Bilan

Le lieu secret

Islay, ce n’est peut-être pas le bout du monde. Mais c’est au moins le bout de l’Europe. Océan tumultueux, routes sinueuses, herbes hautes, ruines et légendes: il semble qu’un bon whisky ne puisse être qu’à ce prix.
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Le site internet prévient: « Getting to Islay takes a bit of effort » – et j’admets avoir pesté à Glasgow lorsque, assuré que ma valise ne me suivrait pas sur l’île faute de l’avoir retirée, je montais dans le F-340 à hélices sous les rafales mêlées de vent et de pluie. « But it’s well worth it » ajoute-t-on, et je comprends le sens de cette remarque, debout devant le Glenmachrie Guesthouse, alors que je regarde les voûtes impressionnantes d’un double arc-en-ciel émergeant de la campagne sauvage avec, en arrière-plan, les vagues de l’océan Atlantique qui battent rageusement la côte.

Ce voyage vers le cœur de l’une des plus anciennes distilleries de la région, Ardbeg, promet assurément. Les tons sont nets, tranchés, presque violents, tirés d’un tableau de Turner. Bienvenue en Ecosse ! A l’intérieur : contraste. L’intimité boisée du salon, le thé noir, les « scones » beurrés, la confiture, quelques fruits frais et mon hôte – la chaleureuse Rachel – qui me raconte les fables et les légendes du lieu.

La nuit est tombée. Le feu crépite. Encore du thé ? Un doigt de gin ? J’acquiesce. Et Rachel continue de parler, manifestant ce talent de conteuse chevronnée que je retrouverai plus tard chez le chauffeur de taxi, chez le propriétaire du restaurant Yan’s Kitchen et chez Mike Heads, le manager d’Ardbeg. Ici, il n’est pas besoin de s’appeler Robert Burns ou Stevenson – deux monuments nationaux – pour savoir raconter des histoires. Et c’est la tête pleine de celles-ci que je m’endors, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil à l’obscurité du dehors et souri à l’idée qu’on laisse la porte déverrouillée. « Il n’y a pas de voleur ici, c’est une île : où voudriez-vous qu’ils aillent ? »

Je me réveille tôt et me lève tard, à temps pour un petit-déjeuner à l’anglaise: cake à la banane, confiture, œufs, bacon, saucisse, saumon, hareng, pâté et fruits frais à nouveau – sans oublier l’indémodable bol de porridge. « Mangez, m’ordonne Rachel, vous n’allez pas boire du whisky le ventre vide ! » Cette remarque pleine de bon sens me fait reprendre de la panse de brebis. Puis le taxi arrive, et nous partons vers le sud-est de l’île.

Exit les gigantesques usines modernes aperçues à Glasgow, les complexes noirâtres et les hautes cheminées. La distillerie Ardbeg, sise au bord de l’océan, est constituée d’une grappe de bâtiments de taille modeste, verts et blancs – anciennement peints à la chaux – articulés autour d’un corps central, plus imposant, qui sert à l’accueil et à la restauration des visiteurs. C’est là que Mike Heads m’attend.

Nous nous présentons. Le type est grand, cheveux courts ; il a passé sa vie sur l’île : « Il y a trente ans, je coupais le peat (la tourbe) douze heures par jour. C’était mon premier job. Aujourd’hui, je vais vous faire visiter les lieux. » Je ne demande pas mieux. Nous commençons, dans un petit bâtiment qui sent fort la fumée, par un rapide topo à propos des ingrédients nécessaires à l’élaboration du whisky.

« C’est très simple, m’explique Mike, il faut quatre éléments: de l’orge, de l’eau, de la tourbe.» Et le quatrième ?, demandé-je, impatient. « Le plus important, me répond-il en souriant : du temps. » Nous empruntons un petit escalier en fer, arrivons devant la concasseuse de grains d’orge qui « fonctionne sans problème depuis 1924 », avant de rejoindre – par un nouvel escalier, encore plus étroit que le premier – les imposantes cuves de fermentation en bois de pin. L’odeur de fumée et d’alcool est forte, prenante.

« Vous savez, me dit-il tandis que nous sommes accoudés à l’une des cuves, Ardbeg, ça date quand même… » Et de poursuivre sur l’étonnante saga de la distillerie, depuis la fondation en 1815 jusqu’à la fermeture inopinée, entre les années 1970 et 1990, en passant par l’essor du début des années 1900, et la renaissance à l’aube du millénaire. Histoire et technique se rencontrent. Ce que l’on appelle le « savoir-faire » ne peut être qu’à ce prix.

Mike m’invite à passer dans la salle des alambics, où il fait une chaleur étouffante, cause que je le supplie de ne pas entrer dans les détails, d’aller à l’essentiel – non sans le regret de me priver d’informations importantes et le remords de couper mon interlocuteur dans son élan.

