Bilan

Le temps caché

Déjà à l’époque des derniers Empereurs de Chine, les montres de poche et de forme quittaient Genève pour courir les salons les plus illustres du monde. Pour donner l’heure, mais surtout pour exhiber les décorations somptueuses et les fonctions souvent surprenantes qu’elles recelaient.

Quand de jeunes commentateurs politiques pontifient : «La Chine devient une puissance mondiale! », Philippe Stern corrige avec un léger sourire : «C’est faux, la Chine a toujours été une puissance mondiale, même s’il y a eu de brèves interruptions historiques.» Le président de la séculaire manufacture genevoise sait exactement de quoi il parle, puisque l’entreprise familiale Patek Philippe fournissait, il y a cent cinquante ans déjà, les riches et les puissants de la planète. Et parmi eux, justement, nombre d’acheteurs de Chine, d’Inde et du reste de l’Orient. Avec d’innombrables pièces de collection splendides, le Patek Philippe Museum rappelle qu’au XIXe siècle la puritaine Cité de Calvin approvisionnait en pièces horlogères outrageusement luxueuses l’Orient tout entier, de la Turquie jusqu’à la Chine en passant par l’Arabie et l’Inde. Même si ces pièces y parvenaient par l’intermédiaire des marchands étrangers, à Londres avant tout, ces œuvres d’art total étaient presque uniquement imaginées, fabriquées et décorées dans les ateliers de Genève et de sa région où se concentrait le savoir-faire des horlogers, émailleurs et joailliers.

Toutes les montres appartiennent à la collection du Musée Patek Philippe. En forme de poire, symbole de longue vie pour les Chinois, la montre fantaisie réalisée au début du XIXe siècle.

ORNEMENTATION SPÉCIAL ORIENT

Mais qu’est-ce qui caractérise le «goût oriental» de l’époque et qu’est-ce qui distinguait les montres destinées aux marchés oriental et chinois des chefs-d’œuvre appréciés dans les cours européennes? Une différenciation absolue n’est pas toujours possible, d’autant que les seigneurs chinois, en particulier, se passionnaient apparemment aussi pour les miniatures d’émail profanes et même bibliques venues d’Occident, pour autant qu’elles aient témoigné d’une maîtrise artistique hors du commun. Autre particularité de la clientèle orientale, et chinoise en particulier, celle de faire fabriquer et livrer les modèles en deux versions. Philippe Stern juge improbable l’hypothèse selon laquelle cette solution servit uniquement à permettre aux clients chouchoutés d’Extrême-Orient d’avoir toujours, en cas de réparation urgente, un exemplaire de réserve sous la main. Pour lui, cela tient plutôt à la prédilection des Chinois pour les nombres pairs, considérés porte-bonheur. Manifestement, à l’époque déjà, les fabricants et commerçants de montres n’auraient certes pas rechigné à vendre deux montres plutôt qu’une.

Ce qui distingue les montres destinées au marché chinois est avant tout par l’accent particulièrement ostentatoire placé sur le raffinement et la maîtrise de l’artisan, des traits auxquels on attache une grande valeur en Chine, y compris de nos jours. Pour les maharadjahs, nous retrouvons une décoration chamarrée de diamants, de perles et de pierres précieuses colorées tandis que, pour le monde musulman, en particulier l’Arabie et l’Empire ottoman, c’est le tour à l’ornementation compliquée de plantes et de fleurs, généralement en émail, la figuration d’êtres humains et souvent aussi d’animaux étant interdite. Toutefois ces catégorisations ne sont pas entièrement fiables: on raconte que la célèbre collection de montres du roi Farouk 1er, qui régna sur l’Egypte et le Soudan de 1936 à 1952, comportait plusieurs montres érotiques et automates à figure humaine. Ces derniers rencontraient à leur tour un grand succès en Chine, alors même que leur production était, en fait, interdite dans la puritaine Genève.

Montre objet avec lance-parfum datant de 1805. En pressant la gâchette se libère une fleur émaillée dotée d’un pistil en or finement percé d’où s’échappe le parfum.

