Bilan

La subversion prépare son grand retour au cinéma

Omniprésent dans les années 70, le cinéma subversif a perdu de son influence. La faute à internet et à la disparition de nombreux tabous. Mais le règne actuel de la bien-pensance augure une nouvelle subversion dans le septième art.

« Grave » est bien plus complexe qu’un banal film d’horreur.

Crédits: Dr

En 1896, aux balbutiements du septième art, la projection du film américain « The Kiss » provoque un immense scandale. En cause, la représentation à l’écran d’un baiser sur la bouche. C’est la première trace de subversion sur grand écran. Et aussi la preuve que les mœurs ont changé comme le précise Laurent Dutoit, directeur des cinémas genevois Scala et City : « Ce qui était considéré comme troublant ne l’est plus forcément car le monde a évolué, il s’est ouvert. » Un avis partagé par Thomas Schärer, chercheur et enseignant à la Haute Ecole d’art de Zurich : « C’est le public qui fait la subversion. Cette dernière est beaucoup plus rare que dans les années 60 et 70. A l’époque, les valeurs de la société étaient bien plus rigides. Il suffisait de montrer des scènes de nu pour outrer les spectateurs. » Directement liée aux mœurs de son temps, la perception de la subversion évolue donc en permanence. Jusqu’à se confondre avec les changements sociétaux selon Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque Suisse : « La subversion s’inverse parfois avec le temps. Une œuvre misogyne des années 60 choquerait aujourd’hui alors qu’à l’époque cela faisait partie de la norme. Comme « Une ravissante idiote » réalisé par Edouard Molinaro dont le titre interpelle autant que le rôle de potiche dévolu à Brigitte Bardot. » Avant de rappeler qu’un film doit aussi être analysé à la lumière des disparités géopolitiques : « Si un réalisateur décidait aujourd’hui de tourner un film comique avec des femmes non-voilées en Arabie saoudite, cela serait certainement perçu comme une attaque frontale des valeurs religieuses du pays. En Suisse, personne ne serait choqué. » Ce qui revient à dire que le scandale est devenu impossible sous nos latitudes ? Seraina Rohrer, ancienne directrice des Journées de Soleure, nuance : « Les réalisateurs ne pratiquent plus la subversion pour déranger ou scandaliser, mais plutôt pour parler de quelque chose d’important dans la société, afin de faciliter le vivre ensemble. Ou pour proposer une nouvelle lecture comme le thriller « Late Shift » de Tobias Weber. Il permet aux spectateurs de choisir la suite du film et pose donc la question du cinéma interactif en tant qu’art. La démarche n’est pas scandaleuse, mais elle peut déranger. » Laurent Dutoit ajoute : « Certains réalisateurs préfèrent accompagner un changement de société en essayant de rapprocher les gens plutôt que de proposer un climat de combat. Le récent documentaire suisse « #Female Pleasure », véritable plaidoyer pour la libération sexuelle des femmes, aurait pu choquer dans les années 70 ou 80, mais plus aujourd’hui. »

Avec « Love », Gaspar Noé a imaginé un mélodrame contemporain à travers l’histoire d’un triangle amoureux. (Crédits: Dr)

Une transgression formelle

Ces dernières années, la subversion dans le septième art s’apparente de plus en plus à un ressort narratif. Quitte à délaisser provisoirement son rôle d’outil antipropagandiste. Un avis partagé par Emmanuel Cuénod, directeur artistique du Geneva International Film Festival (GIFF): « De nos jours, les réalisateurs réfléchissent plutôt aux conséquences sociales et politiques de notre monde en proposant un nouveau récit commun. Le cinéaste philippin Khavn de la Cruz incarne parfaitement cette tendance. Il est punk, poète, chanteur et pianiste. Il est rodé aux techniques du cinéma-guérilla mêlant des plans courts et une bonne dose d’improvisation. C’est le principe du mouvement américain mumblecore dont l’un des fers de lance est Alex Ross Perry. Mais, il est très difficile d’unir ces artistes, il s’agit davantage de démarches personnelles. » Des démarches qui peuvent s’amuser des attentes des spectateurs note Alfio di Guardo, directeur adjoint des cinémas du Grütli : « Le cheval de Turin du réalisateur hongrois Béla Tarr est génial, il ne se passe rien pendant près de trois heures. Pourtant, il a obtenu l’Ours d’argent à Berlin. En Suisse aussi, la subversion existe toujours. Il suffit de regarder « Closing Time » de la cinéaste Nicole Vögele sorti en 2018. » Le film met en scène Kuo et Lin, couple taïwanais qui cuisine pour les noctambules de Taipei. Grâce à une succession de quinze plans, sans dialogue, la réalisatrice soleuroise propose une troublante méditation cinématographique. Une manière de décortiquer le cerveau des cinéphiles en étudiant leurs réactions. La lenteur et le vide apparent, l’artiste américain Andy Warhol les avaient déjà expérimentés un demi-siècle plus tôt avec « Empire », long-métrage de plus de huit heures constitué d’un plan fixe de l’Empire State Building, du coucher de soleil au noir complet.

