Bilan

L’art s’épanouit à Genève et Verbier

Le gigantisme accru des foires d’art pousse le milieu à se réinventer. Les salons de rencontres d’art, plus exclusifs, tels les deux rendez-vous romands, deviennent tendance.

  • Parmi les œuvres montrées à Art Genève 2018, cet «Inflatable Felix» de Mark Leckey, 1000 x 500 x 500 cm.

    Crédits: Annik Wetter
  • Le Verbier Art Summit était présidé en 2018 par Daniel Birnbaum (à g.), directeur du Moderna Museet, ici avec l’artiste Douglas Coupland.

    Crédits: Dr

Foires, salons ou sommets? Thomas Hug, fondateur et directeur d’Art Genève, assure que «la complémentarité des formats et des dates est la nouvelle règle d’or à laquelle il ne faut pas déroger». Pourtant, rien qu’en Suisse, les propositions artistiques s’intensifient depuis cinq ans sur le calendrier du collectionneur. Et le coup d’envoi de ses pérégrinations artistiques planétaires sera donné fin janvier en terres romandes avec Art Genève* et Verbier Art Summit**. Ces deux rendez-vous verront affluer les plus grands amateurs d’art moderne et contemporain. 

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Thomas Hug était à Miami, où la grand-messe de l’art moderne et contemporain se tient annuellement en décembre. Depuis des années, il profite d’Art Basel Miami pour inviter les grands collectionneurs et galeries à la soirée qu’il organise en marge de l’événement, histoire de croiser les intérêts et d’attirer à Genève le meilleur de l’art contemporain. Il explique: «Premier événement art de l’année, Art Genève a su se forger une réputation auprès de ceux qui comptent dans le milieu. Le format maîtrisé et les propositions artistiques curatées plus exclusives les charment. Les collectionneurs sont fatigués des foires trop grandes de type «shopping mall» où il n’y a pas le temps de discuter avec les marchands. A Genève, nous mettons l’accent sur la scénographie, avec une présence forte de l’institutionnel. Sur 80 galeries, une trentaine sont des fondations, musées, collections privées. Cela repense le concept de salon ou de foire.» 

Indépendance des idées et des débats

Toujours plus sollicités au fil des foires d’art qui se créent, les gros collectionneurs apprécient les rencontres thématiques où seul le plaisir de parler d’art est requis. C’est le cas du Verbier Art Summit, qui se tient depuis trois ans dans la station valaisanne. Anneliek Sijbrandij, cofondatrice du sommet avec Marie-Hélène de Torrenté et Julie Daverio en 2017, tient particulièrement au format exclusif de son rendez-vous artistique à but non lucratif: «Lorsqu’ils viennent au Verbier Art Summit, les collectionneurs apprécient d’être un peu hors du temps. Le paysage, les montagnes, la quiétude favorisent la réflexion, la créativité, dans un temps plus long. Les invités qui participent au sommet sont conviés à rester dans les chalets des membres et passent tout leur temps à parler d’art, et rien d’autre. Au coin du feu, assis juste à côté d’un directeur de musée, ou d’intervenants aux conférences, les discussions sont bien plus prolifiques. Le fait que nous soyons nous-mêmes complètement indépendants de tout aspect commercial est fondamental. Au Verbier Art Summit, il n’y a aucun sponsor qui dicte les sujets à aborder. L’indépendance des idées et des débats est totale.»

Organisé autour de conférences thématiques, le Verbier Art Summit est à chaque fois présidé par un invité actif dans le milieu de l’art, chargé de désigner ensuite son successeur. La curatrice allemande Béatrix Ruf, maître de conférences en 2017, avait choisi pour l’édition 2018 Daniel Birnbaum, directeur du Moderna Museet de Stockholm, qui, à son tour, a nommé Jochen Volz, directeur de la Pinacoteca de São Paulo au Brésil, pour mener les débats lors de l’édition de février 2019. 

Ouvert au public

Chaque sommet propose un angle de réflexion. Après un débat sur l’ère digitale l’année dernière, celui qui enflammera les discussions en 2019 portera sur «L’art, le politique et de multiples vérités». Aux côtés de Jochen Volz, une dizaine d’intervenants animeront les conférences, dont la directrice de la Tate Maria Balshaw, l’artiste Ernesto Neto ou encore le neurophysiologiste Wolf Singer. Anneliek Sijbrandij ajoute: «Notre sommet a pour ambition de générer des idées innovantes dans le milieu de l’art et de promouvoir la transformation sociale. Je ne crois pas qu’il existe dans le monde un autre événement artistique comme le Verbier Art Summit qui ne soit relié à aucune foire d’art. Le point fondamental auquel je tiens est qu’il soit ouvert gratuitement à tous, il suffit de s’enregistrer en ligne. Toutes les conférences sont retransmises et un ouvrage est à chaque fois publié pour laisser une trace de la richesse des thématiques abordées.»

