Bilan

Le polo, une affaire de familles

En Argentine, le polo est l’ascenseur social de véritables dynasties familiales. Pour assouvir leur passion, elles transforment en business le loisir de leurs ancêtres. Reportage.

Deux jours après la finale de l’open d’Argentine à Palermo, les papa vainqueurs (Juan Martin Nero au centre en bleu avec sa fille et David Stirling au centre en vert) coachent les enfants à la Copa Potrillos. Une compétition qu’ils ont disputée au même âge.

Crédits: Stodd Gabrielle

Treize à treize alors que la fin de la dernière période réglementaire approche. Debout, les 15 000 spectateurs de la 124e finale de l’Open d’Argentine de polo piaffent. Drapeaux, klaxons, clubs de supporters… on est très loin de l’ambiance robes de cocktail et flûtes de champagne sur le bord des terrains de Palm Beach en Floride ou de Cowdray Park près de Londres. Dans la « cathédrale » de Palermo, stade du centre-ville de Buenos Aires, le polo ressemble au culte païen des grandes rencontres de football. Pour donner la mesure de l’engouement des Argentins, l’homme d’affaires genevois Pierre Genecand, qui est parmi les spectateurs, souligne qu’« il y a plus de terrains de polo autour de Buenos Aires que de courts de tennis ! »

La finale des frères et des cousins

Aussi, quand le « Maradona » du polo, Adolfo Cambiaso, inscrit le but en or qui donne la victoire à son équipe, La Dolfina, les tribunes populaires explosent. Sa 12e victoire dans ce tournoi que les afficionados comparent à la finale de la Champions League scelle l’épopée d’un champion qui domine la discipline depuis plus de vingt ans. D’abord enfant surdoué, atteignant le plus élevé des handicaps (10) à 17 ans, puis, enfant terrible, qui en 2002 provoquait le monde du polo en arborant les couleurs de son club de foot fétiche, le sulfureux Nueva Chicago, Adolfo Cambiaso a hissé son patronyme parmi celui de la vingtaine de familles qui dominent le polo argentin et donc mondial. Comme elles, il affiche à 43 ans des ambitions dynastiques. Sa propre victoire est ainsi moins significative que celle, dans la finale des femmes, de sa fille, Mia, 15 ans, qui emporte le titre pour La Dolfina. Mia est, comme son père, précoce. Et elle symbolise la montée du polo féminin chouchouté par les sponsors. Et par son papa, qui la laisse jouer sur les clones de ses chevaux préférés Cuartetera et Aiken Cura.

(Crédits: Stodd Gabrielle)

Après la grande finale, Mia est sur le podium avec son père, son frère Porito, jeune espoir de 13 ans, ainsi que les familles des coéquipiers de La Dolfina: David Stirling, Juan Martin Nero et Pablo Mac Donough. Ce dernier ne peut que constater l’amertume qui se lit, à quelques mètres, sur les visages de ses adversaires, ses propres cousins, les frères Facundo, Gonzalito et Nicolas Pieres et leur cousin Polito qui viennent d’échouer avec Ellerstina, leur équipe. Ce tableau familial, unique à un tel niveau dans n’importe quel sport, illustre à quel point le polo argentin est histoire de dynasties. Les trois frères Pieres sont les fils du légendaire joueur puis coach Gonzalo Pieres. L’Uruguayen David Stirling est le fils d’un handicap 10, Pablo Mac Donough le fruit de longues lignées de joueurs de « high goal »…

Dans aucune discipline on ne trouve à ce niveau pareille concentration de pères, de frères ou de cousins. Et cela depuis des générations. Qu’est-ce qui l’explique ? La génétique ? Alors pourquoi n’y a-t-il pas eu d’héritiers aux Pelé, Muhamed Ali et autre Björn Borg ? L’argent ? Ce n’est pas négligeable, mais ni la F1, ni le nautisme ou le golf n’ont produit de pareilles dynasties de champions…

Le secret de la Copa Potrillos

C’est à Pilar, à 60 kilomètres de Buenos Aires, que s’esquisse l’explication. Le long de la piste qui conduit au château Pando-Carabassa, siège de l’Association argentine de polo (AAP), le chauffeur égrène les noms des grandes familles du polo, Garrahan, Pieres, Heguy, Novillo Astrada qui ont leurs estancias-clubs derrière les haies d’acacias et de peupliers qui fractionnent l’horizon. Deux jours après Palermo, la Copa Potrillos rassemble, ici, les finales des catégories enfants et ados du championnat argentin. Tous les plus grands joueurs l’ont disputée un jour. Et ils sont tous là pour encourager leurs enfants. Comme Adolfo Cambiaso qui soutient son fils qui bataille face à des Heguy combatifs. Ou comme «Ruso» Heguy qui, sur un terrain voisin, rappelle les règles à des bouts de chou de 5 ans. A la Copa Potrillos, la dimension familiale du polo de haut niveau est omniprésente. Handicap 10 et modèle de la marque Ralf Lauren, Nacho Figueras porte sur sa casquette un « We are Figueras » qui résume cette fierté clanique. Venu assister aux matches de son fils, il explique que c’est son père qui lui a transmis « non seulement les techniques pour taper une balle depuis un cheval qui atteint 60 km/h mais aussi le courage et la discipline d’un sport d’équipe ».

