Bilan

La vague à l’âme

C’est à Oman, lors du premier « Act » des Extreme Sailing Series, que Bilan Luxe a rencontré Ernesto Bertarelli. Très impliqué dans cette monotypie taillée pour la mer – des multicoques de 40 pieds – celui qui vient de célébrer les 10 ans de la victoire mythique en Coupe de l’America fait le point sur sa carrière vélique.
  • Crédits: Nicolas Righetti/Rezo
  • L’extreme 40 Alinghi en course à Oman. Crédits: Lloyd Images

Sur les bords du golfe d’Oman, en ce début de mois de mars, la ville de Mascate accueille les navigateurs engagés dans la course des Extreme 40. En mer, Ernesto Bertarelli et son équipage se préparent à affronter leurs sept concurrents.

A bord, embarquée comme sixième «homme» sur l’Extreme 40 Alinghi, j’ai le privilège d’être jetée directement dans le bain de la compétition. Et le constat est immédiat : à plus de 23 nœuds de vent, évoluer entre les deux coques d’une F1 des mers n’est pas une corde à l’arc du marin d’eau douce que je suis, expérience faite.

Pourtant, ce concept de passager embarqué fait partie intégrante du concept des Extreme Sailing Series : faire vivre la course de l’intérieur à ceux qui le désirent, presque « sans filet », bardés, casqués et accrochés au trampoline tendu entre les deux coques de ces bolides. Encore peu médiatisées en Suisse, les régates d’Extreme 40 sont pensées pour séduire le vaste public. Proche des côtes, même quelquefois au cœur des villes comme à Singapour, chacun des huit « Acts » s’organise près d’une mégapole.

Les bateaux, capables d’atteindre des vitesses proches de 30 nœuds, attirent la crème des navigateurs. En tête du championnat, Alinghi, barré par Ernesto Bertarelli, surfe sur la bonne vague. Rencontre.

D’où vient cet engouement pour la voile chez les Bertarelli ?

Cela remonte à très loin. Mon père déjà, avant d’épouser ma mère, était un amateur de voile et participait à de nombreuses régates sur monocoque en Méditerranée, dans les années 1950. Par la suite, il a laissé tomber la compétition, mais sans perdre le plaisir de naviguer en croisière, avec la famille.

Chaque été, avec ma sœur, nous attendions avec impatience ce rituel : retrouver notre père pendant deux semaines en mer. Car le reste de l’année il travaillait beaucoup. Nous partions du port de Civitavecchia dans la province de Rome pour naviguer autour de l’île d’Elbe ou du Giglio.

Pour nous, c’était une aventure, presque aussi romanesque qu’un tour du monde! Imaginez, mon père, ma mère, ma sœur et moi sur un petit bateau pas plus long que 6 mètres, il fallait aimer ! (Rires.) Mais ma mère adorait la voile, et encore aujourd’hui elle continue, à plus de 70 ans, à passer du temps sur son bateau à voile.

Mon amour de la voile vient d’avoir été élevé sur un bateau. A notre adolescence, mon père nous a interdit la moto, mais nous a permis de prendre la mer. La liberté, nous l’avons donc trouvée au large, sur un bateau, en quittant la pointe de la plage où nous attendaient ma mère et mon père, plutôt qu’en tournant l’angle d’une rue.

C’est vers la mer que l’on a cherché et trouvé notre liberté d’adolescents. C’est une bonne forme d’éducation, car la mer est bien moins hasardeuse que le danger qui peut surprendre au coin d’une rue, mais il faut apprendre à la respecter 

La voile, d’abord une histoire de rencontres ?

Oui. La première rencontre décisive fut celle de Pierre-Yves Jorand, qui navigue encore à mes côtés aujourd’hui, vingt ans après. Il a été mon régleur de grand-voile dès les premières compétitions. C’est ensemble que l’on a fait cette fameuse cabriole sur un dernier bord à l’occasion du Bol d’Or 1994 et passé la ligne d’arrivée à l’envers, en troisième position. Une photo qui a fait le tour du monde! En 2000, une autre rencontre a été déterminante. Cette année-là, j’ai eu envie d’aller voir la Coupe de l’America.

