinct.»

Photos: Vincent Calmel

Francesca Serra

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Mario Botta

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