De retour à l’extérieur, tandis que nous traversons une petite cour qui donne sur l’océan, je profite de respirer à fond. Ça sent la mer. Le whisky. La campagne. « Où allons-nous, Mike ? » – « Vous n’avez pas envie de goûter nos produits ? » Le temps de pousser la lourde porte en fer d’un hangar, et nous nous retrouvons au cœur d’une forêt de tonneaux en bois de chêne, où les différents millésimes – de 1974 à 2014 – sont empilés selon un ordre que je ne comprends pas mais qui, d’après mon guide, est parfaitement rigoureux.

Celui-ci verse au fond de mon verre un quarante ans d’âge désormais rare, non disponible pour la vente, que je déguste avec un sentiment mêlé de volupté gustative et de reconnaissance pour Rachel (qui m’a encouragé à ne pas venir ici le ventre vide). « Quelques gouttes d’eau, me demande-t-il ? – Vous n’avez pas du Coca ? » Et nous éclatons de rire.

Au bord de l’océan, sur un promontoire herbeux, sous le ciel tourmenté, une table nous attend. Grand plat en argent – dans lequel sont disposés les huîtres et le citron – et bouteille de Ten Years Old, produit phare de la marque. « Mangez, m’intime Mike, c’est pour la route ! – La route ?, m’étonnai-je. – On ne vous a pas prévenu ? »

Non. Enfin, peut-être. (J’avoue que mon anglais, appris en Californie, se heurte parfois à l’accent écossais…) « Nous allons au bord du loch où nous nous pourvoyons en eau. » Et, chaussés de grandes bottes en plastique, nous voilà partis. Mike, sac au dos, me précède. Changement de décor. La mer n’est plus visible que de loin en loin. Les bâtiments de la distillerie, la route goudronnée, toute trace d’habitation a disparu. Il n’y a plus guère que le sentier que nous suivons, sinuant dans les collines, les sous-bois – au cœur de la végétation.

Notre itinéraire est scandé de portails rouillés, de ruines et de légendes anciennes, à l’instar de ce village dévasté par la peste, de ce capitaine viking envoyé par le fond, de ces nombreuses vierges soupirantes, de ces amants déçus et souvent larmoyants. Après une heure de marche qui m’a semblé une éternité – non en raison de l’effort fourni mais de la distorsion particulière que subit le temps en ces lieux immémoriaux – nous arrivons au bord du loch, dans une vallée venteuse. L’eau est foncée, presque noire.

« Ici, m’explique Mike, nous prenons l’eau nécessaire à l’élaboration du whisky. Et là-bas (il pointe l’index vers le fond de la vallée), nous coupons le peat, je vous montrerai. » Il pose son sac par terre et en sort du fromage, du cake et une bouteille de Supernova, plus tourbé encore que le précédent, plus fumé, plus fort. Le ciel se charge, les nuages s’aboutent, noircissent, forment une façon de chape cuivrée rabattue sur la lande.

Le vent se lève et amplifie les pensées, les sensations et le verbe haut en couleur de Mike Heads qui pérore à propos de la tourbe, des nuances, du fumage, des changements de température. Je reprends du fromage, du whisky. « Le lieu secret » est un recueil d’Edwin Muir, grand poète écossais du XXe siècle, traducteur de Kafka. Voilà où j’ai l’impression de me trouver en ce moment, avec le vent sifflant, grondant, maugréant presque : au cœur du lieu secret, et le chant de l’écrivain : « Des ombres coléreuses sur un mur/qui de temps en temps lançaient un grognement. » L’alcool brûle légèrement ma gorge. L’instant est intense. Le spectacle total.

Sur le chemin du retour nous parlons peu, sommes pensifs, sensiblement transis. Nous enlevons nos bottes avec soulagement. Mike s’absente un instant, me laissant seul dans le bâtiment principal, dont l’une des pièces – pierres blanches et structure métallique apparente, comme il se doit – sert de salle à manger et de magasin de souvenirs. Je m’attarde quelques instants sur les (dispensables) babioles proposées, ainsi que sur les différents whiskys, dont certains ne sont vendus qu’ici, sur l’île d’Islay, et attirent des passionnés venus de toute l’Europe.

Puis mon guide revient, m’offre une bouteille de Ten Years Old et m’accompagne à mon taxi. Nous nous serrons la main chaleureusement. Puis je traverse l’île en direction de l’aérodrome d’Islay, demande plusieurs fois à m’arrêter pour prendre des photos – « encore un foutu touriste ! », aurait raison de penser le taximan, qui reste toutefois souriant, aimable – et arrive finalement en avance.

Assis dans l’avion, après avoir passé un contrôle de sécurité digne des plus grands aéroports, JFK et LAX compris, je regarde une dernière fois le paysage : les campagnes jaunies, l’océan, les petites routes à sens unique et, derrière les collines, au loin, du côté d’Ardbeg, le lieu secret et ses sillons de tourbe, et son ciel bas, et son eau noire et glacée – ces landes battues par le vent mais chaudes de leur mystère. 

Quentin Mouron

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