Bilan

La théorie des extrêmes

Alors que la montre connectée occupe l’actualité des deux côtés de l’Atlantique, l’obsession des horlogers suisses pour la complexité mécanique ne faiblit pas.
  • La Reverso Tribute Gyrotourbillon de Jaeger-LeCoultre

    Crédits: Dr
  • La montre la plus compliquée du monde de Vacheron Constantin

    57 complications, dont plusieurs inédites.

    4 planches de calibre

    2800 composants

    242 rubis

    8 ans de recherche et développement

    Crédits: Dr
  • TAG Heuer Carrera Heuer-02T Tourbillon, la montre à complications mécaniques la moins chère du marché

    Crédits: Dr
  • La dernière née de la manufacture Cartier, la Rotonde Astromystérieux

    Crédits: Laziz Hamani
  • Montblanc 4810 Exotourbillon Slim

    Crédits: Dr
  • Crédits: Dr

Comme une brillante réponse des vues les plus complexes de l’esprit à la connectivité infinie des logiciels, les horlogers ne cessent d’exploiter les rouages mécaniques comme un pari lancé aux meilleurs outils d’exploitation de Cupertino. Au fil des siècles, des découvertes et des victoires de l’homme sur l’infiniment petit, la complexité mécanique a toujours trouvé un nouvel élan.

Aujourd’hui, l’intelligence de la main est portée en étendard, dans l’espoir de faire mieux, plus beau, plus grand que l’intelligence artificielle. Elle veut garder son rang.

L’obsession pour la perfection mécanique est intacte. Thierry Stern, patron de Patek Philippe : « L’obsession de la complexité des mécanismes vient de notre philosophie établie par les fondateurs de notre marque et qui reste inchangée depuis 1839, à savoir de concevoir, développer et fabriquer les meilleures montres au monde, une vision que nous respectons au quotidien et que nous appliquons pour chaque nouvelle création. Notre clientèle apprécie de plus en plus les montres à plus-values techniques, et d’ailleurs certains nouveaux clients n’hésitent pas à s’offrir une première montre de notre marque à complications, telle qu’un Quantième Annuel, alors qu’il y a plus de dix ans on entrait généralement dans la marque avec une montre classique comme la Calatrava. Il ne s’agit pas de faire des complications uniquement pour la complication, mais des montres avec des indications et fonctions utiles et fiables, ce qui est essentiel à nos yeux. En haute horlogerie, les nouvelles générations de clients qui s’intéressent à la belle horlogerie se passionnent pour ces mécaniques complexes réalisées avec des savoir-faire mêlant tradition manuelle et haute technologie, ces dernières étant si différentes de leur monde plus virtuel… » 

En 2016, les dernières collections des maisons de haute horlogerie se plaisent à le prouver. Et il y en a une, plus extrême et obsessionnelle encore, qui mérite sa gloire. La montre de poche la plus compliquée du monde de Vacheron Constantin sortie en fin d’année passée pour célébrer les 260 ans de la marque genevoise. Baptisée de la très sobre et monomaniaque Référence 57260, cette master piece à deux faces bat tous les records de l’histoire horlogère, car elle regroupe 57 complications, dont plusieurs inédites.

Quelques exemples ? Deux quantièmes perpétuels, l’un grégorien et l’autre hébraïque, des calendriers astronomique, lunaire et religieux. Un chronographe à rattrapante double rétrograde, un réveil, une sonnerie Westminster et un tourbillon sphère armillaire. En chiffre, cela donne 4 planches de calibre, 2800 composants, 242 rubis, 75 complications et huit ans de recherche et développement. Et un record.

Celui d’avoir dépassé en nombre de complications l’indétrônable tenante du titre en vingt-six ans d’existence, la Patek Philippe Calibre 89, réalisée, il faut le souligner – et l’exploit en la matière reste entier – sans aucune construction assistée par ordinateur, puisque la CAO n’existait tout simplement pas en son temps. Cette course louable à la perfection résume le mantra de l’horloger au pays du compromis : n’en faire aucun pour atteindre l’excellence. 

L’isochronisme, ce graal obsédant

Les ennemis jurés du mouvement mécanique et de la marche parfaite de l’organe réglant, ces fameux défauts d’équilibre du balancier et du spiral, ces frottements, force centrifuge et autre champ magnétique sont l’obsédante torture du monde horloger. Alors qu’un microprocesseur vous règle cela en 1.3 GHz de vitesse d’exécution (contre quelque 5 Hz généralement dans l’horlogerie) dans une montre connectée, les maîtres horlogers demeurent très inspirés pour trouver des parades, inventer de nouveaux matériaux amagnétiques ou sans frottement, dans la montre mécanique.

Dernier en date, cette année, le mouvement Senfine, de Parmigiani Fleurier, la manière la plus parlante pour la manufacture intégrée appartenant à la Fondation de Famille Sandoz de célébrer les 20 ans de la marque fondée par Michel Parmigiani. Et de poursuivre un rêve, identique à toute l’horlogerie, celui d’atteindre le mouvement mécanique perpétuel, que la pile ou la batterie la plus perfectionnée ne pourra jamais donner.