« Tout commence par la liberté de monter très jeune à cheval dans la pampa », explique Coki Dorignac, ex-joueuse de l’équipe d’Argentine et fille de Francisco Dorignac (handicap 10 puis président de l’AAP). « Le contact avec le cheval est très important », poursuit la jeune femme pour qui le prix attribué à 13 ans à la Rural (le Salon de l’agriculture argentin) à son cheval compte autant que ses meilleurs souvenirs de polo.

«Cette relation avec l’animal, c’est quelque chose que l’on a en commun avec ses enfants», poursuit Mariano Aguerre, handicap 10 et quatre fois papa. «Quand vous avez une passion, vous voulez la partager avec ceux que vous aimez, à commencer par vos enfants», glisse Taio Novillo Astrada, père de la première équipe de quatre frères à avoir emporté Palermo en 2003. Si, comme dans d’autres sports équestres, les chevaux jouent ce rôle fédérateur des familles, l’ambiance de la Copa Potrillos suggère une explication. Les pique-niques sous les arbres où attendent les chevaux, l’arrière ouvert des pick-up qui servent de tribunes, les cris hystériques des mamans quand leur enfant s’approche du goal… Tout évoque les «soccer mums» et «dads» des Etats-Unis. Il y a cependant une nuance essentielle dans la manière dont les Américains du Nord et du Sud transmettent leurs valeurs familiales par le sport. «Nous soutenons nos enfants de toutes nos forces. C’est idiot cette idée nord-américaine qu’il faut les mettre au défi pour se construire. La vie s’en charge suffisamment», analyse Alejandro Fantini, coach d’une équipe chilienne. C’est le secret. Ce support inconditionnel à la génération à venir explique comment le polo argentin s’est transformé de loisir domestique en projets familiaux puis, avec la professionnalisation, en de véritables entreprises familiales.

Pour comprendre cette évolution, il faut lire «Polo in Argentina, a history» d’Horace A. Laffaye. On y apprend que le polo démarre en Argentine il y a 150 ans, introduit par les ingénieurs britanniques venus construire le chemin de fer. Rapidement, il est adopté par les familles d’éleveurs de vaches shorthorns.

L’espace et l’abondance des chevaux facilitent ce loisir du dimanche qui voit pères et frères jouer avec leurs gauchos. A partir de la fin du XIXe siècle, le sport se développe dans des clubs urbains comme Hurlingham,
qui abrite l’un des trois tournois «open» de la prestigieuse Triple Couronne (avec Tortugas et Palermo). Cette institutionnalisation ne lui fait pas perdre son caractère familial.

Avec la Dolfina, Adolfo Cambiaso affronte régulièrement en finale à Palermo la Ellerstina (en noir) des frères Pieres et de leur cousin Polito Pieres (à l’image). (Crédits: Matías Callejo)

Un sport pour la longévité

Au contraire. Dès l’apparition en 1911 du système de handicaps (destinés à équilibrer les niveaux de jeu – un tournoi de 14 goals signifie que le total des handicaps des joueurs de chaque équipe doit être équivalent ou proche de ce chiffre; celle qui a 15 goals rend un point de score à l’autre), les premiers joueurs de high goal sont souvent frères ou cousins comme John et Robert Traill ou Edward et Thomas Robson. A chaque génération, on retrouve de telles fratries comme Enrique et Juan Carlos Alberdi, Gaston et Francisco Dorignac… la liste n’est pas exhaustive. Mariano Aguerre ajoute une remarque qui explique ce caractère dynastique – au sens de transmission. «C’est un sport qui autorise la longévité. Regardez-moi: j’ai 48 ans et je participe encore à l’open.» C’est ce qui fait du polo le seul sport où un père et ses fils peuvent disputer une compétition dans la même équipe au plus haut niveau. Le légendaire Juan Carlos Harriott a inauguré les 20 victoires à Palermo de son équipe Coronel Suarez dans les années 1960 en débutant avec son père. Lui-même handicap 10, Taio Novillo Astrada remporte en 1990 la Copa Republica Argentina avec trois de ses fils encore adolescents: Eduardo, Miguel et Javier. Gonzalo Pieres a effectué en 2003 un come-back retentissant pour emporter un match décisif à Palermo avec deux de ses fils. Les enfants d’Horacio et d’Alberto Heguy, compagnons d’Harriott, sont devenus dans les années 1980 deux fratries cousines formant deux équipes complètes de high goal: Indios Chaffalefu 1 et 2.

