Bilan

La vie devant soie

Dans la plus pure tradition artisanale, la tisserande Karola Kauffmann transforme des fibres naturelles en précieux objets textiles, à la fois pièces de vêtement uniques et œuvres d’art.

Les divinités scandinaves du destin se nomment les Nornes. Filles du nain Dvalin – on les prétend parfois enfantées par les Elfes - se sont elles qui, selon la légende, tissent le fil de la vie des hommes. Ce qui explique que Karola Kauffmann appelle « habit de fée » un genre de robe pour enfant produit d’une seule pièce en soie d’organza. Une tunique aussi légère que le voile de brume qui, en ce début d’été orageux, s’étend au-dessus de l’étang devant son atelier. Manière de dire aussi que rencontrer la tisserande, c’est s’embarquer dans voyage à travers les mythes. Sur la route de Laufenburg, en Forêt-Noire, une bifurcation discrète à la sortie du village de Hottingen, conduit en quelques centaines de mètres à la clairière où se trouve sa maison, sur les berges de la rivière Murg qui, plus loin, se jette dans le Rhin. La fable des Nornes doit avoir été tissée dans un semblable lieu.

Etoffe Pink Floyd

Son tissu d’organza raconte une autre fabuleuse histoire, celle des bobines de soie dont il est tiré, récupérées par un marchand dans l’épave engloutie d’un navire. Ce matériau dont aucun tisserand ne voulait, mais que Karola Kauffmann s’est empressée d’acheter, est ainsi devenu la matière première de son travail. « Il est difficile de trouver du fil et du fils retors de qualité », assure-t-elle. « En Suisse, il n’existe plus aucune filature et les grossistes sont devenus rares ». Du coup, Karola Kauffmann veille sur son stock de caisses remplies de dévidoirs dodus venus des anciennes manufactures Dürsteler et Zwicki comme sur le trésor des Nibelungen. Et à ce niveau, même les rebuts des fabriques valent de l’or. A la manière de cette étoffe, où la tisserande a mêlé des fils de cuivre tirés de moteurs électriques à des fils d’or. Ou encore ce tissu paysan produit avec des lins de Vienne et de Leipzig découverts dans un dépôt et vieux de 130 ans. Il y a plus de vingt ans, Karola Kauffmann recyclait déjà des bandes magnétiques de concerts des Pink Floyd, de conférences du gourou Osho Baghwan et de pièces radiophoniques de Heidi pour fabriquer une serge glam-rock qui scintille d’éclats vert et anthracite. « C’est souvent le hasard de ma quête de matériau qui m’inspire », raconte la tisserande en attrapant un châle dont les teintes noires et or s’écoulent comme les eaux de la rivière au soleil. Le caractère rétif des fils, la chaîne de soie, la trame du cachemire le plus fin et la soie brute s’unissent en un tissu qui s’étend et se fronce. Bon nombre de ses objets fonctionnent d’ailleurs comme des images. Ses vêtements ne sont pas seulement destinés à être portés mais peuvent aussi s’accrocher à un mur. Le travail du textile n’appartient-il pas aux arts décoratifs ?  

Triple armures

Sur ses métiers à tisser manuels, Karola Kauffmann réinterprète sans relâche un savoir-faire ancestral. Le modèle de base, toujours le même, résulte du croisement entre fil de chaîne et fil de trame. Ce qu’on appelle une armure. Les fils de la chaîne sont enroulés sur l’ensouple, dans le sens longitudinal des supports tendus du tissu. Le fil de trame est alors élevé et abaissé à l’aide d’une navette ou à la main entre les fils de chaîne. Trois armures donnent ainsi naissance à tous les types de motifs. Dans la forme la plus simple - la toile - le fil de trame passe alternativement au-dessus et au-dessous des fils de chaîne donnant à l’étoffe le même aspect sur ses deux faces. Quand la trame passe sous un fil de chaîne puis au-dessus d’au moins deux chaînes, on obtient un serge aux côtes obliques. Les modèles à relief les plus connus sont le serge diamant et le serge en arête de poisson. Dans ce cas, les deux faces du tissu sont d’aspect différent. L’armure atlas, elle, donne des tissus dont la face supérieure reflète la lumière en l’irisant. Cet effet, qui confère au damas son aspect éclatant, se crée en passant le fil de trame d’abord sous une chaîne puis sur plus de deux.

Bouquetin laineux

Au début de sa carrière, il y a trente ans, la corvée d’installer les quelque 3 400 fils de chaîne du métier à tisser effrayait la tisserande. Aujourd’hui, ce travail – qui peut lui prendre une semaine – qui consiste à faire des chaînes de soie, de cachemire ou de lin jusqu’à cent mètres de long et à les enrouler sur l’ensouple participe, pour elle, à une phase de préparation méditative. « Une sorte de moment de bonheur anticipé » explique Karola Kauffmann qui crée sans cesse du neuf, inventant des formes qui peuvent susciter de la tension, de l’irritation. Comme cette pièce qui semble teintée. Sauf que l’effet dégradé est dû à l’entremêlement savant d’étoffes ordinaires et de twill, ce tissu de soie à côtes très fines. Magique !

Mais dans l’atelier, le matériau le plus noble – elle est modestement la seule tisserande au monde à savoir le travailler – est le poil du yangir, cette variété de bouquetin qui vit en Mongolie. Une matière réputée difficile à domestiquer. Pour un seul châle, Karola Kauffmann peut ainsi passer jusqu’à quatre jours d’affilée sur le métier. « Je ne veux rien reproduire », explique-t-elle pour justifier le caractère unique de ses produits, vendus dans les expositions consacrées à son travail. D’ailleurs, elle n’accepte aucune commande. Un vrai luxe qui vaut évidemment son prix. Comptez 4 000 euros pour la fameuse étole en laine de bouquetin asiatique. « Les tissus sont notre seconde peau. Ils sont faits pour se démarquer et être remarqués. » Et les siens portent un signe très particulier : celui d’une sublime beauté.

Information et adresse sur le site www.karolakauffmann.ch. Ses travaux sont exposés à la Triennale du Musée des arts appliqués de Francfort à partir du 5 octobre

Crédits photos: Vera Hartmann

Konrad Koch

Aucun titre

Lui écrire

Aucune biographie

Du même auteur:

Bienvenue chez Hannes B.
Des Jaguars dans les montagnes

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."