Je suis donc parti pour un week-end en Nouvelle-Zélande et, quand je suis rentré en Suisse quelques mois plus tard, Russell Coutts et Brad Butterworth m’appelaient pour discuter de l’éventualité de constituer une équipe. La suite, vous la connaissez. Ces rencontres se sont faites au fil du temps. 

Vos attentes ?

Depuis que la série des D35 existe, Alinghi a terminé à chaque fois le championnat sur le podium. Nous étions donc assez confiants quant à notre niveau.

Mais nous nous sommes rendu compte que le jeu en Extreme 40 était très différent par rapport au D35: la performance pure du bateau en termes de vitesse et de régate est moins importante que le positionnement par rapport à la flotte et aux marques du parcours. Cette série s’apparente presque à du « match race » mais en flotte.

Nous avons donc fait quelques ajustements et changé deux fois de tacticien l’année passée et encore une fois cette année. C’est aussi, et à la différence des D35, exclusivement une classe de professionnels. Je suis d’ailleurs le seul amateur à la barre d’un bateau. C’est un défi qui m’apporte beaucoup en termes de connaissances et de performance.

Physiquement, par contre, l’effort n’est pas plus musclé qu’en D35, car il y a moins de surface de voile et le gennaker de l’Extreme 40 est relativement plus petit. Mais comme la navigation se pratique en bassin plus restreint, il y a plus de manœuvres, cela demande donc un effort plus cardiaque et très intense.

Vous êtes-vous impliqué financièrement en Extreme 40 ?

J’ai sponsorisé quelques années les Extreme Series et je suis content de l’avoir fait. Ce choix a permis à la classe de survivre et d’être aujourd’hui une magnifique plate-forme pour les jeunes équipes qui ont de petits budgets mais les dents longues. La différence se fait surtout sur la qualité des hommes, plutôt que sur l’argent que l’on pourrait dépenser sur le bateau ou sur les voiles.

C’est un nouveau format qui offre du spectacle, en particulier un magnifique événement à Porto, au milieu de la ville, où 50 000 personnes se retrouvent sur les rives du Duro pour suivre ces régates palpitantes entre deux « murs » qui bordent les rives du fleuve qui traverse la ville, à quelques mètres seulement de l’emblématique pont Eiffel qui relie Porto à Gaja. 

L’Extreme Sailing Series vient de signer un premier partenariat avec Land Rover, mais dans l’ensemble, pourquoi ce championnat peine-t-il à trouver du financement ?

Je pense que les Extreme Series souffrent un peu de l’ombre que leur fait la Coupe de l’America, depuis que la course a décidé de passer en multicoques. Bien sûr, ce choix incite de plus en plus de professionnels à se diriger sur ce type de bateaux, mais, d’un autre côté, l’America’s Cup et ses régates sur AC45 sont une copie en beaucoup plus cher de ce qui se fait déjà en Extreme 40 depuis 2007.

Je pense que les organisateurs auraient mieux fait de réduire un peu les budgets des équipes, et ainsi offrir la chance à plus de bateaux de participer. En termes de sponsoring, les temps sont durs pour tout le monde. Lors de la 32e America’s Cup, Alinghi pouvait compter sur le soutien de plus de 40 sociétés, sponsors et fournisseurs officiels confondus.

On était alors entre 2003 et 2007 et l’économie se portait bien. Il est certain que la stratégie d’Oracle n’a pas fait de bien à l’image de la voile, mais ce sport reste une grande source d’inspiration pour la communication des entreprises, tant sur la communication de valeurs à l’externe que sur la communication interne, team spirit, stratégie, sport propre, etc.

Alinghi vient de célébrer les 10 ans de sa victoire en Coupe de l’America. Votre sentiment?

C’était exceptionnel, et ça restera exceptionnel, car désormais il sera très difficile pour une équipe européenne de gagner la Coupe de l’America. Je ne vois certainement pas cette opportunité arriver lors de cette édition. Plus les années passeront, plus on se rendra compte que cet exploit était historique.

Je pense que nous pouvons dire qu’Alinghi a été une source d’inspiration dans le monde de la voile ces dix dernières années. Quand je prends du recul, j’ai le sentiment d’avoir eu la chance de partager avec mon équipe un grand moment de vie. Lorsque l’on a perdu la Coupe en 2010, la parenthèse s’est refermée. Mais une nouvelle participation à la Coupe de l’America n’est pas impossible.