La concentration de certains gros collectionneurs en Valais n’est pas étrangère à la création de ce rendez-vous. «Les 25 membres fondateurs ont tous un chalet à Verbier. La plateforme, qui compte aujourd’hui 150 membres provenant de 22 pays, a grandi organiquement grâce à notre conseil d’administration, très impliqué dans l’art.» 

Encore confidentiel, avec une fréquentation n’allant pas au-delà de 450 personnes par jour, le Verbier Art Summit attire les connaisseurs internationaux venus profiter des montagnes et d’Art Genève. Thomas Hug souligne que «les collectionneurs étrangers sont particulièrement curieux de découvrir les collections privées présentées lors de soirées données pendant Art Genève dans les résidences privées de grandes familles établies sur l’arc lémanique et généralement très discrètes. C’est une occasion rare. Le collectionneur peut également apprécier à cette occasion le riche patrimoine artistique des banques comme UBS, Pictet ou encore Syz, par exemple. Le programme VIP et le bassin de collectionneurs se déploient dans la région romande jusqu’aux stations de montagne. Tisser un pont avec le Verbier Art Summit me semble ainsi important. Cette année d’ailleurs, un hélicoptère sera placé à l’extérieur de Palexpo pour permettre aux détenteurs de cartes VIP de rejoindre Verbier, ou Gstaad pour les Sommets musicaux en 20 minutes.»

Un succès romand

Mais avec la multiplication de l’offre, quelle qualité et quelle originalité une galerie exposante peut-elle proposer aux visiteurs dans son tour du monde des foires? Art Genève se veut avant tout une foire commerciale qui rapporte. En témoigne la présence accrue de galeristes réputés. Le suisse Hauser & Wirth ou encore la chinoise ShanghArt ont signé pour 2019. Et bien que le fondateur d’Art Genève refuse de dévoiler ses comptes, le chiffre d’affaires, selon nos informations, avoisinerait les 5 millions de francs. 


Selon Thomas Hug, «les galeries attendent un succès commercial de leur participation. Avec Art Basel, les galeries viennent désormais deux fois en Suisse. Mais à six mois d’intervalle, cela fait sens. Gagosian, par exemple, qui expose dans les deux foires, dévoile des œuvres de qualité qui ne sont pas redondantes. Là réside une grande partie de mon travail: faire en sorte que la galerie montre les œuvres les plus importantes. Sur ce point, c’est une saine compétition avec Art Basel, qui remonte la qualité. Les galeries ont bien compris que prendre des invendus d’autres foires n’engendre pas le succès commercial dans notre région où les collectionneurs sont très exigeants.» 

Collaborations

Depuis deux ans, Art Genève collabore avec le PAD (le salon Pavillon des arts et du design créé à Paris) avec la présence d’une quarantaine de galeries. Pour Thomas Hug, «on ne peut pas prétendre à un niveau international sans proposition de design et d’arts décoratifs. Le PAD a d’emblée enregistré un succès à Genève, car ses clients sont dans la région.» 

Au-delà d’Art Genève et d’Art Monaco, d’autres ambitions se dessinent. Pour Thomas Hug, Moscou semble être la prochaine ville idéale pour créer le troisième salon. Au Verbier Art Summit, l’idée de prolonger les thématiques abordées au cœur de la station valaisanne par le maître de conférences dans son pays fait son chemin. Ainsi, en 2019, le Verbier Art Summit se poursuivra au Brésil le 22 juin prochain. Anneliek Sijbrandij: «Nous profiterons de l’édition de l’ouvrage thématique annuel pour organiser un séminaire avec Jochen Volz à la Pinacoteca de São Paulo avec quelques panélistes présents à Verbier et des artistes académiques. Nous sommes en train d’explorer également d’autres pistes de développement dont je ne peux pas encore parler. C’est un très grand pas pour nous, car cela signifie atteindre un niveau mondial.» Contrairement à d’autres secteurs en pleine mutation, les foires ou salons d’art ont encore de beaux jours devant eux.

* art genève, du 31 janvier au 3 février 2019, Palexpo Genève
** Verbier Art Summit, les 1er et 2 février 2019

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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