Bilan

La fausse fourrure, nouveau luxe durable?

La pelleterie véritable n’est plus le symbole de raffinement qu’elle était autrefois. Entachée par la cause animale, la mode du synthétique lui fait de plus en plus d’ombre.

  • Crédits: Dr

Classée parmi les indémodables, la fourrure a su traverser les âges. Hiver comme été, en vêtement ou en accessoire, elle reste encore très tendance. Seul un détail fait grincer des dents: son origine animale. Si des marques comme Canada Goose ou encore Woolrich font toujours appel à de la vraie fourrure, d’autres grands noms du luxe ont fait le choix de la bannir depuis quelques mois. Parmi eux, Prada, Hugo Boss, Gucci, Armani, Versace, Burberry ou encore Chanel. Sans compter la pionnière de cette tendance, la styliste Stella McCartney qui a lancé cette année une fourrure à base de polyester et de matière végétale (maïs). Cette innovation textile durable est le fruit d’une collaboration avec l’entreprise Ecopel et le chimiste américain DuPont. Baptisée Koba, la fausse fourrure a nécessité dix mois de développement et deux ans de discussions entre les partenaires.

Tout comme ces marques de luxe, de nombreuses entreprises ont renoncé à la fourrure et aux peaux exotiques pour leurs créations. « Le programme Fur Free Retailer a répertorié cette année plus de 1100 entreprises de mode qui n’utilisent plus de peaux d’animaux », commente Sylvie Jetzer, porte-parole de la fondation pour la protection des animaux Quatre Pattes en Suisse. Face à la vague végane et à l’essor du luxe durable, l’industrie de l’habillement a dû s’adapter. Certains magasins tels que Globus ont d’ailleurs, eux aussi, dit adieu à la peau de bête. « La demande pour de la vraie fourrure a considérablement diminué ces dernières années. Dès lors, nous ne décevons que très peu de clients en nous tournant vers la fausse fourrure », justifie l’enseigne. Il s’agit toutefois d’un véritable coup de massue pour les fourreurs mais qui a permis à de nouveaux créateurs d’émerger en Suisse.

A la conquête des jeunes

Ce marché pourrait-il un jour remplacer celui de la véritable fourrure ? La question n’a rien d’absurde puisque la pelleterie synthétique a déjà séduit la nouvelle génération. La marque genevoise Faz not Fur, créée en 2017, en est la preuve. Forte de ses cinq années passées en tant qu’acheteuse pour le rayon Young Fashion du groupe Bongénie Grieder, la créatrice de Faz not Fur, Nadja Axarlis, a vite compris quelles étaient les attentes des jeunes : « Les esprits ont drastiquement changé, offrant toujours plus de place aux questions éthiques, surtout en matière de consommation. » Une clientèle qui s’est par la suite élargie via une distribution à large échelle et qui a permis à Faz not Fur de tripler son chiffre d’affaires. « Désormais, je souhaite continuer à développer le marché suisse en installant plusieurs pop-up stores pour la saison 2020-2021. Avec une confection à la main, des modèles exclusifs et haut de gamme, nous proposons une alternative séduisante à la vraie fourrure. Il est évident que le synthétique la remplacera de plus en plus », ajoute la cheffe d’entreprise.

De son côté, Géraldine Demri, créatrice de la marque française de fausses fourrures Maison R & C qui possède six boutiques en Suisse, assure que le pelage artificiel a déjà pris le pas sur l’animal. « De par son prix accessible et son large choix de styles, le faux attire les plus jeunes. C’est une mode qui sera durable comme notre activité du premier trimestre l’atteste avec une très forte croissance », commente la styliste.

Un art irremplaçable

Et pourtant, le poil n’a pas dit son dernier mot. La pelleterie, dont le chiffre d’affaires mondial se montait à 22 milliards de dollars l’an passé, subit actuellement de plein fouet la crise du coronavirus. Avec des pics de la demande comme en 2016, où 452 tonnes de fourrure avaient été importées en Suisse (un record depuis 24 ans), ce marché joue les montagnes russes. Aujourd’hui en proie à la concurrence du faux, les fourreurs restent malgré tout confiants. Tout comme Donatella Zappieri, directrice du master en management de la mode au sein de l’école CREA à Genève : « Il y aura toujours des clients pour de la vraie fourrure. C’est exactement le même schéma que pour les pierres précieuses et les objets rares. » Un produit de luxe incomparable dont la qualité ne peut être copiée, selon les professionnels du secteur. « C’est une matière tactile dont la différence de finesse et de ressenti ne peut être reproduite avec des dérivés du plastique. Tous ceux qui soutiennent la mode éthique et durable devraient d’ailleurs penser à l’impact que cette tendance de la fausse fourrure aura à long terme sur l’écosystème des animaux », déclare Jean-Claude Vermorel, fourreur à Genève depuis plusieurs décennies. Celui-ci met aussi en avant l’aspect artisanal de son métier, issu de techniques ancestrales, dont le luxe et la sophistication demeurent les incarnations.

Malgré tout, le nombre d’artisans spécialisés en Suisse chute considérablement. SwissFur, association qui les représente, ne compte à présent plus qu’une vingtaine de fourreurs. « Cependant, il y a un retour de la mise en valeur du travail manuel, de la haute qualité, des circuits courts et nous sommes en plein dedans. La véritable fourrure se garde 20 ans sans problème, c’est finalement cela la réelle définition du luxe durable », appuie Ivan Benjamin, vice-président de l’association et membre du Comité européen de la fourrure. Le propriétaire de Benjamin Fourrures constate également un effort de traçabilité de la production depuis quelques années qui profite à sa filière. En effet, l’ordonnance sur la déclaration des fourrures de 2013 (révisée début 2020) est entrée en vigueur le 1er avril dernier pour améliorer davantage l’étiquetage et l’indication de leur mode de production. « Cela fait quatre ans que l’importation d’élevage est majoritairement européenne et que des labels de protection des espèces plus stricts sont mis en place afin de prouver notre engagement », ajoute le Lausannois.

Finalement, il se pourrait bien que la cause animale n’ait pas encore eu raison de la fourrure. Il se profile au contraire une sorte de complémentarité de ces deux marchés, témoins à la fois d’une mode du XXIe siècle, industrialisée et éthiquement chargée, autant que d’une forme d’achat d’un autre temps, fidèle et sensible à l’artisanat.


22

Milliards de dollars de chiffre d’affaires mondial pour la pelleterie en 2019

452

Tonnes de fourrure importées en Suisse en 2016 (record depuis 24 ans)

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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