Simplement, les conditions-cadres pour une participation d’Alinghi ne sont pas réunies. Elles sont aujourd’hui beaucoup trop à l’avantage du Defender, et les coûts beaucoup trop élevés par rapport à la situation économique du moment. De plus, les AC 72 sont à mon avis très dangereux.

Ce que l’on peut espérer ? C’est que les organisateurs prennent acte de ce qui est en train de se passer et ajustent le tir pour la prochaine fois.

Y a-t-il une génération Alinghi ?

Oui, je le crois. Les garçons qui naviguent aujourd’hui sur le lac ou à l’international – souvent contre nous d’ailleurs – étaient des adolescents lors de notre victoire en 2003. Ils étaient certainement devant leur poste de télévision à regarder les victoires d’Alinghi. Ça a certainement dû les inspirer. Nous avons une jeune génération très prometteuse.

Ça fait plaisir de les voir monter en puissance. Il faut maintenant qu’ils s’exportent, qu’ils aillent en Nouvelle-Zélande, à San Francisco, qu’ils se mettent en compétition.

Que répondez-vous aux amateurs de voile qui n’apprécient pas la professionnalisation de ce sport sur le lac Léman, suite aux engagements toujours plus nombreux de navigateurs pros sur D35 ?

Personnellement, je trouve que c’est une bonne chose ! Realstone, l’équipage arrivé premier l’an dernier, était composé de Suisses. Ce sont tous des jeunes, majoritairement professionnels. Des talents prometteurs qui, sans les D35, auraient loupé l’opportunité de faire une belle carrière. Grâce à cette monotypie, ils sont en Extreme 40 cette année.

Grâce aux D35, ils ont trouvé un sponsor qui aujourd’hui les suit à l’international, c’est fabuleux! Et derrière eux, de plus jeunes encore les talonnent! Ils se sont entraînés pendant des mois sur le lac grâce aux D35 pour réussir à se qualifier en Californie pour la Red Bull Youth America’s Cup qui aura lieu en septembre. On constate que les D35 font énormément de bien à la voile suisse.

Vous avez déjà repéré des nouveaux talents pour une prochaine Coupe de l’America ?

C’est un peu tôt pour le dire (sourire.). Mais il y a un très beau réservoir suisse! La génération qui navigue aujourd’hui en Coupe de l’America est composée de navigateurs qui ont mon âge. Sans dire que cette génération est complètement finie, il serait souhaitable d’y voir plus de jeunes.

D’autres projets aujourd’hui ?

La famille est très impliquée dans la protection des océans. Nous avons réussi à créer deux zones de réserves marines importantes : l’une d’elles, les British Indian Ocean Territories aux îles Chagos, représente 1% de la surface des océans. Ce sont de toutes petites îles – réparties sur 3 atolls – situées au sud des Maldives, dont la faune et la flore sont par chance préservées depuis cinquante ans.

L’autre zone, au large du Belize, est un atoll extrêmement riche en biodiversité. Cette implication est le fruit de notre rencontre avec George Dufilled, producteur du film The end of the line.

La meilleure décision que vous ayez prise ?

Certainement de m’être lancé dans la Coupe de l’America à un moment où j’étais assez jeune pour le faire et de ne pas m’être arrêté à la peur du qu’en dira-t-on ou d’avoir cédé face à un projet qui pouvait paraître un peu trop ambitieux. Il faut oser, avec réalisme ! C’est un conseil que je dois à mon père.

Dès le moment où ma décision fut prise de m’engager dans la compétition avec Pierre-Yves Jorand sur ces grands multicoques lémaniques – qui pouvait sembler une idée largement surdimensionnée, et peut-être est-ce toujours le cas – il m’a toujours encouragé. Et c’est suite à cette expérience et en me souvenant de ce conseil que j’ai pris la décision de me lancer dans la Coupe de l’America.

Même si, à ce moment-là, il n’était, hélas, plus là.

La moins bonne ?

(Hésitation.) C’était aujourd’hui ! Lorsque l’on a décidé de dérouler le gennaker au dernier empannage sous le vent au passage de la porte. Ça nous a coûté la première place pour arriver finalement à la dernière. (Rire.)|

Cristina d’Agostino

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."