Bilan

La vitesse: sacre ou tyrannie?

Bertrand Piccard, Felix Baumgartner, Luc Ferry, mais aussi quelques acteurs de l’industrie du luxe nous racontent leurs rapports à la vitesse.

Le 15 octobre 2012, lancé en vitesse de pointe à 1357,6 km/h du haut de la stratosphère, Felix Baumgartner devient le premier homme à avoir pulvérisé le mur du son et le record de vitesse en chute libre, non embarqué dans un avion.

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L’homme est perfectible. De cette recherche de performance naît l’aventure humaine, dont les records sont les plus éclatants marqueurs. Celui de la vitesse est le plus instinctif. Elle dicte le rythme effréné de l’innovation, guide les actions, les décisions. Jusqu’à devenir l’attribut le plus visible du pouvoir. Celui qui maîtrise son temps trouve la puissance. Mais le temps du XXIe siècle s’emballe, va toujours plus vite. Il devient instantané.

C’est le temps mondialisé que Paul Virilio, urbaniste et philosophe, décrit dans un de ses nombreux travaux consacrés à la vitesse : « Il y a une tyrannie aujourd’hui du temps réel, de l’immédiateté, de l’ubiquité, de l’instantanéité. Cette tyrannie commence à être présente dans ce qu’on appelle la mondialisation. Une mondialisation au niveau du temps et non pas au niveau de l’espace. Les antipodes sont toujours aux antipodes, les ruptures sociales entre le nord et le sud sont toujours là (…). La mondialisation, c’est le fait d’arriver dans ce point unique, qui est un point absolu, délirant, où il n’y a plus que du présent, de l’immédiateté. »

Le tout est de savoir si l’homme peut encore maîtriser son temps. Mais avec un sentiment de constant dépassement, seuls ceux qui le devancent ont aujourd’hui la clé du succès. L’économie, le sport, la politique, le luxe ne parlent que de vitesse d’appréhension du monde, que de course à l’innovation et au progrès. Pour Paul Virilio, « si le temps c’est de l’argent, la vitesse c’est le pouvoir. Et la vitesse absolue est le pouvoir absolu. »

Les marques de luxe ne se sont jamais autant associées à des symboles de vitesse. L’automobile, l’aviation, la voile, pour ne citer que ces domaines, offrent tous des records à battre. La traversée de l’océan Atlantique avec le catamaran « Spindrift » sponsorisé par Zenith, le projet Bloodhound soutenu par Rolex de voiture la plus rapide du monde…

Comment la vitesse façonne-t-elle aujourd’hui l’économie, l’aventure humaine ou la société ? Est-elle le moteur, l’enjeu ou le danger ? Bilan Luxe a posé ces questions à des hommes d’action, qui ont été ou qui y sont confrontés quotidiennement.

L’aventurier

Pourquoi l’aventurier existe-t-il encore ? Au siècle du cyberespace, l’aventurier des temps mondialisés a-t-il encore une réponse à donner ? Est-elle toujours en lien avec la vitesse ? Deux des plus illustres figures de l’exploration humaine, Bertrand Piccard et Felix Baumgartner, ont à eux seuls franchi les limites du temps, en vitesse ou en durée. Presque antinomiques dans leur record, l’un par l’horizontalité du parcours céleste et l’autre par sa verticalité, ils se définissent au travers de l’exploit.

L’attachement à la vitesse naît dès l’enfance chez Felix Baumgartner. «La chute libre offre un sentiment de liberté. Et avec le vol et la chute vient la vitesse.» Le 15 octobre 2012, lancé en vitesse de pointe à 1357,6 km/h du haut de la stratosphère, Felix Baumgartner devient le premier homme à avoir pulvérisé le mur du son et le record de vitesse en chute libre, non embarqué dans un avion.

Ce jour-là, plus de 8 millions d’internautes regardent l’exploit, en direct, sur YouTube. Un record absolu. D’un point de vue émotionnel plus que technologique, le public a comparé cette expérience au premier homme sur la Lune. Car, mieux que le suspendre, il a dépassé le temps.

