Bilan

L’insubmersible Cameron

Le réalisateur de Terminator, Titanic et Avatar a effectué une visite chez Rolex, un des deux sponsors qui lui ont permis de réaliser sa fameuse plongée en solitaire Deepsea Challenge. Récit.
  • James Cameron a pour lui une sensibilité scientifique et une passion pour les fonds marins. Crédits: Marco Grob/National Geographic
  • La photo de gauche, signée Marco Grob, est issue du numéro de juin du magazine «National Geographic». Crédits: Rolex/Jess Hoffman
  • Le réalisateur a visité, pendant un jour et demi, l’impressionnante manufacture Rolex. Crédits: Rolex/Jess Hoffman

Il y a peu de gens qui savent bien faire plusieurs choses à la fois. Encore moins quand il s’agit de jouer en classe mondiale. C’est le cas de James Cameron. Le réalisateur canadien – Terminator, Titanic, Avatar – a depuis l’enfance la passion des fonds marins. La faute à Jacques-Yves Cousteau, le Français au bonnet  rouge qu’il voyait comme l’un des derniers grands explorateurs.

Le réalisateur était à Genève récemment pour rendre visite aux équipes de Rolex, son sponsor qui l’a aidé à réaliser sa dernière expédition, DeepSea Challenge. James Cameron a pour lui une sensibilité scientifique, une passion pour la bricole de haut vol – il est réputé pour fabriquer lui-même les caméras et dispositifs techniques qu’il utilise sur ses tournages – un amour des défis et un côté suffisamment dingue pour aller se glisser dans la pire des souricières.

Quand il a commencé à sérieusement vouloir devenir l’homme le plus profond du monde – à la suite du Suisse Jacques Piccard parti en 1960 avec l’officier américain Don Walsh à bord du Trieste établir un premier record – il n’imaginait sûrement pas l’ampleur de la tâche. James Cameron venait de pulvériser un autre record, celui du box-office mondial.

Titanic était alors le film qui avait le plus rapporté d’argent au monde. Et c’est justement sur ce tournage que le Canadien et son équipe avaient réalisé, grâce à des robots, des images sublimes de l’épave du plus célèbre bâtiment naufragé. James Cameron n’avait, à ce moment-là, qu’une hâte: aller tâter, personnellement cette fois, le sable froid qui repose à des kilomètres sous l’eau.

«Il faut aller au fond, explique James Cameron, non pas pour ce que vous allez découvrir mais parce que vous ne savez justement pas ce que vous allez découvrir.» Une philosophie simple qui a imprégné l’explorateur-entrepreneur Cameron. «Le financement de la recherche académique aux Etats-Unis se base trop sur les résultats attendus qui doivent être précisés dès la demande de fonds. Ce qui est stupide car il faut laisser beaucoup plus de latitude à ceux qui cherchent. D’où l’importance des approches en rupture comme la mienne.»

Le réalisateur canadien, qui a fait fortune grâce notamment au succès de ses films, décide alors de lancer la construction d’un sous-marin hors norme, le DeepSea Challenger. Un engin capable de se mouvoir en extrême profondeur avec un seul homme à bord. L’équipe est rapidement réunie et il faut improviser. Le personnel vient du monde entier.

Le metteur en scène veut revenir avec des images et il engage certains membres de son équipe sur l’opération. Les caméras porteront sur elles tout le poids de milliards de mètres cubes d’eau. Le sous-marin se construit dans une banlieue de Sydney dans un bâtiment fiché entre un pressing et un centre de lavage automatique de voitures.

En tout, James Cameron financera seul pendant sept ans la construction de l’engin qu’il décidera de léguer à la Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI) au début de l’année 2013.

«Fantastique!»

Le projet avance en parallèle de la vie de l’homme très courtisé de Hollywood. Sort Avatar qui bat Titanic au box-office et reste à ce jour le film qui a connu le plus grand succès de l’histoire du cinéma.

James Cameron annonce que le projet est conçu comme une trilogie et qu’il va se lancer dans le tournage des numéros 2 et 3. Mais avant, il lui faut réaliser son autre grande œuvre. «Nous avons réalisé sept plongées dans la région de la fosse des Mariannes avant de nous lancer dans celle qui devait nous permettre d’atteindre le point le plus reculé du globe.»

