Bilan

La fibre contre vents et marées

Vice-président de la prestigieuse maison de textile qui porte son patronyme, Pier Luigi Loro Piana allie sa passion pour la voile à l’expérimentation des tissus lors des régates qu’il organise. Reportage.
  • Pier Luigi Loro Piana sur son Southern Wind 100 de 31 mètres

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  • La fibre de fleur de lotus est travaillée à la main dans les 24 heures qui suivent la récolte.

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«On aurait pu faire mieux », lâche-t-il en manœuvrant la barre de « Cape Arrow », une fois la ligne d’arrivée franchie. Impossible cependant de déceler une réelle pointe de déception chez le skipper Pier Luigi Loro Piana, tant la joie de naviguer semble dominer toute autre émotion… Même lorsqu’une poignée de secondes avant la fin de cette deuxième manche son Southern Wind 100 de 31 mètres, en tête, se faisait âprement doubler par deux mastodontes à voile.

En cette mi-mars, la Loro Piana Caribbean Superyacht Regatta bat son plein dans les eaux caribéennes de Virgin Gorda, un confetti des îles Vierges britanniques. L’édition 2015, organisée par Loro Piana, fleuron italien du textile d’exception, rassemble une dizaine de super-yachts qui rivalisent de gigantisme.

Avec cette régate annuelle, et son pendant à Porto Cervo, « Pigi » partage sa passion pour la voile avec une communauté privilégiée d’amis, propriétaires de bateau et professionnels sportifs. Mais pour l’entrepreneur à la moustache élégante, désormais vice-président de la société familiale cédée en 2013 au conglomérat LVMH, c’est aussi un moment de vérité.

Reconnue dans le monde entier pour ses créations vestimentaires en poil de vigogne, cachemire ou laine mérinos extrafine, la maison innove aussi dans des domaines spécifiques comme le sport de voile, et plus largement les activités de loisirs haut de gamme. Bermuda, polo, veste imperméable: son savoir-faire repose en partie sur la combinaison de tissus à fibres naturelles et la recherche de nouvelles matières qui répondent aux critères de confort exigés par des activités comme la voile.

« La qualité des tissus est évaluée en laboratoire. Mais au final, nous voulons savoir ce qui se passe dans la réalité en observant en direct sur le vêtement les effets d’un environnement, celui de la voile, qui peut vite devenir hostile », explique Pier Luigi Loro Piana de sa voix rauque.

Aux membres de l’équipage de « Cape Arrow », « Pigi » y compris, et aux partenaires de l’enseigne de tester les tissus sous toutes leurs coutures, à l’épreuve du vent, de l’eau, de la chaleur et de tout élément naturel auxquels sont confrontés les clients finaux de cette gamme plus sportive de Loro Piana.

Une invention « triple couche »

La maison s’est récemment penchée avec minutie sur l’élasticité des matières. Ses recherches ont débouché sur un tissu composé de trois couches, déclinable sur plusieurs types de vêtements, indispensable pour des pièces liées à la voile.

L’ingrédient magique s’appelle Storm System, une membrane étanche brevetée que Loro Piana a développée dans les années 1990. Composée de micromolécules si proches les unes des autres qu’elles empêchent toute eau de pénétrer le tissu, elle mesure 5 microns, soit 15 fois plus fine qu’une feuille de papier. Rattachée à cette membrane, la couche de jersey élastique permet d’aboutir à un vêtement sans doublure. Ces deux couches sont jointes au tissu externe, résistant ainsi à l’eau et au vent, qui peut être traditionnel – coton, cachemire ou encore lin et soie – ou se composer de microfibres plus spécialisées.

Retour à bord de « Cape Arrow ». La dizaine de marins, qui endossent la veste de voile imperméable composée de ce tissu « trois couches » pour affronter les gerbes d’écume et les coups de vent, se précipitent soudainement à tribord. Une grand-voile s’est effondrée dans l’eau, après s’être détachée lors du hissage. Sous les ordres de Pigi et de Francesco de Angelis, célèbre skipper italien également à bord, les gestes rapides et maîtrisés rassemblent la masse détrempée au centre du bateau.

« Je suis convaincu que les fibres naturelles peuvent aider les performances », commente Pier Luigi Loro Piana. Pour lui, il est primordial que toute pièce, dont la veste de voile, accompagne son propriétaire dans ses mouvements, souvent brusques ou agiles, sur le bateau. 

