Bilan

La valeur d’une seconde

La vitesse semble être l’une des qualités les plus enviables de la société moderne. Dans les développements techniques où la concurrence l’impose, dans le sport où il s’agit de battre des records, dans les informations que nous obtenons en temps réel. Mais le rythme et la vitesse ont pour chacun une signification tout individuelle. Y compris pour les quatre personnalités que nous avons rencontrées pour parler de la valeur du temps.
  • Œuvre de Rolf Sachs «Camera in Motion»

    Crédits: Rolf Sachs
  • La comète Tchoury éloignée de 6,4 milliards de kilomètres.

    Crédits: NavCam ESA

Partout, les informations se bousculent jour après jour sur de nouveaux records de vitesse, sur de nouvelles conquêtes de la rapidité. Le train japonais à sustentation magnétique détient depuis longtemps le record du train le plus rapide du monde avec ses 603 km/h. L’Italien Simone Origone, athlète célèbre du kilomètre lancé, franchissait début avril la barre des 252,6 km/h, battant son propre record du monde.

Le bolide Hennessy Venom GT qui, sur l’aire de lancement du Kennedy Space Center de la NASA, a atteint la vitesse record de 435,31 km/h ou le projet BLOODHOUND mené par Andy Green qui a pour objectif d’établir un nouveau record mondial de vitesse terrestre d’ici à 2015-2016 grâce à un véhicule supersonique propulsé par un réacteur et un moteur-fusée pour atteindre les 1 000 miles à l’heure (1 609 km/h).

Pour nous autres amateurs de voitures ordinaires, la notion magique « de 0 à 100 km/h » est clairement le critère à l’aide duquel nous jaugeons un véhicule. La liste des marques qui réalisent ça en moins de 4 secondes se lit comme le Who’s Who du haut de gamme: Porsche, Lamborghini, Ferrari, McLaren, Bugatti, etc. Et la génération des véhicules électriques ou hybrides n’est pas en reste: la nouvelle Model S de Tesla le fait en 3,3 secondes sans la moindre goutte d’essence.

Mais notre avidité pour les records de vitesse prend aussi des formes plus étranges : il paraît que le rappeur Eminem détient un record avec 6,5 mots par seconde. Et quelqu’un a calculé que le boxeur Floyd Mayweather Jr. a gagné plus d’argent par seconde que n’importe qui avant lui lors de son combat victorieux le 2 mai : 83 333 dollars/seconde. 

La vitesse, un facteur de succès

Jean-Claude Biver, CEO de la marque TAG Heuer, est un homme qui vit au rythme de cette ère de vitesse. « Tout va plus vite que naguère: la technologie, l’information, la communication, constate-t-il. S’il n’en allait pas ainsi, ce serait une tragédie. La vitesse est un facteur de succès. Celui qui ne va pas vite a perdu!» Est-ce pour cela que la Smartwatch est sortie si rapidement des ateliers de Biver ? « Réagir à l’iWatch n’a rien à voir avec la vitesse, c’est obligatoire. »

Les secondes sont, pour ainsi dire, le business de Biver, même les centièmes de seconde. Car c’est en 1916 déjà que Jack Heuer a breveté le premier chronographe au centième de seconde. « Cela reste, aujourd’hui encore, la plus petite unité de mesure pour les montres mécaniques », explique Jean-Claude Biver. D’abord pour des raisons techniques et, deuxièmement, «l’homme n’est pas fait pour des réactions plus rapides, la capacité réactive de ses doigts et de ses yeux est limitée ».

Il en va différemment des chronométrages électroniques lors de manifestations sportives comme la formule 1 ou les courses de ski, où l’on mesure le millième de seconde. Chez TAG Heuer, il est de tradition de s’associer au sport. « Cela fait partie de notre ADN : depuis le début, nous sommes des fabricants d’instruments qui mesurent le temps. Avec McLaren, par exemple, nous célébrons trente ans de partenariat.»

