Bilan

Le Roi, c'est moi

Le 6 janvier, on proclame roi ou reine d'un jour celui ou celle qui tire la fève de la galette. Mais dans l'Antiquité, le gâteau des Rois permettait vraiment au plus pauvre de prendre la place du plus riche.
  • Quelque part bien avant Jésus-Christ.

    Comme souvent, les fêtes chrétiennes d'aujourd'hui trouvent leurs origines dans les rites païens de l'Antiquité. Noël correspond ainsi à l'apogée du culte de Mithra qui annonçait le retour de la lumière au solstice d'hiver. La galette des Rois, elle, est l'adaptation des Saturnales romaines qui se déroulaient à la fin du mois de décembre, au passage de la nouvelle année. La bacchanale célébrait alors l'âge d'or du règne de Saturne, dieu de l'agriculture qui assura une période heureuse dans l'exercice de son pouvoir.

    Pour fêter cette belle harmonie, les riches Romains désignaient "Roi d'un jour" un de leurs esclaves, celui qui découvrait une vraie fève cachée dans un gâteau rond fourré de figues, de dattes et de miel. Le domestique prenait la place de son maître pendant 24 heures avant de retourner, le lendemain, à sa condition servile.

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  • Pendant le Moyen Age.

    Avec la chrétienté, la Saturnale disparaît. A sa place, le 6 janvier, on fête l'Epiphanie, soit l'arrivée des Rois mages dans la crèche de Bethléem. Au Moyen Age, ce Jour des Rois suit d'une semaine la Fête des fous qui donne lieu à des libations extrêmes. Comme à l'époque romaine, les rôles s'inversent. La population prend la place du clergé, envahit les églises et tire de leur lit les ecclésiastiques qu'elle amène jusqu'à l'autel et les arrosant à grandes eaux.

    La tradition du Roi d'un jour demeure. Le gâteau est alors partagé en autant de parts qu'il y a de convives, comme c'est l'habitude, plus une réservée au premier pauvre errant qui frappera à la porte. Vers 1356, Louis II de Bourbon offrait ce morceau appelé aussi "Part de la vierge" à l'enfant le plus nécessiteux de son fief qu'il revêtait d'habit royaux et invitait à sa table. Le duc faisait ensuite la quête pour le jeune garçon récoltant suffisamment d'argent pour lui assurer une scolarité.

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  • Vers 1400.

    La galette des Rois reste une tradition française. Sa recette varie donc selon les régions. En Langue d'oc, au Sud, on fabrique plutôt une brioche en forme de couronne saupoudrée de sucre. En Langue d'oïl, au Nord, on consomme un gâteau fourré avec une crème à base d'amande. A partir du XVIIe siècle, l'utilisation de la frangipane inventée en Italie se généralise et fixe la recette de la galette jusqu'à aujourd'hui.

  • Sous Louis XIV.

    On tire les rois et la reine à la cour de Louis XIV. Mais la pratique se limite aux proches du souverain. Fini l'idée folle de choisir parmi les valets celui qui pourra prendre la place du Roi Soleil. Jusqu'au règne de celui-ci, la tradition voulait que la reine désignée puisse faire exaucer à sa Majesté un voeu de "grâce et gentillesse", mais Louis XIV abolit cette pratique. D'extraction aristocratique, les élus du jour nomment des ministres et des ambassadeurs. Louis XIV se prête lui-même au jeu, accordant sa protection à cette monarchie pour rire. Bref, à Versailles on s'amuse beaucoup.

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  • Vers 1700.

    Les colons français qui débarquent aux Amériques importent la tradition du gâteau des Rois dans le Nouveau Monde. Au Québec, la galette. En Louisiane, la couronne. Ce qui explique qu'aux Etats-Unis, c'est à la Nouvelle-Orléans qu'on tire encore les rois. Appelé King Cake, le gâteau rond est recouvert de sucre glace coloré, la fève planquée dedans représentant communément la figurine de Jésus enfant. Le King Cake et son glaçage pop se prêtent désormais à toutes les célébrations comme la Saint-Valentin, la Saint-Patrick et même au lancement de la saison de football de la Louisiana State University.

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  • 1711.

    La famine frappe le royaume de France. En 1711, le Parlement vote une loi interdisant désormais aux boulangers de consacrer l'usage de la farine à autre chose qu'à la fabrication du pain. Ces derniers rusent et continuent à produire ce gâteau des Rois qui appartient à leur coeur de métier. La corporation des pâtissiers leur intente un procès pour concurrence déloyale et usurpation de leur droit. L'utilisation du beurre et des oeufs leurs sont donc également prohibés. Le gâteau disparaît des boulangeries parisiennes, mais pas de celles des provinces du royaume qui courbent allègrement ces mesures de restriction.

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  • 1789.

    La royauté et la religion ne faisant pas bon ménage avec la Révolution, le Jacobin Pierre Louis Manuel tente d'interdire la commercialisation de la galette pour qui elle représente un symbole politique dangereux. Sans succès. Il parvient au mieux à ce qu'on la rebaptise Galette de l'égalité et qu'à l'intérieur un mini bonnet phrygien remplace la traditionnelle figurine de Jésus. Le gâteau quitte momentanément les rayons lorsqu'un arrêté décrété pendant la Commune change le "Jour des Rois" en "Jour des sans-culottes". Lorsque ce dernier disparaît du calendrier à son tour, le premier reprend sa place. The galette is back.

  • 1870.

    A partir des années 1870, la traditionnelle graine de fève est complètement abandonnée. L'usage d'un sujet en porcelaine apparu en Allemagne en 1874 devient la norme. Les premières fèves en céramique représentent l'enfant Jésus. Rapidement, la thématique s'élargit aux scènes religieuses et aux porte-bonheur. Dans les années 60, les fèves en plastique éclipsent les modèles en terre cuite. A noter que la galette servie à l'Elysée ne contient aucune fève, le concept de "tirer les rois" étant contraire aux valeurs démocratiques de la République.

  • 1980.

    Après la mode du plastique, les fèves en porcelaine reviennent sur le marché. Les thèmes s'ouvrent à des horizons plus contemporains, notamment à la bande dessinée, au cinéma et au dessin animé. Ce qui va refiler un coup de boost à l'activité du fabophile, le collectionneur de fève dont certaines pièces produites en série limitée peuvent atteindre la somme colossale de 2'000 euros.

  • 2014.

    En Suisse romande, on a longtemps consommé la couronne des Rois, mais aussi sa version briochée avec inclusions de raisins secs. Sans que ni l'une ni l'autre ne laissent un immense souvenir gustatif. Depuis quelques années, la galette, beaucoup plus goûteuse, s'est finalement imposée dans les boulangeries de la région. La mode s'est également invité à la table des mages. Lacoste, Swarovski et même Sonia Rykiel (c'était en 2012 pour l'hôtel Fairmont de Monaco) mettent du marketing dans la tradition en commercialisant des galettes collectors à leurs noms.

A l'origine, la galette des Rois raconte une histoire de richesse et de pouvoir. Dans l'Empire romain, un jour dans l'année, le maître prenait la place de l'esclave. Un jour dans l'année, celui qui possédait tout échangeait son rôle avec celui qui n'avait rien, la fève désignant ce "roi d'un jour" qui retournait à sa condition domestique la fête bouclée.

Si la tradition gastronomique de la galette a perduré, son principe d'inversion de l'autorité, lui, a depuis longtemps été abandonné. Le roi et la reine du jour ne le restent que le temps d'un Instagram. La galette des rois, c'était mieux avant?

Antoine Roduit

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