Comment l’homme expérimente-t-il la vitesse du son ? L’aventurier raconte : « Quand vous sortez de la capsule dans la stratosphère à 38 969,4 mètres exactement et que vous vous élancez dans le vide, il n’y a pas d’air du tout. Sans air, vous êtes impuissant. » De la même manière qu’il faut du vent à un voilier pour naviguer, il vous faut de l’air pour contrôler votre corps lors de la chute, et cela est indépendant de vos capacités.

C’est au moment de frapper la première couche d’air que le contrôle doit se faire. Et si vous n’y rentrez pas de manière 100% symétrique, vous commencez à tourner. C’est à ce moment-là, alors que j’étais occupé à contrôler mon corps pour arrêter les vrilles, que j’ai dépassé la vitesse du son, à 1,25 Mach.

Le « boum » supersonique que vous créez à 1357,6 km/h est très éloigné derrière vous, donc vous ne l’entendez pas. Je n’avais aucun indicateur pour m’avertir que je l’avais dépassé. J’expérimentais la vitesse grâce au bruit du vent, très particulier et bruyant. Ce n’est qu’au moment où j’ai touché le sol que l’équipe m’a dit qu’elle avait entendu le bruit supersonique. »

Ce record ultime atteint, que peut faire un explorateur de l’extrême? Expérimenter l’endurance, l’autre grand défi lié au temps. Aujourd’hui, Felix Baumgartner se prépare à affronter l’une des courses automobiles les plus difficiles, les 24 Heures du Nürburgring en seulement six mois de préparation.

Alors, vitesse et endurance sont-elles forcément antinomiques? Pour Bertrand Piccard, en pleine préparation de son vol autour du globe en avion solaire, prévu entre avril et juillet 2015, la réponse fuse: «Je ne lutte pas contre la vitesse! Il ne faut pas opposer vitesse et durée. Avec «Solar Impulse», nous avons dû faire des compromis. Pour plus de durabilité nous devons aller moins vite. Une moyenne de 70 km/h nous permet le vol de nuit. Une vitesse deux fois plus élevée nous aurait obligés à collecter huit fois plus d’énergie. Vous savez, dans la sexualité aussi, on essaye de donner la priorité à la durée plutôt qu’à la vitesse ! »

Pour l’explorateur, l’exploit engendre une autre question fondamentale, la direction. Il en a fait l’expérience lors de son tour du monde en ballon, au-dessus de l’Afrique, en 1999. Pour voler à plus grande vitesse, Bertrand Piccard désobéit délibérément aux ordres des météorologues et décide d’aller chercher des vents plus rapides, 1000 mètres plus haut. Le choix s’avère trompeur.

Le ballon aurait volé deux fois plus vite, mais se serait fait emporter le lendemain en direction du pôle Nord. «Je me suis entendu dire: que préfères-tu, toi soi-disant bon pilote : voler très vite mais dans la mauvaise direction ou plus lentement mais dans la bonne direction? Ce questionnement reflète finalement toute la problématique actuelle de l’humanité!»

La frénésie du mouvement, la perception de cette accélération du temps, l’ivresse de l’urgence anesthésieraient-elles la conscience?

Bertrand Piccard poursuit: «L’humain prend-il la bonne direction actuellement? En moins de cent ans, nous aurons pratiquement détruit les ressources naturelles que la planète a mis des centaines de millions d’années à créer. Cette mauvaise direction est totalement pathologique, sauf dans certains domaines où le progrès doit pouvoir aller vite, comme dans le développement d’énergies renouvelables ou dans la médecine. La question devrait être de savoir si la rapidité a une utilité pour l’avenir.» C’est la logique inéluctable de l’innovation pour l’innovation, qui n’est pas forcément une marque de progrès.