Jean-Claude Biver se décrit lui-même comme un homme rapide : « Au travail, tout doit aller vite. Mais quand se présente un problème ardu, je suis volontairement lent. Je laisse passer une nuit, puis une autre. Je me prends du temps et je m’en fais un ami. Il ne faut jamais avoir le temps comme adversaire : il gagne toujours. »

Le monde de l’art devient éphémère et rapide

L’artiste, designer et photographe suisse Rolf Sachs est très lié au thème de la vitesse. Un de ses arrière-grands-pères avait inventé le vélo à roue libre, l’autre était le fils du fondateur d’Opel. Rolf Sachs a son studio à Londres mais vit aussi à Saint-Moritz, où il est président du Bobsleigh Club et vice-président du Cresta Run.

« Il n’y a pas grand-chose qui active autant l’adrénaline que de foncer dans le canal glacé du Cresta Run, s’exclame-t-il avec enthousiasme. Quand le Run a été construit à la fin du XIXe siècle, il n’existait aucun endroit où un homme pouvait être aussi rapide – sauf s’il se jetait par la fenêtre. » Le Cresta Run devient d’ailleurs de plus en plus rapide. « La piste est certes restée la même, mais le matériel est toujours plus véloce et les équipages toujours meilleurs. Ils atteignent des vitesses de pointes de 140 km/h. »

Dans son nouveau projet, « Camera in Motion », l’artiste a filmé le paysage entre Coire et Tirano en pose lente et visualisé ainsi la vitesse de manière artistique. « Et aussi la continuité, complète-t-il. Devant, la vie passe à toute vitesse, derrière, la netteté demeure longuement. » Rolf Sachs vit à plein régime.

« Chaque génération pense que c’était mieux avant. Mais ne vivons-nous pas une époque incroyablement intéressante ? Nous bénéficions d’une technologie qui nous offre d’énormes opportunités. A elle seule, la mobilité a révolutionné le monde au XXe siècle. Autrefois, on se rendait à Saint-Moritz pour deux ou trois mois, aujourd’hui juste pour une réception d’un soir. Ou alors, pour une somme dérisoire, on passe le week-end à New York. Et ça devient toujours plus passionnant : dans vingt ou trente ans, presque plus personne ne circulera sur la route: pour toute distance un peu longue, tout le monde aura son Skycar. La science-fiction devient réalité, j’en suis enthousiasmé! Le sport, naguère réservé à une classe privilégiée, est devenu un bien social commun, l’espèce humaine devient plus grande et plus forte, les races et les gènes se mélangent. L’ambition de performances meilleures et plus rapides a toujours été présente, mais elle va encore s’accélérer. Le monde de l’art devient lui aussi incroyablement éphémère et rapide. De nos jours, on fait surtout de l’art pour l’instant. Cela nous oblige à nous conditionner pour une réceptivité rapide.» A l’agenda de Rolf Sachs, chaque minute est occupée. « Il faut apprendre à agir de manière sélective avec l’offre de vélocité. Aujourd’hui, c’est notre plus grand défi. »

Lutter contre le centième de seconde

Pour l’athlète bernoise Mujinga Kambundji, qui vient d’avoir 23 ans, la lutte contre le temps est chose quotidienne. « En un an seulement, j’ai réussi à améliorer mon meilleur temps sur 100 mètres de 17 centièmes. On dirait un battement de cils, mais en sprint c’est énorme.» Et elle, la championne suisse de 100 et 200 mètres, confirme: « Mon temps de 11,4 secondes sur 100 mètres ne dit rien en tant que tel mais, quand je cours sur 200 mètres, il me semble très court. Et sur 60 mètres très long. Je ressens le temps de manière très relative et je ne ressens pas non plus les secondes en compétition. Je sais seulement si ça marche bien ou pas. Je me suis entraînée à coordonner le corps, les mouvements et la tête. Pendant la course je n’y pense plus, cela fonctionne de manière presque automatique. »

