Bilan

Le marché de l’art «d’après» avance dans le bleu

Difficile de dire comment réagiront les différents acteurs pour cause de pandémie et de récession. Il faut cependant s’attendre à des contractions douloureuses. Les foires seront sans doute les principales victimes avec les galeristes.

Le nombre de foires d’art contemporain a explosé dans le monde depuis leur création à la fin des années 1960. La profession s’accorde à estimer que seules les plus vigoureuses survivront. Mais lesquelles?

Crédits: Art Basel

Le mercredi 11 mars, Maastricht fermait sa TEFAF dans un vent de panique. Le cordon sanitaire promis avait sauté en dépit des précautions prises. Sur les 280 galeristes, 80 environ souffraient de maux plus ou moins graves. Difficile de savoir qui, parce qu’on n’aime pas trop se déclarer dans ces cas-là. Le salon, qui regroupe des œuvres allant de la hache paléolithique au tableau contemporain, avait résisté aux pressions d’annulation. Dans les jours suivants, les reports et les suppressions se sont multipliés. Art Basel faisait mine de tenir le coup. Aussitôt passé un Art Basel Hong Kong tenu online, son directeur, Marc Spiegler, a cependant posé les plaques. Ce sera, normalement, pour juin 2021.

Dès lors, confiné chez soi, chacun s’est penché sur le monde de l’art du futur. Comme toujours, il y a eu plusieurs écoles. Certains observateurs voyaient un avenir différent, totalement numérique. D’autres pensaient à une simple pause avant d’en revenir à la normale. C’est une querelle de générations. Si, pour les premiers, acheter en ligne devient un acte aussi banal que de se commander un taxi Uber ou une pizza, les autres voient encore les enchères comme une liturgie, avec ses rites. La même opposition existe entre ceux qui ont adopté le cinéma en streaming et ceux pour qui la salle garde sa magie, avec son rideau qui se lève en découvrant l’écran.

En mars et avril, les majors ont hésité. Christie’s et Sotheby’s ont commencé par repousser les vacations les plus importantes. Puis ils se sont lancés en ligne sans catalogue papier, avec des résultats honorables, tandis que certains commissaires-priseurs de l’Hôtel Drouot, à Paris, cafouillaient pour leur part lamentablement. Le virtuel ne s’improvise pas. Puis les multinationales ont proposé des objets importants. Dès la mi-mai, il y a eu deux sortes de ventes en ligne, comme ce fut le cas fin juin en Suisse romande avec Piguet et Genève Enchères. Aux mises via l’écran durant une semaine environ se sont jointes des ventes traditionnelles, mais sans public ou presque dans la salle. Les amateurs plus classiques pouvaient miser au téléphone et connaître immédiatement le résultat. Il semble que les deux genres soient appelés à cohabiter pour satisfaire tous les publics.

Reste à savoir maintenant qui seront les acheteurs et les vendeurs durant la crise économique profonde qui s’annonce. Le nombre des premiers devrait logiquement baisser. Il n’y aura sans doute plus que les vrais amateurs auprès des spéculateurs. Les vendeurs n’agiront probablement plus qu’en cas de gros besoin de liquidités. D’où une raréfaction de l’offre. Dans ces conditions, les prix ne baisseront pas trop pour les œuvres de qualité. C’est le volume traité qui se rétractera. Cela dit, la tendance reste imprévisible. Durant la crise de 1929, l’art était devenu une valeur refuge, le meilleur ne perdant qu’un tiers de sa valeur environ. Il en est allé de même en 2008. En 1990, en revanche, lors d’une baisse de régime que tout le monde a oubliée, les estimations se sont vu diviser par trois ou quatre, tandis que le nombre de galeries chutait de 46%. Un nombre supérieur aux estimations du ponte français Emmanuel Perrotin, qui prévoyait fin mars 2020 une disparition rapide de 30% de ses confrères.

Le marché de l’art contemporain est engorgé d’artistes. Quelques dizaines de vedettes à peine trustent les très gros prix en galeries, puis dans les ventes publiques. (Crédits: Verticale: TEFAF)

Justement, les galeries…

L’idée commune veut aujourd’hui qu’elles arrivent en bout de course, laminées par le commerce sur internet et les foires. Une conception fausse, selon le rapport annuel piloté par la mathématicienne Clare McAndrew pour Art Basel. Sur les 64,1 milliards de dollars qu’aurait générés le commerce mondial de l’art (conditionnel, les paramètres utilisés faisant polémique) en 2019, plus de la moitié a transité par des marchands. Dans des salons. Dans leurs galeries. Dans des opérations de courtage. Grâce à leurs sites. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, la proportion tend à augmenter : 2% en un an. Faut-il voir là des facilités de paiement, une certaine discrétion ou des rapports de confiance ? Trois choses qui font peur aux autorités. Les marchands se voient aujourd’hui diabolisés. Essayer d’ouvrir un nouveau compte dans une banque suisse si vous vendez de l’art ! Vous n’y arriverez sans doute pas.

Les marchands gardent donc de beaux jours devant eux comme interlocuteurs. Pour autant qu’ils aient les reins solides, bien sûr. Eux aussi ne devront plus vivre au-dessus de leurs moyens, avec trop de loyer, de personnel (même mal payé) et de foires. Ces dernières risquent cependant de faire les vrais frais de la casse actuelle. Un article alarmiste a paru dès la fin mars dans « Le Monde » à ce sujet. Philippe Dagen s’appuyait sur des déclarations du galeriste international David Zwirner. Le texte reflétait avant tout des professions de foi. Le système des foires devait s’écrouler à cause des transports aériens, aux lourdes empreintes carbone, et des frais de décoration, ces dernières étant jetées à la poubelle sans respect de l’écologie. Ce n’était plus acceptable moralement.

En fait, c’est le nombre de ces manifestations qui devrait bientôt être revu à la baisse. Il y a eu la même inflation que pour les festivals de cinéma, en générant des flots de dépenses (transports, assurances, locations de stands) bien supérieurs. Il suffit de regarder les chiffres. En 1970, il existait deux grandes foires (Cologne et Bâle). En 2000, elles étaient environ 60. On en comptait près de 300 en 2019, certains professionnels parlant même de 400, les calculs devenant impossibles. Y aura-t-il encore de la place pour autant de propositions, le cercle des amateurs (ou plutôt des acheteurs) allant de plus diminuer? Chacun pense qu’il faut dégonfler la baudruche, même si certaines manifestations gardent des vocations locales, artgenève ayant choisi un créneau original en mêlant le culturel et le commercial. Les foires spécialisées semblent aussi garder un avenir. Pensez aux salons du dessin. Les autres se révèlent souvent interchangeables. Un signe évident qu’on pourrait s’en passer.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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