Bilan

La science vision

On pourrait appeler leur monde de la science vision. Inspirées par la fiction, mais bien réelles, leurs constructions mécaniques tendent à bouleverser les codes. Ce qui les inspire? le mouvement perpétuel parfait, à la frontière entre science et art. François-Henry Bennahmias, CEO d’Audemars Piguet, rencontre Theo Jansen, physicien et artiste hollandais créateur des « strandbeest ».

François-Henry Bennahmias, à gauche et Theo Jansen, à droite

Theo Jansen participe à l’exposition « le bord des Mondes » au Palais de Tokyo à Paris (jusqu’au 17.05.15) www.strandbeest.com

Crédits: Alban Kakulya

Pourquoi l’industrie horlogère a tant besoin d’art à votre avis ?

Theo Jansen:Je ne peux y répondre qu’au travers du partenariat que je vis avec Audemars Piguet. J’ai été chroniqueur pour des quotidiens dans les années 1980 et 1990, et j’ai beaucoup lu sur la notion de temps. Un phénomène qui m’intéresse depuis toujours. Le fait de remonter un mécanisme pour qu’il dure le plus longtemps possible est très similaire à mon travail.

Avec «mes bêtes», j’essaie moi aussi de leur inculquer une autonomie grandissante. Lorsque je parle avec les collaborateurs d’Audemars Piguet, tous ont la passion de la mécanique. C’est ce point précis qui lie nos deux mondes. C’est une passion qui me dévore, qui m’empêche de dormir la nuit. J’y pense tout le temps, c’est une sorte d’addiction à laquelle je ne peux pas me soustraire. Mais c’est une drogue plutôt saine. (Rire.)

François-Henry Bennahmias:Ce n’est en aucun cas une notion de besoin. A chaque fois qu’une marque horlogère communique, soit dans la musique, soit dans le cinéma ou encore l’art, ce vecteur est un moyen de parler et de toucher à la vie. Le rapprochement avec le monde de l’art est évident – c’est ce que vient de dire Theo Jansen  – il y a de si nombreuses similitudes entre nos deux mondes, entre le travail d’un artisan chez nous et le travail d’un artiste. C’est un message de vie. L’art et l’horlogerie sont une célébration du temps. A travers elle, on oublie complètement la notion de l’instant. C’est la remise en cause perpétuelle des acquis.

F.-H. B.: qu’est-ce qui vous fascine dans l’art de Theo Jansen?

Nous n’y sommes pas allés par hasard. A la seconde où nous avons découvert le travail de Theo Jansen, nous avons immédiatement accroché. Son œuvre fascine, car elle ramène à l’enfance, touche notre âme. C’est un mélange de mécano et de Walt Disney. C’est le fait de partir d’un objet quelconque et immatériel – un tube en plastique – qui, assemblé à d’autres, se met à marcher. C’est le monde de la fantaisie absolue. J’aime quand une création touche à l’âme profonde. 

De quelle manière l’art de Theo Jansen va-t-il ou a-t-il déjà inspiré ou influencé le design ou le style Audemars Piguet ?

F.-H. B.: Le travail de Theo Jansen ne va pas nous inspirer mécaniquement parlant. Mais son univers, oui. Son monde est une école de vie, d’humilité et de passion. C’est une expérience qui me fait réfléchir au quotidien à comment gérer les gens, sur comment les laisser partir sur des chemins qui ne sont pas habituels. Car le talent amène à créer des œuvres qui sont hors du temps. 

T. J.: qu’avez-vous appris au contact de l’industrie horlogère et peut-être d’Audemars Piguet ?

Au Brassus, j’ai parlé avec beaucoup de collaborateurs de la marque, de grands horlogers. C’est évident que nous avons quelque chose en commun. Lorsque vous regardez cette vallée, vous comprenez comment ils ont pu réfléchir à de nouveaux mécanismes, utiliser des matériaux simples pour en faire un objet d’une extrême complexité. C’est exactement ce que j’essaie de faire, partir de la simplicité pour en restituer quelque chose de complexe. Ce contraste amène de la tension, de la vie dans l’objet.

