Bilan

L’art islandais sous le signe de la nature et des éléments

La population islandaise est considérée comme l’une des plus créatives du monde. Perçant sur la scène internationale, des artistes souvent expatriés restent fortement inspirés par leur lieu d’origine.

  • Sigurjón Ólafsson fut proche des surréalistes à Paris. Son œuvre est exposée dans un musée battu par les vents.

    Crédits: Dr
  • La galerie Fold expose les artistes locaux.

    Crédits: Gallerý Fold / Geirix
  • Père spirituel des artistes islandais, Jóhannes Sveinsson Kjarval signe une œuvre empreinte de magie.

    Crédits: AlmaDis Kristinsdottir
  • Le pop art coloré d’Erro.

    Crédits: Dr

L’Islande exerce une puissante magie sur l’esprit du visiteur. Des éléments à l’état brut. L’eau, la terre, l’air, le feu. Brumes et lumière: une réalité aux contours mouvants. L’intangible sans cesse présent. « Il y a plein d’habitants dans le brouillard », énonce Gunnhildur Gunnardsdotti, architecte. Ce dicton reflète l’affinité des natifs pour le surnaturel. Elfes, trolls, monstres et fantômes peuplent un folklore toujours très présent dans la vie contemporaine. L’Islandaise reprend : « L’Eglise et la religion n’ont eu que très peu d’influence ici. Nous n’avons jamais perdu le contact avec nos anciennes croyances. » Autant de caractéristiques qui se retrouvent par exemple dans le travail de Jóhannes Sveinsson Kjarval  (1885-1972), père spirituel des peintres islandais. Apparenté aux courants cubiste et expressionniste, cet artiste prolifique a beaucoup peint la lave, de même que des personnages aux allures féeriques sur fond de montagnes mystérieuses.

Musique, arts visuels, mode, cinéma, littérature: une population d’à peine 350 000 habitants (trois fois moins que dans l’agglomération genevoise) déploie une formidable énergie dans toutes les disciplines. Traversée par le cercle polaire arctique, l’Islande supporte l’isolement et la longue nuit de l’hiver en se passionnant pour la culture. « A l’école obligatoire, on apprend le tricot, le dessin, la sculpture, la musique et, depuis récemment, même la danse », témoigne Asdis Thoroddsen, cinéaste à Reykjavik. Aujourd’hui connectée aux circuits internationaux, l’Islande exporte des artistes d’une formidable vitalité qui se cristallise dans le nouveau carrefour local, la Marshall House.

Le nom de la bâtisse fait référence au Plan Marshall qui a alloué à l’Islande les fonds pour construire ce grand bâtiment métallique qui était à l’origine une pêcherie. Rénové puis inauguré en 2017, l’immeuble abrite aujourd’hui un restaurant design et des locaux d’exposition. C’est là que l’on trouve le nouveau laboratoire de l’artiste de renommée internationale Olafur Eliasson. Né de parents islandais au Danemark, ce quinquagénaire basé à Berlin passe ses étés dans un studio privé de l’ancien hangar. Fasciné par la relation entre nature et technologie, Olafur Eliasson aime les surfaces: la structure cristalline, les déformations, la lumière et ses effets, la couleur et les formes géométriques. Responsable de la galerie d’Eliasson, Tommaso Gonzo désigne de grands bacs remplis de débris divers : « Vous avez là toutes sortes d’objets collectés sur la côte nord. Du bois flotté, des ossements de baleine, des morceaux de métal rouillé. Eliasson et son équipe vont en faire des œuvres en ajoutant, par exemple, un aimant sous une branche suspendue afin d’en faire une boussole. »

Voisin d’Eliasson, le collectif Kling & Bang. Dans ce pays soumis aux volontés de la nature, les habitants se montrent enclins à s’organiser en communauté. Dans cette logique, une dizaine d’artistes se sont réunis autour d’un projet de galerie en 2003. Géant viking à la barbe rousse, Daniel Björnsson se souvient : « C’était à un moment où nous étions tous en train de revenir après avoir vécu longtemps ailleurs. Il s’agit d’un parcours classique pour les artistes d’ici. Nous commençons toujours par effectuer un diplôme à l’étranger. » Privilégiant l’art émergent et expérimental, le lieu s’avère éminemment vivant avec performances, événements et rencontres. Grâce à ses connections internationales, la galerie a pu accueillir des stars comme l’Allemand Christoph Schlingensief ou l’Américain Paul McCarthy.

