Bilan

« La Joconde », genèse d’une œuvre iconique

« La Joconde » et « Le cri » figurent parmi les rares œuvres qui transcendent l’histoire de l’art pour atteindre la conscience internationale. Comment sont-elles devenues culte ?

Le sourire de la Joconde n’a pas toujours suscité les passions et exacerbé les convoitises.

Crédits: RMN-Grand Palais/Louvre / Michel Urtado

La Joconde » est le tableau le plus célèbre du monde. A elle seule, elle serait responsable de près de 80% de la fréquentation du Louvre. Chaque jour, 15 000 à 20 000 admirateurs se pressent en effet pour contempler 15 secondes – foule oblige – Lisa del Giocondo, jeune épouse d’un marchand de soie née en 1479. Comment expliquer ce succès ? Certains critiques d’art affirment que ce tableau est « le suprême exemple de la perfection ». Ils évoquent notamment l’arrière-plan énigmatique, la technique du sfumato utilisée par Léonard de Vinci, mais aussi et surtout le sourire insaisissable de la belle Italienne qui démontre que nous ne pouvons jamais réellement cerner les vraies émotions à partir de manifestations externes.

Ces éloges nous feraient presque oublier que « La Joconde » n’a pas toujours été l’un des portraits les plus emblématiques de l’histoire de l’art. Dans son livre intitulé « Becoming Mona Lisa, The Making of a Global Icon », l’historien Donald Sassoon rappelle que, pendant plusieurs siècles, « Mona Lisa » était une toile obscure qui croupissait dans les résidences privées des monarques. « C’était, bien entendu, un chef-d’œuvre, mais un parmi tant d’autres. » Au XVIIIe siècle, elle n’est pas retenue lorsqu’une exposition temporaire des 100 plus belles œuvres du château de Versailles est organisée à Paris. « Même lorsqu’elle est déplacée au Louvre, après la Révolution française, « Mona Lisa » ne suscite pas autant d’intérêt que les œuvres d’artistes comme Esteban Murillo, Paolo Veronese, Jean-Baptiste Greuze ou Pierre-Paul Prud’hon, des noms dont on n’entend presque plus parler aujourd’hui. Jusqu’en 1850, la valeur de « Mona Lisa » sera très inférieure à celle des œuvres les plus connues de Titien ou de Raphaël. Elle est même inférieure à celle d’autres œuvres de Léonard de Vinci. »

Une toile oubliée

A quel moment « La Joconde » est-elle devenue une icône de la culture populaire ? « Ce n’est qu’à partir du XXe siècle que « Mona Lisa » a entamé son ascension vers la gloire, répond le sociologue Duncan J. Watts dans son best-seller « Everything is Obvious : Why Common Sense is Nonsense ». Et, même là, elle ne doit pas sa renommée aux critiques d’art, conservateurs de musée et riches mécènes qui se seraient soudainement aperçus qu’ils avaient sous leur nez, depuis fort longtemps, l’œuvre d’un génie. Tout commença plutôt par un cambriolage. »

Dans la nuit du 21 août 1911, un employé du Louvre dénommé Vincenzo Peruggia dérobe le tableau. L’affaire fait grand bruit en France et en Italie. Toutes les pistes sont envisagées: complot juif, espion du Kaiser Guillaume II, la police soupçonne même Picasso et emprisonne plusieurs jours le poète Guillaume Apollinaire pour complicité de recel de malfaiteur. Si les soupçons n’aboutissent pas, ils suscitent cependant l’indignation du milieu intellectuel parisien et attisent la curiosité du public. « Les badauds se pressent en masse devant l’emplacement désespérément vide », relate la journaliste Anne-Laure Debaecker. La Société des amis du Louvre et la revue « L’Illustration » offrent une récompense de 25 000 et 40 000 francs, respectivement, pour le retour du tableau. En vain. « La Joconde » est toujours portée disparue et l’opinion se résigne à la perte d’un chef-d’œuvre que l’on suppose déjà loin de France.»

Pendant ce temps, « Mona Lisa » somnole sous le lit de Peruggia. Le peintre en bâtiment cachera le tableau deux ans dans un appartement décrépi de la rue de l’Hôpital-Saint-Louis, à Paris. Il finit par être arrêté lorsqu’il cherche à le revendre à la galerie des offices de Florence. Après une tournée triomphale en Italie, il est restitué au Louvre le 4 janvier 1914.

Fasciné par la mort, Andy Warhol a décidé de peindre la sérigraphie  «Diptyque Marilyn» quelques semaines après le décès de l’actrice en 1962. (Crédits: DALiM/ Christie’s)

L’art du scandale

Pour le critique et historien d’art Philippe Piguet, une chose est sûre : la folle cavalcade de « La Joconde » a grandement contribué à forger sa légende et sa renommée. « Le secret des icônes ne tient pas à leurs seules qualités esthétiques. Il réside ailleurs. Souvent, ce sont des circonstances extérieures qui ont donné un sérieux coup de pouce au destin des œuvres. » Le professeur en stratégie Jérôme Barthélemy confirme. « Le tableau le plus célèbre du monde doit davantage son succès à la chance qu’au talent de Léonard de Vinci. »

La célèbre toile italienne n’est pas la seule dans ce cas. Philippe Piguet cite « La liberté guidant le peuple », peinte par Delacroix en 1830 durant la révolution des Trois Glorieuses, qui n’a gagné les faveurs du grand public qu’à la fin des années 1970, lorsque son effigie a orné le billet français de 100 francs. S’agissant d’Andy Warhol, les tragédies qui ont marqué la vie de ses modèles (décès mystérieux de Marilyn Monroe, assassinat de JFK) ont incontestablement « boosté » la carrière de leurs portraits sérigraphiés.

« Le Cri » de Munch a fait l’objet de nombreuses reproductions, détournements et copiages flagrants dans le monde de l’art et de la pop-culture. (Crédits: Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design/The National Museum of Art, Architecture and Design)

Art et polémique vont souvent de pair. Ainsi, certaines œuvres sont devenues iconiques parce qu’elles ont fait scandale au moment de leur première présentation. « Le cri » poussé par Munch en 1893 « était en totale rupture avec l’esthétique naturaliste de son époque ». Fait curieux : l’œuvre d’art la plus immédiatement reconnaissable, après « La Joconde », a elle aussi fait l’objet d’un vol. Quant à « La danse » de Matisse, elle n’a pas toujours suscité des éloges. Au Salon d’automne de 1910 à Paris, les cinq danseurs nus provoquèrent en effet un tel tollé (certains iront même jusqu’à accuser Matisse d’être atteint de maladie mentale), que leur commanditaire Sergueï Chtchoukine, atterré par le scandale et effrayé d’avoir à accrocher dans son escalier une œuvre aussi provocante, décida d’annuler la commande avant de l’assumer.

En définitive, et comme le rappelle Daniel Kahneman, professeur à l’Université de Princeton et lauréat du Prix Nobel d’économie, « les gens ont tendance à évaluer l’importance relative d’un sujet en fonction de la facilité avec laquelle on peut le retrouver lors d’une recherche mémorielle, laquelle est, en grande partie, fonction de l’étendue de la couverture médiatique. Les sujets fréquemment cités peuplent l’esprit tandis que d’autres s’effacent de la conscience. » Toutes les œuvres d’art n’ont cependant pas la chance d’être au cœur d’un scandale très médiatisé. Interrogé sur ses « équations favorites », Daniel Kahneman donne la réponse suivante, à méditer : succès = talent + chance ; grand succès = un peu plus de talent + beaucoup de chance.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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