Bilan

La folle envolée du marché de l’art sur trois décennies

Depuis le premier sommet atteint en 1989, les ventes ont vu alterner périodes d’euphorie et chutes vertigineuses. Les favoris des acheteurs ont évolué, le contemporain dominant désormais.

Le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci a été vendu 450 millions de dollars en 2017.

Crédits: PHOTO: Timothy A. Clary/AFP

En juin 1989, quand paraît le premier numéro de «Bilan», le marché de l’art se trouve à un tournant, mais il ne le sait pas. Un premier sommet vient d’être atteint. Il s’ensuivit une montée lente et progressive.

En ébullition pendant la guerre, comme le confirme le livre d’Emmanuelle Polack récemment paru1, les ventes étaient devenues atones lors de la reconstruction en Europe. Il s’était manifesté d’autres désirs, et surtout d’autres besoins d’investissement. Même les Etats-Unis, qui ne dominaient encore pas (et de loin!) le monde de l’art, ne marchaient pas fort après 1945!

Les records des années 1950 paraissent du coup dérisoires. On a pourtant cru en 1952 que les 33 millions d’anciens francs2 dépensés par Domenica Walter pour une nature morte de Cézanne constituaient une folie de milliardaire.

Puis tout avait gonflé, sans donner comme de nos jours une impression de bulle. Venus faire leur marché à Londres et surtout à Paris, les Etats-Uniens se sont vus rejoints par les Italiens du «boom», les Allemands du «miracle économique», et enfin les Japonais. En 1989, ce sont ces derniers qui dominent le marché. Les chroniqueurs spécialisés n’en finissent pas d’évaluer leur butin. Un portrait du docteur Gachet par Van Gogh atteint ainsi 82,5 millions de dollars en 1990. 

Le goût général reste classique. A part les impressionnistes, c’est encore celui d’avant 1914. Meubles estampillés du XVIIIe siècle. Peinture ancienne. Tapis d’Orient. Argenterie. L’Art nouveau, avec des vases de Gallé. Un peu d’Art déco, mais il s’agit d’une audace. Les riches amateurs tournent le dos à la création présente. Si Art Basel a lieu en 1989 pour la vingtième fois, il s’agit encore d’un lieu quasi confidentiel.

Crise en 1990

Alors que certains secteurs aujourd’hui sinistrés restent vigoureux en 19893, d’autres démarrent à peine. Il y a trente ans, la photographie ne possède pas de réel marché. Idem pour le design, les arts premiers et la création contemporaine, du moins hors des galeries qui commencent à pulluler.

Perçue à l’époque comme violente, même si elle nous paraît sans commune mesure avec l’effondrement de 2008, la crise de 1990 va mettre fin à cette euphorie. Le marché de l’art souffre, même pour ce qui semblait la veille désirable. Le 6 novembre 1990, une vente de Sotheby’s composée de 77 toiles phares laisse 43 invendus. Autant dire que pour les autres, seul le prix de réserve, parfois inférieur à l’estimation basse, a été atteint. Quand les gens ont besoin d’argent frais, ils soldent.

Il suffit de relire Apollon à Wall Street, brûlot écrit en 1992 par Maurice Rheims, devenu académicien français après avoir été le plus célèbre commissaire-priseur du monde. La traversée du désert a été douloureuse. On ignorait que des solutions viendraient d’ailleurs. L’année 1989 marque aussi la chute des régimes communistes en Europe de l’Est. L’URSS va suivre, tandis que la Chine se réveille du cauchemar maoïste.

Ces pays vont à la longue créer des débouchés. Venus de la Russie de Boris Eltsine, les oligarques multiplient bientôt les achats fous, en restant dans le domaine traditionnel. Ils génèrent aussi leurs propres artistes, mais sans la démesure chinoise. Depuis 2000, les superriches d’une Chine restée officiellement communiste se déploient sur le marché occidental tout en pompant leur énorme production locale. Avec une perspective nationaliste. Les Chinois achètent chinois, comme les Italiens tendent à consommer italien.

Le tsunami du contemporain

On est ainsi arrivé à 2008, qui n’a cette fois pas changé grand-chose en dépit des craintes manifestées après la chute de Goldman Sachs en septembre. Si les galeries subissent un contrecoup net, les salles de vente réduisent à peine leur voilure. Il faut voir là un changement d’habitudes.

