Bilan

Le joaillier confidentiel des dynasties couronnées

Le joaillier viennois cajole depuis plus de 200 ans des dynasties entières de têtes couronnées. A.E. Köchert compte aujourd’hui encore les jeunes de la bonne société parmi ses clients. A la tête de l’entreprise familiale, la sixième génération unit la tradition à l’air du temps.

Aujourd’hui, Florian, Wolfgang et Christoph Köchert sont la sixème génération dirigeante de l’entreprise familiale.

Crédits: Christoph Panzer
Aujourd’hui, Florian, Wolfgang et Christoph Köchert sont la sixème génération dirigeante de l’entreprise familiale. (Crédits: Dr)

L’histoire pourrait commencer par « Il était une fois… ». Et se poursuivre par « Un Français nommé Emmanuel Pioté, qui était orfèvre, ouvrit en 1814 son atelier à Vienne ». Pioté, excellent artisan à la belle réputation, a aussi eu de la chance. Car la même année commençait le Congrès de Vienne et, avec lui, tout ce que l’Europe comptait de notables politiques et de grands noms de la société affluant vers la cité du Danube. Du coup, la startup de Pioté fut bientôt florissante car son savoir-faire valait littéralement de l’or. Cinq ans plus tard, le jeune Heinrich Köchert, venu de Riga, demanda de l’embauche chez Pioté. Il était lui aussi passé maître dans son art : formé à Saint-Pétersbourg où il avait appris la technique du sertissage des grandes pierres. Köchert devint bientôt l’associé de Pioté et – parfois les contes deviennent réalité – épousa sa belle-sœur. « Et s’ils ne sont pas morts, ils façonnent toujours des métaux nobles… »

Le fait est que l’atelier de bijouterie Köchert n’est pas mort. Il se dresse toujours à l’une des plus belles adresses de Vienne, au Neuer Markt 15, dans les locaux conçus il y a 150 ans par l’architecte viennois Theophil von Hansen. La raison sociale de l’entreprise familiale dirigée par la sixième génération est A. E. Köchert et elle se décrit comme « Jeweler of the Emperors and Kings ». En 1827 déjà, le prince Metternich était le client le plus important de la maison et gâtait les dames jouissant de ses faveurs par de précieux cadeaux de « Pioté et Köchert ». Il fut suivi par tout ce qui avait un rang et un nom dans les cours européennes. L’empereur François Ier chargea l’ambitieuse maison de fabriquer une boîte en or pour l’ambassadeur de Turquie et, depuis lors, les orfèvres purent se prévaloir du titre de « Kaiserlich-Königlicher Hofjuwelier », joailliers de la Cour. L’empereur suivant, François-Joseph Ier, fit réaliser pour sa ravissante épouse Elisabeth, la légendaire Sissi, 27 étoiles de brillants qu’elle mêlait à sa chevelure, suscitant une véritable mode dans toute l’Europe. Plus tard, Alexander Emmanuel Köchert, alors promu « Kammerjuwelier » du Trésor impérial, allait parachever de perles l’un des plus prestigieux insignes du pouvoir: la couronne impériale d’Autriche.

Bouquet de pierres précieuses : tourmaline verte, améthyste, rubis, saphir et diamants. (Crédits: Dr)

La liste des rois, princesses et autres altesses, aristocrates et nobles familles qui ont franchi le seuil du Neuer Markt 15 est interminable. De nos jours, une des clientes célèbres est la princesse Caroline de Monaco, qui commande régulièrement des pièces uniques chez Köchert. Par-delà les modes, de l’historicisme au Jugendstil en passant par l’Art déco, et par-delà deux guerres mondiales, Köchert demeura le créateur de bijoux de dynasties entières de têtes couronnées. Et devint lui-même une dynastie.

Comment la famille s’y est-elle prise ? Luxe a interrogé Christoph Köchert qui dirige aujourd’hui la maison avec son cousin Wolfgang. Son frère Florian est responsable à Salzbourg de l’unique filiale de l’entreprise. « Ce fut une chance: nos ancêtres avaient établi une politique de succession très claire, explique Christoph Köchert. Seules deux branches de la famille peuvent à chaque fois reprendre la succession et, en leur sein, seul un héritier mâle entre en ligne de compte. Ce fut très sage de limiter à deux le nombre de propriétaires, qui sont également les patrons. Il va de soi que chaque génération doit aussi réaliser suffisamment de chiffres pour dédommager les familles qui ne sont pas dans l’entreprise. »

L’artiste Eva Schlegel a créé cette bague en rubis synthétique 18ct et or blanc pour Köchert. (Crédits: Dr)

A.E. Köchert comptait plusieurs générations de la même famille parmi ses clients.
En va-t-il encore ainsi ?

Oui, souvent les grands-parents et arrière-grands-parents étaient déjà clients chez nous. C’est amusant de trouver les mêmes noms qu’aujourd’hui dans nos livres de comptes d’il y a cent ans. Il y a souvent eu des relations d’amitié avec ces familles.

Beaucoup de vos bijoux demeurent d’un design très classique. Les nouvelles générations ne se cherchent-elles pas un nouveau style ?

Bien sûr, mais on nous fait souvent aussi le compliment d’avoir réussi, par-delà les tendances, à rester fidèles aux traditions tout en créant des pièces modernes. Sertir des diamants autour d’une pierre précieuse, ça se faisait déjà il y a cent ans. Mais nous créons toujours de nouvelles nuances qui portent la signature de notre temps. Nous travaillons aussi beaucoup avec des artistes et des designers et tentons de réaliser la contemporanéité de la forme classique et du design moderne. Les réactions montrent que nous sommes sur la bonne voie.

Pierre précieuse de couleur dans une bague en ébène. (Crédits: Dr)

Trouve-t-on aujourd’hui encore de bons orfèvres et joailliers ?

Nous avons toujours réussi à trouver des artisans de toute grande classe, mais il faut bien admettre qu’il y a de moins en moins de jeunes pour apprendre ces métiers. Il est d’ailleurs devenu ardu de dénicher une place d’apprentissage: les grands fabricants de bijoux ne sont plus en Europe centrale mais en Extrême-Orient. Bien des joailliers ne produisent plus eux-mêmes comme nous le faisons, ils se bornent à vendre et à réparer, c’est plus simple. Nous travaillons étroitement avec un nouveau gymnase où l’on peut faire en parallèle un apprentissage professionnel. Mon fils fréquente cette école : la septième génération Köchert.

Köchert est une institution presque exclusivement viennoise. N’avez-vous jamais eu de plans d’expansion ?

Nous connaissons très bien la dimension internationale de nos produits et sommes présents là où circule le public international. Notamment avec notre filiale à Salzbourg et, en hiver, dans l’Arlberg. En outre, nous montons des expositions ponctuelles à Monaco, New York, Munich ou Zurich. Mais nous n’avons jamais envisagé de devenir une chaîne. Les entreprises de ce genre échappent rapidement à la famille, elles font partie des groupes du luxe. C’est précisément ce que nous ne voulons pas. Notre histoire de plus de 200 ans vit par les personnes aux rênes de l’entreprise. Cela s’exprime par la manière d’accueillir les gens, de les entourer, de soigner un style qui est de nouveau très recherché de nos jours ; par une posture opposée au mainstream général, par quelque chose de particulier. On n’est pas forcé de participer à toutes les tendances. Il faut définir précisément ce qui fait partie de notre propre ADN. On n’a pas le droit de brader de vraies valeurs, une vraie passion.

Les bijoux d’A.E. Köchert seront présentés les 20 et 21 novembre 2018 dans une exposition à l’Hôtel St. Gotthard à Zurich.

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