Commencées en 2004, les recherches ont été menées par Pierre Genequand, un ingénieur genevois ancien collaborateur du CSEM, le Centre suisse d’électronique et de microtechnique. Spécialiste d’une technologie d’ingénierie spatiale exploitant les propriétés sans frictions des articulations flexibles, il était convaincu que cette technologie représentait un fort potentiel dans le domaine horloger.

Le CSEM et la manufacture Vaucher, l’une des entités du pôle horloger de Parmigiani Fleurier, ont aujourd’hui abouti à sa mise en œuvre à l’étape de prototype. Le mouvement, qui s’alimente sur une source d’énergie conventionnelle, présente un organe régulateur d’une autonomie sans précédent. La forme et le matériau choisis sont fondamentaux et n’auraient pas abouti sans une formidable puissance de recherche technologique. Et le cœur de l’horlogerie est là aujourd’hui.

Plus aucune avancée mécanique sans l’appui des technologies les plus avant-gardistes venues de l’aérospatiale, l’aéronautique ou l’automobile. Qui dit haute horlogerie ne dit pas horlogerie de grand-papa. Dans ce cas, la structure en silicium – qui regroupe balancier, spiral et ancre en un seul tenant – supprime tous les pivots et axes de rotation d’un régulateur classique, des sources potentielles de frottement. Le résultat ? Quarante-cinq jours de réserve de marche. Et ce n’est qu’un début, selon Michel Parmigiani. Montre connectée ou montre mécanique à haute technologie, ces secteurs se battent sur le terrain de l’avant-garde. 

Une beauté complexe

Ce qui doit séduire, au même titre que la complexité mécanique, c’est la beauté esthétique de l’œuvre en mouvement. Car l’obsession des maîtres « ès complications », c’est la mise en scène du temps, l’allégorie d’une fonction, la poésie de l’extrême. Ici, l’œil s’attarde sur le ressort spiral qui bat. Là, c’est la cage d’un tourbillon volant qui hypnotise. Et au dos du chef-d’œuvre, c’est l’éclat régulier de la lumière sur une arête que l’on admire. Plus que la perfection technique, c’est offrir l’ivresse du temps suspendu par la beauté mécanique qui obsède l’horloger.

Qu’elle soit mystérieuse, comme le démontre encore Cartier cette année avec son modèle Astromystérieux – qui défie l’apesanteur en offrant l’illusion de voir flotter un mouvement – ou hypnotique – comme la Reverso Tribute Gyrotourbillon de Jaeger-LeCoultre, dont les deux cages du tourbillon volant bi-axial tournent à des vitesses différentes pour mieux plonger au cœur des rouages – l’esthétique est au cœur du système. 

La haute horlogerie, un luxe à la portée du plus grand nombre?

Donner simplement l’heure ne suffit plus. Si la montre connectée en est la preuve, l’horlogerie mécanique se doit de trouver des réponses. Complexité, esthétique, métiers d’art, l’obsession grandit depuis quelques années. Mais la dernière en date, plus risquée, s’est concrétisée cette année. Offrir des complications horlogères à des prix très abordables.

Cette proposition, très concrète, est venue de deux marques de prestige : Montblanc et TAG Heuer qui sortent coup sur coup un tourbillon volant trois fois moins cher chez Montblanc et un tourbillon volant chronographe jusqu’à dix fois moins cher pour la marque chaux-de-fonnière.

Jean-Claude Biver, patron du pôle horlogerie de LVMH et de TAG Heuer: « Nous sortons un tourbillon chrono COSC, car nos manufactures intégrées et verticalisées (cadran, boîte, mouvement) nous le permettent. Les technologies de fabrication ont évolué et nos prix de revient sont devenus plus compétitifs grâce à ces nouveaux procédés et nouvelles méthodes. Nous y sommes arrivés, car l’intention de réaliser cet objectif a été mise en place dès le premier coup de crayon du projet. Nous n’avons laissé à personne le choix de ne pas y arriver. Je crois beaucoup dans le luxe accessible chez TAG Heuer. Cela veut dire que dans toutes les gammes de prix, aussi bien celle qui est à 1000 francs que celle, haut de gamme à 50 000 francs ou 100 000 francs, la marque TAG Heuer doit toujours présenter une valeur perçue trois à cinq fois supérieure au prix. Mais ce luxe accessible n’est pas une nouvelle tendance, car il existe depuis fort longtemps. Il est d’ailleurs à l’origine du succès de TAG Heuer dans les années passées. Par contre, il est vrai que le client devient plus sensible au prix et qu’il va plus facilement porter son choix sur le luxe accessible qu’auparavant. On constate d’ailleurs ce phénomène dans tous les produits, et pas uniquement dans les montres. » L’obsession de la mécanique ou de la belle mécanique, la théorie des extrêmes ne fait que commencer.

Cristina d’Agostino

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