Pur lin et coton

La même réflexion est menée sur le bermuda à six poches entièrement en lin. Il doit assurer un confort absolu aux gabiers lors de leurs acrobaties sur les mâts tout en les protégeant des intempéries et des grandes chaleurs. « Les fibres de ce modèle sont puissamment entrelacées, ce qui prolonge sa durée de vie. C’est la deuxième année consécutive que l’équipage et moi-même testons cette pièce, sans l’avoir modifiée. » Objectif : éprouver le tissu pendant la compétition pour évaluer sa résistance.

« En temps normal, nous n’aurions jamais utilisé du pur lin pour des activités de navigation, ajoute-t-il. Or c’est une fibre naturelle forte, parmi les plus solides du monde. En mer, ce tissu absorbe l’eau très vite, mais il relâche le liquide très rapidement aussi, ce qui en fait une qualité. »

Autre test : le polo à manches longues en coton biologique. Une matière plus fragile, aérienne. « Nous avons affiné ce modèle au bout de plusieurs années, le temps d’équilibrer les fonctionnalités, comme le fait de maîtriser la respirabilité de la peau en cas de grosses chaleurs ou encore l’absorption de l’eau lors de fortes pluies. »

Résultat pour ces matières ? Approuvé, estime l’entrepreneur une fois la régate terminée. 

Une fleur d’exception

Dans sa course aux tissus rares, Pier Luigi Loro Piana décrit la quête du lotus comme l’une de ses plus grandes aventures. « C’est la fibre végétale la plus raffinée du monde », dit-il, exalté. Une matière qui au premier coup d’œil ressemble au lin. Mais qui, en termes de qualité, se situerait bien au-delà. « Sa fibre a un diamètre moyen de quelques microns seulement. A titre de comparaison, celle de la laine extrafine mesure environ 10 microns. »

Le travail sur la plante est unique en son genre. C’est sur les rives du lac Inle, à l’est de la Birmanie, qu’elle pousse en abondance. L’intrépide entrepreneur voulait à l’époque transférer les récoltes de lotus en Italie pour transformer la matière première entre ses murs. Impossible. « L’extraction des filaments des tiges exige un travail très minutieux. On ne peut le faire qu’à la main, dans un délai de vingt-quatre heures après avoir cueilli les fleurs », détaille-t-il.

C’est par conséquent sur place que les artisans birmans, avec lesquels la maison italienne a noué un partenariat exclusif, conçoivent ces étoffes sur des métiers à tisser d’un autre temps. Deux mille tiges sont nécessaires pour créer un peu plus d’un mètre de tissu. Soit une production très exclusive de moins de 75 mètres par mois.

« En analysant les propriétés de la fibre de lotus au microscope, on peut apercevoir une particule qui agit comme une éponge. C’est ce qui permet au tissu de ne pas plisser. » Pier Luigi Loro Piana expérimente sa découverte pendant les régates qu’il organise depuis quelques éditions déjà. « C’était à Virgin Gorda que je suis venu pour la première fois avec ce blason en fleur de lotus pour voir comment sa fibre réagissait à la chaleur et à l’humidité. Le résultat a été immédiatement fantastique. »

Année après année, l’entrepreneur reste surpris par la capacité du lotus à préserver la fraîcheur. Sa finesse, exemplaire pour fabriquer des accessoires délicats comme les foulards, en fait une matière moins appropriée pour des pantalons. Pour le maître des tissus, le veston en fibre de lotus s’avère idéal pour conclure les journées de régate, « lorsque les propriétaires se retrouvent entre eux en soirée ».

Pour l’édition 2015 de ses expérimentations en mer, Pier Luigi Loro Piana est globalement satisfait de la qualité de ses modèles. Comme chaque année, il a repéré ces détails de fabrication qui pourront être améliorés au nom du confort de ses clients. « La technologie pour faire évoluer nos étoffes ne cesse de progresser, et avec elle l’exigence de notre clientèle. Nous serons continuellement à la recherche de nouveaux matériaux et de nouvelles combinaisons. La priorité : la qualité des fibres que nous développons actuellement aux quatre coins du monde. Il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir dans une matière première déjà exploitée. » 

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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