Attaquer la bien-pensance

Si la subversion formelle est artistiquement intéressante, elle n’est pas créatrice de débats dans l’espace public. Se contentant souvent d’errer dans une sphère de spécialistes du septième art. Parfois, elle peut même être accidentelle comme le remarque Frédéric Maire : « Le nouveau film « They Shall Not Grow Old » de Peter Jackson est un documentaire qui récupère des images de la Première Guerre mondiale. Le problème, c’est que ces documents d’époque sont colorisés, modifiés, montés, transformés, recadrés et développés en 3D, cela devient un énorme mensonge face à l’Histoire. » Le directeur de la Cinémathèque Suisse estime cependant que la véritable subversion a encore un bel avenir : « Le règne actuel du politiquement correct est une aubaine. En critiquant le discours majoritaire, les cinéastes ont une formidable chance de bousculer les codes. » Le réalisateur lausannois Lionel Baier tempère : « De nos jours, on peut facilement se faire attaquer pour diffamation, cela calme forcément certaines ardeurs. Je ne pense pas qu’un chef d’œuvre comme « Salò ou les 120 journées de Sodome » de Pier Paolo Pasolini, sorti en 1976, pourrait être projeté aujourd’hui. Le cinéma n’est peut-être plus le lieu de la contestation, on la trouve plutôt sur internet ou dans la rue. Un film a moins d’écho qu’avant car tout le monde parle aujourd’hui, il est difficile d’émerger de cette cacophonie. »

« Salò ou les 120 journées de Sodome » propose une réflexion sur la représentation de la violence au cinéma dans un contexte historique. (Crédits: Dr)

Difficile, mais pas impossible. Pour preuve, la polémique provoquée en 2016 par « Grave » de la Française Julia Ducournau. Lors de sa projection au Toronto International Film Festival, des spectateurs se sont littéralement évanouis. Ce coup de poing à l’estomac, la réalisatrice l’amène avec finesse. Justine, adolescente élevée dans une famille végétarienne, intègre une école vétérinaire en Belgique. Dans le cadre de son bizutage, elle se fait éclabousser de sang, puis se voit contrainte de manger un rein de lapin cru. Petit à petit, la jeune fille se transforme en parfaite cannibale. Cette œuvre, proche des inspirations géniales d’un certain David Cronenberg, démontre que la subversion est encore possible à la condition d’être savamment ficelée. Comme dans « Love » réalisé par Gaspar Noé où les relations sexuelles non simulées sont destinées à imager la naissance et l’expiration d’une illusion amoureuse. Interdit aux mineurs, le film a fait scandale lors de l’été 2015, quelques heures après sa présentation au Festival de Cannes.

« Orange mécanique » est souvent considéré comme le plus grand film subversif. (Crédits: Dr)

La démarche artistique visant à choquer le grand public a donc encore de beaux jours devant elle. « La vie d’Adèle », Palme d’or en 2013, en est un parfait exemple. Le long-métrage d’Abdellatif Kechiche raconte l’histoire d’amour entre Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos. Une romance constellée de longues et explicites scènes de sexe. Cela aurait pu en rester là. C’était sans compter sur le franc-parler des deux actrices. Qui déclarèrent dans une interview accordée à « The Independent » : « Nous nous sentions comme des prostituées. » De quoi alimenter une polémique dont les ramifications remontent à leur montée des marches à Cannes. Plus compliquée à orchestrer que par le passé, et donc plus rare, la subversion conserve cependant sa capacité à identifier les derniers tabous de notre société comme le souligne Seraina Rohrer : « Le sexe peut toujours choquer les spectateurs, mais la pédophilie représente le dernier tabou. Le courage consisterait à en parler. Plus choquant encore, à la mettre en images. »

Hybridation d’un documentaire et d’une fiction, « La vie d’Adèle » s’apparente à un combat social. (Crédits: Dr)

Totalement adapté à une démarche visant à dénoncer le réel, le documentaire est souvent considéré comme le meilleur tremplin au renversement de l’ordre établi. Frédéric Maire en est convaincu : « L’expérience Blocher » réalisé par Jean-Stéphane Bron peut être considéré comme subversif car il s’attaque à une figure politique suisse tout en étant financé par la Confédération. » Les voies d’exploration sont donc nombreuses pour les cinéastes prêts à sortir de leur zone de confort. C’est valable dans les films d’auteurs, mais aussi à Hollywood, comme le précise Emmanuel Cuénod : « Quand il est subversif, le cinéma hollywoodien est le plus abouti. Les œuvres de Stanley Kubrick, Paul Verhoeven, Roman Polanski et Billy Wilder en sont les meilleurs exemples. » De tout temps, des réalisateurs ont cherché à provoquer. Pour mieux questionner le modèle social et économique de leur époque. Imaginer la fin du cinéma subversif reviendrait donc à considérer notre société comme universellement parfaite. Qui peut y croire ?

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