Bilan

L’art est-il toujours subversif ?

Sexe, nudité, religion ou politique font partie des thèmes de prédilection de nombreux artistes contemporains. Par goût de la provocation ou pour susciter un débat public. Mais la contestation de l’ordre établi ou l’indiscipline peuvent prendre bien d’autres formes. Aymeric Mantoux

  • La plus connue de toutes les œuvres d’Edouard Manet est exposée en 1863 au Salon des refusés, avec nombre de toiles ne respectant pas les codes de l’académisme. Scandale, décadence, le déjeuner fait polémique pour sa vulgarité (sa nudité), loin des canons de l’époque et notamment le regard franc et direct du modèle, Victorine qui semble comme une invitation.

    Crédits: Dr
  • Le « carré blanc sur fond blanc » de Malévitch signe l’acte de naissance de la radicalité dans l’art.

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  • « Merda d’artista » de Piero Manzoni (1961), contient les excréments de l’artiste. Génie ou imposture ?

    Crédits: Jens Cederskjold

En ce soir de juillet à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis, un important centre d’art alsacien, c’est l’effervescence à la fermeture. Dans les salles consacrées à l’exposition monographique du peintre français Gregory Forstner, intitulée « Get in, get out. No fucking around ! » le traiteur installe, au milieu des toiles, les tables pour un dîner organisé pour une grande société française. L’artiste sourit de voir un pupitre dressé devant l’une de ses toiles majeures, « The Ship of Fools - Father and Son Going Fishing », qui figure l’artiste et son père sous les traits de chiens, affublés de casques militaires allemands. Dans quelques heures, le président de l’entreprise « très comme il faut » y recevra ses invités en grande pompe. D’aucuns y verraient de la subversion, de la provocation. Pas pour l’historienne de l’art Marie Maertens qui signe le texte du catalogue de l’exposition. Elle y perçoit un recul certain, un humour grinçant dans ces toiles attirantes, pop, voire volontairement racoleuses : « L’artiste ne rechigne pas à affronter des événements passés, ils sont même une source inépuisable pour son travail. Pour lui, la vie n’est finalement qu’une immense mascarade. » Gregory Forstner, lui, s’efforce de « produire des objets qui conservent une capacité à émouvoir, questionner, provoquer, interroger ». Quid de leur dimension provocatrice ? « Dans mon travail, j’essaie de ne pas être consensuel, confie-t-il. D’avoir une attitude dont le contenu et la forme ne sont pas récupérables, manipulables, constructibles, politiquement, par exemple. Bien que presque tout soit récupérable malheureusement, car une œuvre dépend du contexte dans lequel elle est vue. »

Sur cette toile, l’artiste Ben est intervenu sur une fresque récupérée dans un ancien claque. (Dr)
L’histoire de l’art abonde d’exemples en ce sens. Rembrandt, Titien, Michel-Ange ont suscité l’ire des autorités politiques, religieuses et sociales de leur époque pour en avoir bouleversé les codes. Certains peintres de la Renaissance ont même connu la prison pour des raisons qui aujourd’hui prêteraient à sourire. Autres temps, autres mœurs. Les impressionnistes ont ainsi été conspués à la fin du XIXe siècle pour leur manque de moralité ou leurs atteintes aux bonnes mœurs, depuis l’« Olympia » de Manet ou son « Déjeuner sur l’herbe », à la sculpture « Petite danseuse de quatorze ans » de Degas, jugée à l’époque « indécente ». Autant d’œuvres aujourd’hui considérées dans le monde entier comme des chefs-d’œuvre. « Etrangement, remarque Gregory Forstner, la volonté de faire un objet classique, inaltérable, qui soit plus lourd que le mur qui le porte, rejoint l’idée d’un art subversif dans le sens où il ne cherche pas à être aimable, mais juste à être le plus honnête possible. » L’histoire s’accélère ensuite, puisque, au XXe siècle, les scandales artistiques se multiplient. Par nature, les avant-gardistes érigent la subversion en valeur de base, depuis les artistes révolutionnaires dans la Russie d’après 1917 aux surréalistes à la poésie provocatrice, mais finalement pas si scandaleuse. Surtout au regard de nos contemporains, qui n’ont cessé de repousser les tabous. Balthus, peintre d’origine polonaise, mort en Suisse en 2011, fait scandale avec ses filles nues dans les années 1930, la crucifixion du célèbre peintre anglais Francis Bacon suscite l’indignation en 1944 lors de sa première exposition. En 1961, le plasticien italien, pionnier de l’Arte Povera, Piero Manzoni, est conspué pour sa « Merda d’artista », et, 25 ans plus tard, le photographe contemporain américain Andrés Serrano plonge un crucifix dans de l’urine pour son « Piss Christ » qui défraie encore la chronique aujourd’hui.

