Bilan

La vie mouvementée du groupe Franck Muller

En novembre 1991 commençait une belle histoire qui a débouché sur une success story, même si l’horloger Franck Muller n’est plus actif au sein du groupe. Retour sur 25 ans d'aventure entrepreneuriale dans le luxe suisse.
  • Né à La Chaux-de-Fonds en 1958, Franck Muller (ici en 1995) est diplômé de l’Ecole technique supérieure de l’horlogerie de Genève.

    Crédits: Dr
  • 1983 Une des premières créations de Franck Muller.

    Crédits: Dr
  • 2001 Lors du Grand Prix de l’horlogeriede Genève, l’année de sa création.

    Crédits: Dr
  • A Genthod (GE), le Domaine Les Amandoliers est devenu le siège de Franck Muller Watchland.

    Crédits: Dr
  • Franck Muller et Vartan Sirmakes fondent en 1991 la société Technowatch, à Genthod (GE).

    Crédits: Dr
  • 2008 Lauréat du Prix de l’industrie de Genève: Vartan Sirmakes et Nicholas Rudaz, general manager du groupe.

    Crédits: Dr
  • Aeternitas Mega 4, montre à grandes complications datant de 2010.

    Crédits: Dr
  • 2017 Montre Cintrée  Curv ex, édition spéciale pour les 25 ans de la marque.

    Crédits: Dr
  • Le groupe expose ses collections au Top Marque Monaco 2016.

    Crédits: Dr

Une fois de plus, l’histoire d’une marque horlogère genevoise se confond avec le cosmopolitisme de la ville du bout du lac. Dans le cas présent, il ne s’agit pas d’un Polonais, d’un Allemand ou d’un Hollandais, mais de la rencontre entre un horloger suisse et un sertisseur arménien. Retour en arrière.

Lire aussi: 

C’est à Istanbul que Vartan Sirmakes voit le jour en février 1956. Son oncle Hagop vit et travaille alors déjà à Genève au sein d’une entreprise spécialisée dans les cadrans. Deux ans plus tard, en juillet 1958, Franck Muller naît à La Chaux-de-Fonds. Active dans la chaussure, sa famille vient s’établir à Genève peu après.

1974 est une année majeure, non pas à cause de la Révolution des œillets intervenue au Portugal, mais parce que c’est l’année qui a vu Vartan Sirmakes, arrivé entre-temps à Genève, et Franck Muller commencer chacun un apprentissage. Le premier s’initie au sertissage chez Antonio Bertolini tandis que le second tente un apprentissage de maçon-carreleur, qu’il va vite abandonner.

Une montre transformée lance le premier atelier

Franck Muller passe pas mal de temps au marché aux puces de Plainpalais où il sympathise avec deux hommes qui vont changer sa vie: Hubert Leuba et Natan Schmoulowitz, tous deux commerçants et experts de montres anciennes, à une époque où les restaurateurs de montres étaient rarissimes. Ce dernier va encourager le jeune Franck à entrer à l’Ecole d’horlogerie de Genève.

Habile comme personne pour démonter et remonter une montre, Franck Muller obtient le meilleur diplôme de l’Ecole technique supérieure de l’horlogerie et, comme prix, une montre Rolex, en pièces détachées. «Plutôt que de la remonter bêtement, je me suis amusé à la transformer, lui ajoutant un quantième perpétuel rétrograde, ce qui m’a permis de la vendre 10'000 francs à un collectionneur qui, quatre ans après, la mettait aux enchères à Monaco et en tirait 450'000 francs français.»

Ces 10'000 francs ont permis à Franck Muller de financer son premier atelier, aux Eaux-Vives, ainsi qu’un établi indépendant chez l’horloger Svend Andersen qui, en plus de créer des montres exceptionnelles, restaurait la collection de montres de poche de Patek Philippe avec Franck Muller. Cette même année, Vartan Sirmakes termine son apprentissage et décide d’ouvrir son propre atelier. André Colard, de chez Stern Frères, lui confie ses premiers travaux. Puis ce sera au tour de Pierre-Alain Blum, propriétaire d’Ebel, de lui fournir le sertissage des boîtiers de montre Cartier.

Une première mondiale en 1986

Dès 1981, Franck Muller présente ses premières créations à son nom. Mais ce n’est qu’à partir de 1986, ayant acquis beaucoup d’expérience, qu’il décide de créer sa société, Diamu, destinée à commercialiser des mécanismes de complication. Il engage rapidement deux horlogers et va notamment fournir le mouvement de la montre Michelangelo d’Ulysse Nardin. Peu après, Franck Muller présente au Salon international de Vicenza (en Italie) sa première Cintrée Curvex ainsi qu’un tourbillon breveté avec répétition minute et quantième perpétuel en première mondiale.

De son côté, Vartan Sirmakes se diversifie en créant en 1988 une structure à Plan-les-Ouates (GE) destinée à créer des composants de boîtiers, et des boîtiers, avec notamment Daniel Roth comme client. Désirant monter en puissance, il veut s’associer à un horloger et parvient à convaincre Franck Muller. Ensemble, ils fondent en novembre 1991 la société Technowatch, sise rue du Village 15 à Genthod (GE). Les parts de cette nouvelle structure sont réparties entre Franck Muller (53%) et Vartan Sirmakes (47%).

