Bilan

L’ivresse des profondeurs se relaxer grâce à l’apnée

Sport extrême, le freediving refait surface, porté par des figures emblématiques, et associé à un mode de vie résolument proche de la nature.
  • Crédits: Dr
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Inspirer. Boire l’air. Inhaler précieusement chaque parcelle d’oxygène. Et puis plonger. Quelques coups de palmes, mesurés, précis, efficaces. Ne pas perdre d’énergie. S’immerger. Descendre. Laisser son corps glisser, l’eau qui l’enveloppe. Ne faire qu’un avec l’immensité cristalline.

Curieuse discipline que l’apnée. Elle suppose de repousser ses limites. Lutter contre l’instinct le plus élémentaire: respirer. L’oublier. Mais pourtant elle ne se pratique qu’avec une connaissance fine et un respect absolu de ses limites. A 20, 30, 40 mètres de profondeur, le nageur n’est qu’à mi-chemin, il lui faut trouver la force de remonter. Si descendre est grisant, les profondeurs exerçant une attirance mystérieuse, quelques secondes de trop passées « dans le bleu » peuvent être fatales.

Une réalité qui n’empêche pas la discipline d’être de plus en plus prisée. Des clubs comme Immersion Profonde à Lausanne, qui depuis 1998 rassemblait une poignée de passionnés, voient leurs effectifs grimper et ne comptent plus les appels de curieux qui veulent tenter l’expérience.

Simple effet de mode? La déferlante « Grand Bleu », film emblématique de l’apnée, date de… 1988. Depuis, la discipline a évolué, s’est démocratisée. C’est moins le côté extrême qui attire, symbolisé par le « no limit », cette chute au plus profond, mécanisée, pratiquée furieusement dans le film de Luc Besson. Au contraire, les sensations recherchées par les nouveaux adeptes sont toutes différentes. Relaxation, détente… et esthétisme sont les mots-clés qui reviennent. Des concepts incarnés par de nouvelles égéries.

Ils s’appellent Guillaume Néry, William Trubridge ou Kimi Werner. Tous sont des stars dans leur domaine. Le Français Néry a battu quatre records mondiaux, en descente à poids constant – descente à la seule force des palmes, voire sans. En Nouvelle-Zélande, Trubridge est un crack incontesté, avec quinze records du monde battus entre 2007 et 2010, dont plusieurs en immersion libre – descente le long d’un câble, à la seule force des bras. A la même époque, en 2008, l’Hawaïenne Kimi Werner remportait le Championnat d’apnée des Etats-Unis, avant de retourner à sa passion, la pêche sous-marine.

Depuis quelques années, ces athlètes ont contribué à populariser ce sport auparavant vu comme inaccessible, extrême et réservé aux têtes brûlées. Fini le «no limit». Place à toute autre chose. Un mélange indéfinissable de quiétude, de proximité avec la nature, et d’esthétique. Un cocktail que chacun dose différemment, mais que tous distillent à travers les réseaux sociaux, et en rencontrant leurs fans en toute simplicité, notamment lors de stages.

« Ce n’est pas comme d’autres sports. Les pros donnent volontiers leurs trucs, méthodes de compensation ou de relâchement », explique Jérémie Thomas, qui a commencé à plonger il y a deux ans à Lausanne.

Kimi Werner explique qu’elle nage d’abord pour pêcher et se nourrir, peint les fonds sous-marins et leurs occupants, dont les grands requins blancs, avec qui elle nage librement. Trubridge s’est engagé pour les dauphins Mauis de Nouvelle-Zélande. Mais c’est Guillaume Néry qui a réussi à capter la quintessence du freedive dans une vidéo filmée par sa compagne, Julie Gautier.

Dans « Free Fall », il plonge à la seule force de ses bras au fond du Dean Blue Hole aux Bahamas, lieu mythique à 220 mètres de fond, où Trubridge a, entre autres, battu un record du monde en 2010. Une musique entêtante, des images «à couper le souffle», et accessoirement un sacré exploit sportif. Ce vol plané sous-marin de quatre minutes cumule plus de… 19 millions de vues sur YouTube.

Il est aujourd’hui le manifeste d’une nouvelle génération de plongeurs. « Il y a des exploits d’apnée beaucoup plus impressionnants sur le web, mais dans cette vidéo Néry nous amène à réfléchir sur ce sport. Il montre qu’il n’y a pas seulement la compétition et les records. C’est quelque chose d’autre, à la croisée de la relaxation, de la beauté, du lifestyle. Quelque chose qui intéresse les gens beaucoup plus que les records », résume Kimmo Lahtinen, président de l’Association internationale pour le développement de l’apnée (Aida), basée à Lausanne.

Pour preuve, l’apnée n’est toujours pas au programme des Jeux olympiques, même si elle est reconnue par le Comité international olympique. « Curieusement, l’apnée était aux JO au début des Jeux, au XIXe siècle, rappelle Kimmo Lahtinen. Mais être membre de la famille olympique est une longue route, que nous connaissons: elle demande de l’argent, de la politique, un pouvoir de marketing. » Que les apnéistes ne semblent pas prêts à vouloir engager.

Parmi les nouveaux adeptes de la discipline, nombreux sont ceux qui cherchent avant tout un retour sur soi, leur quête d’intériorité en devient presque spirituelle. « Quand je descends j’entends mon cœur battre. Je suis seul avec moi-même. J’ai les yeux fermés. C’est comme une renaissance. Il y a un côté mystique», explique Antoine Indaco, membre d’un club à Lausanne. « La seule compétition que demande ce sport, c’est celle qu’on mène contre soi-même », complète Jérémie Thomas.

L’apnée demande une concentration extrême sur soi, sur l’instant. Au-delà d’une bonne aquacité, ce qui fait un bon apnéiste c’est sa capacité à se relâcher profondément et contrôler sa respiration. Yoga et sophrologie sont donc des outils indispensables au bien-être dans l’eau. « L’apnée demande du travail sur soi, de la maturité. C’est la force tranquille », résume Marcello de Matteis, président du club lausannois. Ce qui explique que ceux qui y viennent sont rarement de jeunes adultes en quête de sensations fortes.

Plutôt des sportifs un peu plus âgés qui ont déjà testé d’autres disciplines, arts martiaux pour les hommes… ou natation synchronisée pour les femmes. Si tous ne persévèrent pas sous l’eau, ils reconnaissent que quelques années d’apnée permettent de gagner beaucoup en connaissance de soi.

Camille Andres

JOURNALISTE

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