Mis à part les considérations artistiques, il y a forcément un intérêt commun à faire se rejoindre une clientèle ? Votre avis ?

F.-H. B.: Nous n’avons jamais mis en avant nos montres, pendant que nous exposions le travail de Theo à Art Basel Miami. Bien évidemment, dans le monde de l’art, à un moment donné, les clients se croisent. Mais notre seul message est de leur délivrer une émotion. De leur faire partager un trésor, une expérience. Nous ne souhaitons pas promouvoir nos montres au travers du travail d’un artiste, ça serait une aberration. 

Pourquoi ?

Parce que ça annihilerait complètement l’authenticité de notre message. Car celui que nous souhaitons délivrer est de l’ordre de l’émotion. Faire vivre à nos clients quelque chose que l’argent ne peut acheter. A partir de là, cela n’empêche pas, plus tard, de leur parler horlogerie, mais lorsque nous présentons Theo Jansen, nous souhaitons être le plus neutre et authentique possible.

Si d’aventure nous prenions le circuit facile: un artiste, une montre, la clientèle s’éloignerait très, très vite de ce genre de configuration. Ça ne marche pas et je n’y crois pas du tout. Theo aura marqué notre histoire avec l’art, comme une véritable histoire d’amour. Et c’est précisément là la force de l’art.

Est-ce que cette neutralité était une condition ?

T. J.: Non, mais j’apprécie énormément ce respect dans la collaboration. Car ainsi je ne me sens pas comme un pantin obligé de danser. Ils m’ont simplement offert la liberté de montrer mon art où je le souhaitais. Et pour un artiste, la liberté est capitale. Evidemment, j’ai forcément besoin de l’industrie pour financer les expositions. C’est donc bien que ces collaborations existent. La chance d’avoir été présent à Art Basel Miami, pour la première fois, n’aurait pas pu se faire sans Audemars Piguet. 

Quelle est votre frontière entre science et art ?

T. J.: J’ai inventé le système du mouvement de la jambe en 1991, sans travailler sur la beauté. Je l’ai fait de manière théorique, par l’étude informatique d’algorithmes, afin que les « Strandbeest » bougent comme de vrais animaux et ainsi provoquent dans notre cerveau une réaction instinctive, primitive. En tant qu’artiste, je me considère très chanceux d’avoir trouvé quelque chose qui se confronte autant à l’humain.

C’est aussi la raison pour laquelle la « bête » se multiplie autant sur YouTube, sur la cybertoile. Au milieu des années 1990 j’ai publié sur le net les secrets du mouvement naturel de la bête, ce que j’appelle l’ADN de la « Strandbeest ». Des milliers d’étudiants se sont mis à la construire grâce à ce code. Les « Strandbeest » ont l’air sympa, mais en fait « elles » nous utilisent. Elles infectent nos cerveaux. Elles m’ont infecté il y a vingt ans et, depuis, je ne peux penser à rien d’autre. Je ne contrôle plus la « bête ». Les étudiants ont l’illusion de passer un bon moment, mais en fait la « bête » les utilise pour se reproduire…

Votre graal ?

T. J.: C’est le moment où les «Stranbeest» deviendront complètement indépendantes de moi, comme des enfants qui deviennent adultes. J’ai encore beaucoup de travail… 

Votre graal horloger, c’est aussi ce mouvement perpétuel ?

F.-H. B.: Bien sûr. C’est la montre 100% mécanique qui deviendrait totalement indépendante, sans aucune aide. Cette recherche de la durabilité, en respectant la mécanique pure, sans aucune connectivité.

C’est votre dialogue entre la science et l’art ?

F.-H. B.: Aujourd’hui, le mélange entre l’art horloger absolu et le digital mécanique est plus que jamais présent. Notre but, c’est d’arriver juste avant la barrière technologique, mais en restant mécanique.

Cristina d’Agostino

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."