Lire aussi: 

Ayant la confiance d’Alain-Dominique Perrin, Franck Muller parvient à récupérer le stand de Daniel Roth au Salon international de la haute horlogerie (SIHH). Il va y présenter dès 1992 une collection originale de sept modèles, dont quatre premières mondiales en complication montre-bracelet et la montre la plus compliquée du monde. Très vite, le duo s’associe avec deux importateurs: Roberto Carlotti (pour le marché italien) et Hratch Kaprielian (pour le marché nord-américain et les Caraïbes). La start-up décuple sa production, passant de 300 pièces produites en 1993 à près de 3000 en 1994.

Rebaptisée entre-temps Franck Muller Watchland, la société inaugure le 30  septembre 1995 des locaux plus vastes: le Domaine Les Amandoliers, toujours à Genthod. La société compte alors 35 salariés. En 1997, en désaccord avec les organisateurs, la jeune marque quitte le SIHH. Alors que ses ventes atteignent les 12  000 pièces, elle crée son propre salon à partir de 1998: le World Presentation of Haute Horlogerie (WPHH), lequel se déroule sur son site de Genthod où le projet Watchland est lancé, soit un investissement de 20 millions de francs pour construire deux nouveaux bâtiments à côté du manoir datant du début du XXe siècle. En 1999, Gucci tente discrètement de racheter le groupe avec une offre d’environ 1 milliard de francs qui impliquait le départ de Vartan Sirmakes. Cela échoue.

L’époque est à la consolidation du marché horloger: le groupe Swatch acquiert Breguet en 1999, puis Glashütte, Jaquet Droz et Léon Hatot en 2000. LVMH lance son pôle horloger et s’empare de TAG Heuer, Ebel et Chaumet. Tandis que Richemont prend le contrôle de Jaeger-LeCoultre, IWC et Lange & Söhne. De son côté, le groupe Franck Muller ne veut pas être en reste et étudie le rachat de Genta et Roth, mais doit y renoncer à cause du prix demandé. Quelques mois plus tard, le duo se rabat sur Mahara (MHR) Montres à Genève, une marque lancée par Dominique-Marie Pibouleau en 1987. Suivront le lancement des marques Karbon, European Company Watch (ECW) et Pierre Kunz (dès 2001). En 2002, le chiffre d’affaires atteint 330 millions de francs. 

Grave crise entre les fondateurs

Une grave crise éclate courant 2003 entre les deux cofondateurs alors que le groupe emploie 480 personnes entre Genthod et Plan-les-Ouates et que près de 49'000 montres ont été vendues en 2002. Franck Muller souhaite cesser l’aventure des marques Pierre Kunz et ECW. Des plaintes sont déposées de part et d’autre. Franck Muller quitte même son bureau au siège de Genthod. Après une crise qui aura duré un peu plus d’un an, un accord est finalement trouvé. Afin de faciliter la cession du paquet de titres du groupe, il est envisagé très sérieusement une entrée en bourse. Dans l’intervalle, Franck Muller cède 5% de ses actions au profit de différents distributeurs.

Désormais seul aux commandes, Vartan Sirmakes reprend sa stratégie de création d’un groupe multimarques, à l’image de ses principaux concurrents. En 2005, le groupe intègre Rodolphe & Co., sis à La Chaux-de-Fonds (NE), ainsi que la marque parisienne Alexis Barthelay. Malgré la crise intervenue quelques mois auparavant entre les actionnaires, le groupe représente quelque 650 personnes en tout (dont 500 sur Genève).

Très ambitieux, un projet de développement aux Bois (JU) est présenté. La page d’un divorce avorté semble définitivement enterrée. L’entreprise est même déclarée lauréate du Prix de l’industrie du canton de Genève en 2008. Alors que son idée jurassienne semble gelée, sa direction présente un projet de construction d’une petite manufacture à Pont-en-Ogoz (FR). Son chiffre d’affaires atteint 283 millions de francs.

 

Peu après, la crise économique frappe durement le monde horloger. Le groupe annonce le licenciement de près de 250 personnes sur 550 places de travail sur Genève et supprime ses projets d’extension. Discrètement, le groupe achète, en 2010, 52% des actions de Luch, qui possède une usine en Biélorussie où étaient fabriquées des montres bon marché. En parallèle, un arrangement fiscal avec l’Etat de Genève est signé qui porte sur environ 200 millions de francs. Enfin, à défaut d’une entrée en bourse, Franck Muller décide de céder encore 10% à Vartan Sirmakes pour se consacrer à l’immobilier. En 2012, il sort complètement du capital du groupe tout en gardant un mandat de représentation de la marque.

Plus inattendue, la nouvelle surgie en 2014: un fonds d’investissement sur le luxe est créé en partenariat par le groupe horloger et le gérant d’actifs Notz Stucki. A la suite du décès de son distributeur japonais, le groupe reprend en 2015 ce réseau de distribution. En 2016, Franck Muller Watchland représentait tout de même 630 collaborateurs en Suisse (dont 370 sur Genève). Le chantier de l’extension du site de Genthod est rouvert. Au programme: la livraison de deux nouveaux bâtiments, rajoutant 16  000 m2 d’espace de production sur le site Watchland, pour fin 2017.

Lire aussi: 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

Du même auteur:

Le capital-investissement connaît un renouveau en Suisse
Le Geneva Business Center de Procter & Gamble récompensé pour ses RH

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."