A cette époque, le polo se professionnalise sous l’influence de joueurs comme Eddie Moore et Gonzalo Pieres Senior qui jouent pour des «patrons», des joueurs amateurs et fortunés, dans la Queens’ Cup à Windsor, les Gold Cup de Deauville ou de Sotogrande (Espagne) et, bien sûr, aux Etats-Unis. D’une affaire de famille, le polo argentin devient affaire familiale.

Le polo entrepreneurial des Novillo Astrada

C’est sur le bord des terrains de La Aguada, club des Novillo Astrada, que l’on prend la mesure de cette dimension entrepreneuriale. Développée depuis 1959 par Julio Novillo Astrada, puis par son fils Taio et aujourd’hui ses propres enfants, La Aguada est à la fois une équipe de très haut niveau, un resort de luxe accueillant des stars comme les Rolling Stones ou Al Pacino et un élevage (El Dok) de 3300 hectares avec clinique d’insémination et désormais de clonage. Sur l’un des six terrains du resort, on joue ce soir-là du 14 goals. Chaque équipe est composée d’amateurs le plus souvent britanniques qui, pour 7000 dollars la semaine, sont venus pratiquer le haut niveau argentin. Au poste de numéro 3, le pilier chargé de distribuer le jeu est Eduardo Novillo Astrada et, dans l’autre team, joue son frère Ignacio. Eux sont attentifs au jeu de Manuel, 15 ans, le fils de leur frère Miguel, espoir de la prochaine génération. S’il se hisse parmi les meilleurs, Manuel pourra, comme son grand-père et son père, voyager de Palm Beach en hiver à l’Angleterre au printemps avant de retrouver le championnat argentin à l’automne. Une vie enviable et sponsorisée. Les «patrons» américains ou européens paient généralement 1000 dollars par point de handicap et par tournoi, mais cela peut être beaucoup plus. A cela s’ajoutent les revenus du sponsoring. Eduardo Novillo Astrada est ambassadeur de Jaeger LeCoultre, Pablo Mac Donough de Richard Mille, Facundo Pieres l’a été de Hublot et de Piaget… Pour supporter leurs joueurs à ce niveau, les estancias familiales ont développé quatre types d’activités dirigées chez les Novillo Astrada par chaque frère. L’équipe et le resort sont sous la responsabilité de Miguel. L’élevage des chevaux est dirigé par Ignacio et les ventes par Javier. Devenu président de l’AAP, Eduardo veille à ce que l’industrie du polo argentin – un milliard de dollars de chiffre d’affaires et 45 000 personnes employées – prospère.

Au centre de cette économie, les chevaux de polo issus de croisements des robustes criollos et des rapides pur-sang jouent un rôle spectaculaire. «Derrière chacun des meilleurs joueurs vous trouverez un éleveur», prévient Coki Dorignac. «Le nom du jeu, c’est le cheval», confirme Eduardo Novillo Astrada. «Le match se gagne d’abord dans la grange, ajoute son père. Quand je jouais j’avais six chevaux et j’en doublais deux (pour couvrir les huit périodes…). Aujourd’hui, vous pouvez avoir jusqu’à 55 chevaux répartis aux quatre coins du terrain et 6 millions de dollars sur une seule palenque.»

Le message des vitrines de La Dolfina

Cette course aux armements est devenue technologique avec le clonage. Chaque équipe développe ses opérations dans la foulée d’Adolfo Cambiaso. Pas sans conséquence. «Pour un embryon, l’opération coûte 2000 dollars alors que pour un clone c’est 80 000», explique Ignacio Novillo Astrada. Cette inflation accélère la professionnalisation du polo, mais il ne faut pas se méprendre sur sa signification. Elle est avant tout au service de la passion du jeu entretenue par ces familles. Le magasin de La Dolfina (la marque d’Adolfo Cambiaso dont la mère avait donné son prénom à une autre marque, La Martina) dans le quartier chic de Recoleta, le souligne. Là, à côté d’une vitrine consacrée à la dynastie des Heguy et d’autres aux Pieres et aux Novillo Astrada, on trouve celle de Cambiaso et d’une dynastie naissante dans l’aristocratie du polo.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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