La Marshall House abrite le nouveau laboratoire de l’artiste de renommée internationale Olafur Eliasson. (Crédits: Dr)

Troisième pilier de la Marshall House, le Living Museum. Connu localement sous le nom de Nýló (abréviation de « new art » en islandais), le musée est né en 1978 de l’impulsion d’un groupe d’artistes radicaux frustrés par le manque d’intérêt de la Galerie nationale. L’institution repose sur un collectif de 340 membres, une collection en constante expansion et un programme dense. Les débuts du Living Museum ont été portés par la vague punk qui a secoué l’Islande à la même période. Evénement fondateur en 1978, les Stranglers posent pied en Islande et donnent un concert auquel se pressent quelque 2% des habitants. C’est l’étincelle. Björk fait alors ses débuts avec son groupe les Sugarcubes.

Une énergie électrisante libère la jeunesse et pose les bases de la richesse de la scène musicale islandaise. Ce jalon traverse l’ensemble de la population pour qui le mouvement punk constitue une référence majeure. Cette période est relatée à l’Icelandic Punk Museum, repaire underground qui a pris place dans d’anciennes toilettes publiques du centre-ville.

L’histoire locale de l’art se révèle étonnamment récente. « Les premières œuvres importantes datent seulement des années 1930 », souligne Maddy
Hauth de la galerie Fold qui représente les artistes locaux. Jusqu’aux années 1960, le pays était dépourvu d’académie d’art. Ce n’est que plus tard qu’un groupe d’artistes formés à l’étranger a commencé à ramener les idées de mouvements d’avant-garde comme Fluxus (John Cage, Yoko Ono). Les femmes occupent une place prépondérante dans la création, en écho à une culture de l’égalité propre à cette île du grand nord. Dans la langue islandaise, les termes « homme » et « femme » se traduisent par « être humain masculin» et « être humain féminin » (« karlmadur » et «kuenmadur»). « Les traits communs aux deux genres passent ainsi avant les différences », pointe Gunnhildur Gunnardsdotti. Sur la scène contemporaine, Hrafnhildur Arnardóttir alias Shoplifter s’est fait connaître grâce à la sculpture capillaire qu’elle a réalisée pour la pochette de l’album « Medula » de Björk. Installée à Brooklyn, cette diplômée de l’Ecole des arts visuels de New York représentera l’Islande à la Biennale d’art de Venise de 2019.

Et puis, à l’écart de la foule, un musée intimiste qui sublime le paysage islandais. Le Sigurjón Ólafsson Museum se dresse, isolé, à l’est de la baie de Reykjavik. Fondée par la veuve du sculpteur Birgitta Spur, l’institution revisite l’œuvre de ce plasticien qui fut proche des surréalistes à Paris. Le bâtiment incorpore un ancien bunker de l’armée américaine qui a servi d’atelier à l’artiste après la guerre. Les abstractions en trois dimensions d’Olafsson encadrent les fenêtres d’où l’on voit l’océan démonté s’abattre sur les rochers. Saisissant.

Le collectif Kling & Bang privilégie l’art émergent et expérimental. Le lieu s’avère éminemment vivant avec performances, événements et rencontres. (Crédits: Helene Toresdotter)

Guide pratique

Galeries et musées

Marshall House

Ce centre culturel flambant neuf à l’ouest du port abrite le Living Art Museum, le studio d’Olafur Eliasson, la galerie Kling & Bang et un restaurant donnant sur le port. www.nylo.is

Reykjavik Art Museum

S’étendant sur trois sites, le musée est consacré aux artistes islandais contemporains. Ne manquez pas l’étrange bâtiment conçu par le sculpteur Ásmundur Sveinsso. www.artmuseum.is

Sigurjón Ólafsson Museum

Construction isolée sur la baie de Reykjavik, le musée présente l’œuvre du sculpteur Sigurjón Ólafsson. La cafétéria donne l’impression de flotter sur l’eau. 
www.iso.is

Logement

Icelandair Hotel Reykjavik Marina

Superbe complexe au design scandinave installé dans d’anciens entrepôts du port. Comptez 400 francs pour une chambre double.
www.icelandairhotels.com

Guesthouse Freyja

Vous ne trouverez pas moins cher. Excellent rapport qualité-prix. Bicyclettes à disposition. Dès 150 francs la chambre double.
www.freyjaguesthouse.com

Restaurants

Grillid

Cuisine contemporaine et inventive. Situé au dernier étage du Radisson Blu Saga Hotel, le restaurant offre une vue à 180 degrés sur Reykjavik.
www.grillid.is

Kopar

Donne sur le port où s’activent les pêcheurs. Spécialités de poissons. Décontracté.
www.koparrestaurant.is

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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