Mais l’homme, dans ses réflexes les plus instinctifs, serait-il, lui, voué à la perfectibilité ? Bertrand Piccard : « D’un côté, l’idée de performance que l’homme a ancrée en lui relève du réflexe, et ce dernier ne tient pas compte du futur. De l’autre, il y a la conscience, qui, elle, tient compte du futur. L’homme est constamment pris en tenaille entre réflexe et conscience.

Ce que je souhaite démontrer avec «Solar Impulse», c’est que l’innovation et l’invention de nouvelles technologies peuvent être rentables, créatrices d’emplois et porteuses de progrès, sans pour autant venir perturber les besoins des consommateurs. L’aventure n’est pas forcément un acte spectaculaire, mais plutôt un acte extraordinaire, c’est-à-dire quelque chose qui nous pousse hors de notre façon habituelle de penser et de nous comporter, de façon à nous améliorer.»

L’industriel

L’imprimante 3D serait en passe de révolutionner le concept même de «made in». C’est ce que certains économistes affirment, au moment où tout un chacun pourra bientôt avoir accès à sa propre «usine» personnelle.

L’imprimante 3D pourrait en tout cas aisément permettre à moyen terme de rapatrier la capacité de production des industriels qui rêvent de dépasser le temps de la délocalisation. Imprimer une maison est désormais possible, tout comme l’impression de tissus humains dans le médical. Mais qu’en est-il de l’industrie du luxe?

La mode s’est emparée de l’outil, qui permet une créativité débridée et un sur-mesure parfait, aux dimensions et aux volontés du client. Des robes-sculptures naissent de l’imaginaire d’Iris van Herpen, pionnière dans cette technique de l’impression 3D en haute couture.

En mixant des matières nobles et des matériaux synthétiques, des techniques ancestrales oubliées et des nouvelles technologies, elle donne vie à des formes inexistantes dans la nature, impossibles ou trop complexes à réaliser de la seule main de l’homme.

Et l’horlogerie? Le 28 avril dernier, le groupe Richemont annonçait la création d’une chaire académique en technologies de fabrication multiéchelles sur le site neuchâtelois de microtechnique de l’EPFL.

Cette chaire veut se concentrer principalement dans les nouvelles technologies telles que l’impression 3D, la lithographie et la gravure plasma, entre autres, dont les progrès spectaculaires permettent de repousser les limites des niveaux de précision que requiert l’horlogerie. Et les enjeux sont là. L’impression 3D et l’injection de métaux sont déjà une réalité en design et phototypage horlogers. Ces procédés permettent d’accélérer, voire de sauter quelques étapes.

Geoffroy Lefebvre, directeur industriel du groupe Richemont: «Nos investissements dans les nouvelles technologies sont en lien avec une recherche de performance manufacturière. Cette notion ne signifie surtout pas le rendement à tout prix, mais permet de mettre rapidement sur le marché des nouveaux produits pour répondre aux attentes toujours plus élevées de nos clients. C’est ce que nous appelons communément le «time to market». Des combinaisons de moyens d’usinage traditionnels et de nouvelles technologies additives type impression 3D apportent cette rapidité et cette réactivité. Nous utilisons communément l’impression 3D pour le prototypage, tout comme la technologie de l’injection de métaux (frittage laser et thermique) qui permet de produire des formes de composants de mouvements ou de joaillerie avec des géométries incroyables et des matériaux prétendument impossibles à usiner. Ces technologies représentent un réel gain en termes de qualité, innovation et créativité des produits.»

Le rythme souvent effréné des nouvelles collections présentées chaque année et même plusieurs fois dans l’année prend toujours plus d’ampleur. Même si l’horlogerie est encore loin des huit collections annuelles que connaît la mode, le phénomène ne risque-t-il pas d’être un danger pour le luxe?