D’où vient cette ambition d’être toujours plus rapide ? « Etre rapide fait aussi plaisir. Les compétitions sont une motivation en soi : plus je réalise de bons temps, plus je peux participer à des meetings. Et gagner est une supersensation ! Cela me motive aussi pour le dur travail de l’entraînement, en hiver, de savoir que je peux réaliser des temps encore meilleurs. Bien sûr, je ne peux pas me faire une idée concrète d’un centième de seconde. Ça n’intervient qu’ensuite, quand j’analyse la course en vidéo. Et sur la photo finish on voit très bien ce que signifie un écart d’un dixième de seconde. C’est encore plus évident dans les compétitions en salle sur 60 mètres : là, même les millièmes de seconde font la différence. Lors des derniers championnats du monde en salle, les cinq premières athlètes étaient séparées de 6 centièmes de seconde seulement ! »

Est-ce que Mujinga, fille d’une mère Suissesse et d’un père Congolais, est rapide dans la vie quotidienne aussi ? Elle rit : « Dans la vie de tous les jours, je suis plutôt une Bernoise typique, j’aime prendre mon temps et je ne me laisse pas stresser. » Interrogée sur ses racines africaines, elle dit : « Lors des camps d’entraînement en Afrique, je remarque que là-bas, au quotidien, la vitesse joue un rôle tout différent. Ici, on s’énerve quand le bus n’est pas à l’heure, là-bas on attend qu’il arrive. Mon père dit toujours : en Europe on a une montre, en Afrique on a le temps. »

En cosmologie, impossible de tromper le temps

« Il faut savoir attendre en cosmologie », professe Kathrin Altwegg. « L’espace, le temps et la vitesse y ont d’autres dimensions. » L’astrophysicienne, professeure à l’Université de Berne, a dû attendre dix ans et demi jusqu’à ce qu’un de ses plus grands projets livre ses résultats. C’est le temps qu’il a fallu à la sonde Rosetta pour aller jusqu’à la comète Tchourioumov-Guérassimenko, abrégée Tchoury, située à la distance improbable de 6,4 milliards de kilomètres de la Terre. Elle y est arrivée en novembre dernier.

Après un voyage à la vitesse de quelque 55 000 km/h. «Par rapport à la Terre, précise Kathrin Altwegg, car la vitesse est toujours quelque chose de relatif: par rapport à la comète, elle n’était que de 20 cm/seconde. On aurait pu se promener confortablement à son bras.» Les signaux du module d’atterrissage « Philae », que l’Université de Berne a développé sous l’égide de Kathrin Altwegg pour cette mission de l’Agence spatiale européenne (ESA), prennent aussi leur temps, actuellement à peu près 25 minutes, pour parcourir cette distance incommensurable jusqu’à la Terre.

« En cosmologie, on ne peut pas tromper le temps. La vitesse de la lumière reste de 300 000 km par seconde. C’est de la physique, une grandeur fixe. Au fond, c’est rassurant en ces temps de vitesse sans cesse accrue.» Encore un chiffre hallucinant ? La comète dont l’astrophysicienne analyse les composants pour en tirer des déductions sur la genèse de la Terre serait âgée d’environ 4,5 milliards d’années. Kathrin Altwegg peut-elle vraiment se représenter ces chiffres ?

« C’est vrai que c’est une demi-éternité. L’homme est pratiquement incapable de se représenter de tels espaces-temps. La vie de l’homme dure environ 80 ans, c’est sa mesure. Dans cette vie, il entend accumuler autant que possible. Du coup il faut que ça aille vite. Moi aussi, je m’énerve quand j’arrive à la gare avec quelques secondes de retard. Mais dans la durée de l’Univers, ce n’est rien. Les quelques millions d’années de l’existence de l’humanité ne sont déjà qu’un clin d’œil. Notre rapidité fait que l’homme ne voit plus très loin. Or, avec l’électronique précisément, on en aurait les moyens. Les humains ne vivent que dans leur temps, pas pour l’avenir. »

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