PLACEMENT POUR CONNAISSEURS

Indépendamment des montres de poche et boîtes à musique incroyablement raffinées et inventives, certaines montres destinées au XIXe siècle au Proche et à l’Extrême-Orient étaient certes techniquement robustes mais pas spectaculaires. Leurs possesseurs se félicitaient plutôt des très riches ornements externes de ces petits bijoux et, à la rigueur, de fonctions parfois surprenantes figurant, par exemple, des oiseaux chanteurs gazouillant avec un naturel confondant. Pour ce qui est des maniaqueries occidentales comme la ponctualité – ici connue comme la politesse des rois – et la mesure précise du temps, les potentats indiens et chinois s’en moquaient comme de colin-tampon. Quant à leur intérêt pour des raffinements horlogers tels qu’un échappement économe en énergie et une meilleure précision de marche fournie par un tourbillon, il restait limité.

Vu l’intérêt ressuscité des collectionneurs chinois, indiens et arabes pour de telles montres de luxe, on peut aisément les considérer comme des placements porteurs d’avenir. D’autant plus que bon nombre de ces montres se retrouvent dans les ventes aux enchères à des prix incroyablement avantageux. Mais la prudence s’impose. D’une part, une jolie montre de gousset émaillée ou sertie de diamants, de pierres précieuses et de perles datant du XIXe siècle ne suffit de loin pas à répondre aux exigences de perfection élevées des collectionneurs asiatiques d’alors et d’aujourd’hui. D’autre part, l’acquisition de montres de poche de ce temps-là postule une connaissance et une expérience intimes de la mécanique fine. Au cours de ces cent cinquante dernières années, bon nombre de ces pièces ont été réparées de manière inappropriée ou provisoire, ce qui réduit fortement leur valeur de collection, en dépit de leur apparente efficacité fonctionnelle. Dans le cas de ces pièces historiques, les coûts d’une restauration réellement respectueuse de l’original, et de sa valeur, peuvent monter à quatre fois le prix d’achat.

 

REINTERPRETATIONS CONTEMPORAINES

Par Francesca Serra

FUTUR LOINTAIN

A travers UR1001, Urwerk nous offre une interprétation originale de la montre de poche dans une esthétique absolument futuriste grâce au boîtier qui semble sculpté dans un bloc de métal massif. Cet instrument mesure les heures, les minutes et… les milliers d’années. Le satellite des heures et celui du calendrier dominent le cadran, mais sur le dos un indicateur 100 et un 1000 ans affiche la lente et inexorable progression du temps. La résistance du boîtier est obtenue grâce à un traitement particulier de l’acier appelé AlTi. Les platines, les carrousels, les ponts, les ressorts sont insensibles aux changements de température grâce à l’alliage ARCAP des métaux.

«UR-1001 Zeit Device», mouvement à remontage manuel avec rotor unidirectionnel, 340 000 francs, www.urwerk.com

TOURBILLON

Connu pour ses montres avant-gardistes Richard Mille a donné sa propre interprétation de la montre de poche avec RM 020. Cette pièce est réalisée en nanofibre de carbone, un matériau utilisé à l’origine pour les avions de l’armée de l’air US, en lui conférant une excellente stabilité mécanique. L’échappement du tourbillon est actionné par un double barillet qui fournit une réserve de marche considérable de  dix jours. Le modèle est disponible avec une monture en or rose et blanc ou en titane et dispose d’une attache rapide qui permet d´accrocher la chaîne en titane livrée avec. En enlevant cette dernière, on obtient une pendulette de bureau qu’on peut poser sur un support qui est également fourni avec la montre.

RM 020, montre tourbillon avec mouvement en nanofibre de carbone, 447 000 francs, www.richardmille.com

NOUVEAU-NEE

Parmi les dernières nouveautés Cartier présentées au SIHH 2012 nous retrouvons une montre de poche au look aérien et imposant. Dotée d’un tourbillon, d’un chronographe monopoussoir et d’un quantième perpétuel (jusqu’en 2100), ce mouvement mérite bien l’attribut de Grande Complication. De plus le travail minutieux de squelettage souligne son aspect délicat. L’orientation des pièces composant le cadran requiert un ciselage complexe et toutes les finitions sont réalisées à la main. Le boîtier est en or gris et la couronne perlée ornée d’un saphir cabochon. L’édition est limitée à 10 exemplaires et vendue avec un support de présentation en cristal de roche et obsidienne qui la transforme en objet d’intérieur. Encore plus exclusive, une édition limitée à 5 exemplaires présente une version sertie.

Grande Complication Squelette Tourbillon, chronographe monopoussoir, quantième perpétuel, prix sur demande, www.cartier.com

(Patek Philippe Museum, rue des Vieux-Grenadiers 7, 1205 Genève, tél. 022 807 09 10, www.patekmuseum.com)

Crédits photos: Dr

Christian von

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