En février 2009, la vente Saint Laurent, tenue à Paris après un bombardement médiatique, se solde par un triomphe: 373,5 millions d’euros. Du jamais vu. Le monde de l’art ne vit d’ailleurs plus depuis que de records. L’actuel a été obtenu en 2017 par ce qui reste d’un Léonard de Vinci. Le Salvator Mundi est parti à 450 millions de dollars. Même les très discrètes ventes de gré à gré n’ont jamais produit autant pour une seule œuvre.

Le fait que la première marche soit occupée par un génie de la Renaissance fait cependant figure d’anomalie. Depuis le milieu des années 1990, le contemporain est devenu «trendy». Il n’y en a désormais plus que pour les artistes neufs en Chine comme en Allemagne ou aux Etats-Unis. Les foires d’art contemporain se sont multipliées à un rythme fou, même si Bâle caracole toujours en tête. 

Les sommes exigées par certains galeristes, mondialisés comme des McDo, ont subi la même croissance. Il faut mendier certains artistes chez Gagosian, Pace ou Marlborough, tant ces gens se voient demandés. Ils remplissent des musées poussant au même rythme. Le «Post War» écrase tout, alors que les antiquaires se meurent. L’art ancien n’aurait pesé que 800 millions de dollars en 2018 sur les dizaines de milliards du marché. Difficile de donner un chiffre précis, les rapports publiés ne concordant guère. L’essentiel est de montrer que les amateurs ont rompu avec l’histoire comme leurs parents ont perdu contact avec le monde rural vers 1950. Toute filiation a disparu.

Réalités inquiétantes

Ces résultats en apparence brillants (même si 2018 aurait généré un chiffre d’affaires légèrement moindre que 2017) cachent cependant des réalités inquiétantes. Des secteurs entiers s’évanouissent. Les meubles invendus finissent à la déchetterie. Il y a des «ravalés» plein les ventes. Les principales maisons d’enchères accaparent le marché. Une polarisation fait que le 1% supérieur des tractations équivaut au 61% des encaisses globales. Pour ce qui est de l’ultracontemporain, 20 artistes à peine représentent 36% du marché.

Comment celui-ci se répartit-il aujourd’hui? Enchères et galeristes se retrouvent désormais à égalité. Les ventes en ligne font leur percée, mais pour des pièces secondaires ou des multiples. Autrement dit des clopinettes. Le Net augmente au cours des ventes, remplaçant peu à peu le téléphone. Il y a de moins en moins de monde dans les salles, mais il faut dire qu’on s’ennuie ferme chez Christie’s ou Sotheby’s. Mieux vaut les vacations à l’ancienne. Mais là aussi, une génération chasse peu à peu la précédente. L’Hôtel Drouot de Paris, qui avait franchi le cap du XXIe siècle sans avoir transité par le XXe, se meurt. Le marché de l’art actuel tend fâcheusement à se refroidir.

1. «Le marché de l’art sous l’Occupation», Tallandier 2019.
2. Difficile à convertir. Je dirais dans les 300 000 francs suisses de l’époque.
3. L’historien romand Grégoire Gonin a ainsi indiqué, preuves à l’appui, que la porcelaine de Nyon du XVIIIsiècle avait baissé jusqu’à 98% depuis les années 1970.


«Sont-ils tombés sur la tête?»

En 1989 Dans le premier numéro de Bilan, Olivier Pauli, fils d’Alice Pauli, signait un article où il s’étranglait de voir «False Start» de Jasper Johns vendu 17 millions de dollars. Il se disait choqué d’avoir entendu dire à l’acheteur d’un Pollock de 1950 à 11,5 millions (de dollars toujours): «A ce prix-là, c’est une affaire.» Et pourtant, dès 2006 dans une tractation privée, un autre Pollock, de 1948 celui-là, changeait de main pour 140  millions de dollars!

En revanche, la dénonciation dans le même texte du lobby poussant l’abstrait Atlan, mort en 1960, à de gros prix se révélerait aujourd’hui sans objet. Le peintre est rentré dans le rang. Le marché mise aujourd’hui, dans les rayons des artistes morts français, sur Bernard Buffet ou Georges Mathieu.

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