Manuel Emch, à la tête de RJ-Romain Jerome, répond: «L’industrie du luxe s’est construite grâce à l’innovation et à l’expertise de ses artisans. En outre, elle s’est établie sur des produits considérés comme intemporels, ce qui leur confère un gage de qualité. Le diktat de l’immédiateté n’adhère donc pas aux valeurs de cette industrie. Cependant, la véritable finalité du luxe n’est-elle pas de répondre aux besoins de nos clients, constamment à la recherche de nouveauté et d’exclusivité? Il faut donc toujours rester créatif. L’envie du client doit être constamment nourrie. A peine le nouveau modèle horloger sorti des ateliers après de longs mois de réalisation qu’un nouveau modèle est demandé. Nous vivons une réelle frénésie, qu’il devient difficile de refréner.» 

Le philosophe

Cette frénésie de l’innovation, moteur de croissance pour l’économie, est difficile à stopper. Rétrograder signifierait décroissance, mais aussi récession, un programme difficile à soutenir. Et la marche arrière n’est pas recevable. Aujourd’hui, l’époque est à l’innovation pour l’innovation, qui se traduit par une marche en avant inéluctable toujours plus rapide, d’où le sentiment d’accélération de l’histoire.

C’est ce que Luc Ferry nomme dans son dernier ouvrage paru en mai dernier, «L’innovation destructrice », inspiré de la « destruction créatrice » de l’économiste autrichien Schumpeter pour qui elle est «l’impulsion fondamentale qui maintient en mouvement la machine capitaliste grâce aux nouveaux objets de consommation, aux nouvelles méthodes de production (…)».

Pour Luc Ferry, la vitesse est caractéristique du capitalisme moderne : « Avec le XXe siècle, l’homme est rentré dans le siècle de la vitesse. Ce qui va caractériser la version moderne du capitalisme, c’est une compétition entre les entreprises, les peuples, les cultures. La mondialisation de cette compétition a obligé les patrons d’entreprise à rentrer dans le processus d’innovation de manière rapide et violente.»

A cette accélération, deux problématiques l’accompagnent, le court-termisme et l’obsolescence. Luc Ferry : « Les sociétés sont bouffées par le court-termisme. Dans les marchés financiers, cela peut être une véritable catastrophe, car les décisions sont prises par un logiciel à la nanoseconde. Elles vont plus vite que l’humain. Cette question est très angoissante. Et lorsque vous regardez l’horizon de réflexion des hommes politiques dans les démocraties occidentales, il est à quelques heures, à quelques jours. A quelques mois, il est déjà hors champ. Nos démocraties sont ajustées à l’opinion publique, c’est-à-dire à la logique la plus rapide qui soit. La presse, en ce moment, en subit les effets pervers, car le nouveau remplace l’important. C’est l’impératif du scoopisme pour lequel l’important c’est de trouver du nouveau chaque jour, mais le nouveau n’est pas forcément l’important. Le scoop remplace l’essentiel. Comme disait Charles Péguy, le journal de la veille est plus vieux que l’«Odyssée» d’Homère. Tout cela est donc lié à l’innovation destructrice.»

L’effet de balancier viendra peut-être du système démocratique lui-même et la solution à chercher du côté des instances de gouvernance mondiale, qui devront être incarnées et en qui les citoyens pourront se reconnaître.

Luc Ferry: «Il se crée en Europe un musée par jour, car plus vous rentrez dans le court-termisme, plus la nostalgie des racines du passé apparaît, plus la nostalgie de la réflexion apparaît. La nostalgie du passé et la nostalgie du futur apparaissent des contrepoids nécessaires à la logique du court-termisme. Dans le contexte de la mondialisation, les leviers des politiques nationales ne lèvent plus rien du tout. Nous avons besoins d’instances supranationales. L’union bancaire et économique est l’infrastructure de la civilisation européenne. Il faut donc paradoxalement passer par des entités régionales comme l’Europe pour retrouver un pouvoir des nations. C’est l’enjeu de l’Union européenne.»

Et pour chacun de nous, plus simplement, réécouter le chant de la lenteur et retrouver le chemin de la pensée, hors champ.  

Cristina d’Agostino

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