Des toiles récentes de Gregory Forstner inspirées par des illustrateurs américains. (Crédits: Dr)
Où s’arrête la subversion, où commence la provocation ? L’art subversif fait-il forcément scandale ? Pas nécessairement, pour Ben Vautier, artiste français d’origine suisse, connu depuis les années 60 pour ses « écritures », qui, depuis plus d’un demi-siècle, alterne performances et expérimentations artistiques dans un esprit proche de la démarche du mouvement Fluxus. « Dans les années 70, écrit-il en préface d’un de ses ouvrages, l’ambiance était à la liberté et à la découverte du tout-possible de Cage et de Duchamp. L’ambiance était à se faire remarquer, à choquer, à étonner. ». Mais il y a un monde entre le carré blanc sur fond blanc de Malevitch, œuvre symbolique marquant la naissance de l’abstraction et annonciatrice d’une révolution fondamentale et le tapage racoleur des innombrables artistes contemporains qui peignent avec leur sang ou leurs humeurs corporelles, juste pour faire parler d’eux. « Pour moi, l’art subversif n’est pas un art choquant ni mêlé au marché de l’art, considère pour sa part l’artiste franco-belge néo-pop Benjamin Spark. Est subversive une œuvre qui se joue des conventions, qui est disruptive, à la manière dont un artiste comme Ernest Pignon-Ernest, par exemple, avec ses piétas, a réintroduit des figures qui avaient disparu depuis la Renaissance, mais avec distance, pour en interroger le sens, en les collant par exemple dans des lieux symboliques dans les rues de Naples. »

Ci-dessus : le « Piss Christ » d’Andres Serrano qui fait toujours scandale aujourd’hui. (Crédits: Dr)

Le XXe siècle a été fécond en mouvements artistiques contestataires, depuis le minimalisme des années 60, incarné par Donald Judd ou Lee Ufan, jusqu’au mouvement artistique « supports-surfaces » dont l’instigateur, Claude Viallat, a contesté l’usage du tableau, de la toile, pour mener des expérimentations formelles totalement novatrices. Que reste-t-il de cette subversion aujourd’hui ? « Pas grand-chose », reconnaît le critique d’art Stéphane Corréard. Seul le street art semble incarner à sa manière un espace de subversion à la fois social, politique et économique. En bombant les murs des villes ou les trains, avec une économie de moyens et de supports qui a longtemps échappé à la récupération du marché de l’art, des artistes comme Futura, Banksy, Blek le rat ou Shepard Fairey, pour n’en citer que quelques-uns, semblent poursuivre cette veine. Fortement engagé dans la lutte pour les minorités, les gays, les transgenres, les femmes, pour l’environnement, il s’est donné comme mission de faire bouger les lignes à travers son art. « L’art crée de la discussion et affecte la réflexion », expliquait-il en 2016, avant d’ajouter : « Dans mon travail, j’allie des concepts provocateurs à des éléments émotionnels liés à la beauté. Une provocation excessive peut repousser le public, et l’esthétique pure sera sans intérêt ou se réduire à une simple évasion. » Pour lui comme nombre d’artistes issus du graffiti, une image doit contenir un concept, prendre aux tripes, mais avoir du sens. Pour diffuser leurs messages, la plupart ont infiltré le système capitaliste ou le marché de l’art, sans forcément en partager la philosophie. Pas de doute, ce sont bien les derniers punks.

« Trois études pour une crucifixion », le premier tableau de Francis Bacon choque en 1945. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. (Crédits: Dr)
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