A Guam, en mars 2012, atterrissent trois personnes de chez Rolex dont Arnaud Boetsch. L’ancien tennisman français, devenu responsable de la communication du géant horloger, a convaincu en quelques heures son CEO et son conseil d’administration de soutenir l’expédition. «Une montre Rolex expérimentale avait déjà été fixée au bathyscaphe Trieste de Piccard et Walsh il y a plus de cinquante ans, nous nous devions de répondre présent», explique Arnaud Boetsch.

Seul problème, James Cameron et son équipe arrivent très tard avec leur demande auprès de l’horloger: cinq semaines avant la plongée prévue. Le département R&D se met en mouvement à Genève pour concevoir une nouvelle montre capable de résister à la pression, donner l’heure pendant tout le trajet et prouver qu’elle n’aura pas souffert à la fin.

Un défi unique pour l’équipe concernée qui passe jour et nuit à rechercher des solutions, la montre de 1960 ne pouvant pas servir comme base de référence au vu des évolutions techniques. Six montres Rolex DeepSea Challenge seront construites, trois plongeront accrochées à l’extérieur du sous-marin, tandis que James Cameron emportera à l’intérieur de l’habitacle une réplique du modèle de 1960, comme porte-bonheur.

«A son arrivée à Guam, j’ai demandé à l’ingénieur de Rolex si la montre tiendrait, s’enthousiasme l’aventurier. Il m’a dit: «Oui, à 99%.» Je lui ai répondu, c’est fantastique! Nous ne sommes sûrs du sous-marin qu’à 80%!» L’expédition du 26 mars 2012 en elle-même fut pleine de surprises. James Cameron a effectivement pu partir pour les grands fonds, malgré un mauvais temps qui compliquait le travail des équipes de surface et lui-même a vécu des moments très forts dans sa fusée sous-marine.

«Cet engin est tout sauf agréable, souligne David Gallo, océanographe auprès de la WHOI, l’un des conseillers scientifiques et un des proches du réalisateur. Pour entrer là-dedans vous devez vous contorsionner et vous tenir à la fin dans une position très inconfortable pendant de longues heures.»

Le diamètre habitable du DeepSea Challenger ne fait effectivement que 1,09   mètre. Et tous les risques sont poussés au maximum. James Cameron, 59 ans et végétalien convaincu, s’est préparé en faisant de la méditation. Il n’y a pas de numéro d’urgence disponible pour l’engin bricolé et encore moins pour le sous-marinier qui littéralement imploserait, comme dans le film Abyss du même Cameron, si les choses tournaient mal.

10 898  mètres sous l’eau

Quand le sous-marin touche le fond, après 2 h 36 de descente, un film – que James Cameron a réalisé pour National Geographic, le second sponsor de l’opération et qui sera bientôt diffusé – montre l’excitation de l’explorateur. Le record de Piccard et Walsh n’est pas battu – 10 898 mètres pour Cameron contre 10 916 mètres pour les deux hommes – mais le metteur en scène était, lui, seul à bord et il restera plus longtemps à cette profondeur.

A cette distance de la surface, la vie ne s’exprime pas avec magnificence. De petits organismes sont visibles par les yeux des caméras et un fond de sable sans fin s’étale sous lui. C’est tout à la fois une expérience mystique, mais aussi un challenge scientifique. L’expédition a ramené par sa prise d’échantillons déjà 68 types d’organismes vivants jamais répertoriés jusqu’ici.

Ce qui semble valider bon nombre de théories auxquelles James Cameron donne beaucoup de crédit: «La vie ne devrait pas exister à une telle profondeur. Il semble donc évident que nous sommes en présence d’une autre source d’énergie.» C’est le processus de serpentinisation, soit de l’énergie qui s’extrait du cœur de la Terre à l’occasion du mouvement des plaques tectoniques et rend ainsi fertile son environnement immédiat. 

La visite au sein de Rolex a duré un jour et demi. Le réalisateur a serré toutes les mains, écouté avec attention les présentations de l’impressionnante manufacture horlogère, et Rolex, de son côté, compte désormais un ambassadeur de prestige à son actif. Déjà, James Cameron s’envole, car maintenant l’attendent les tournages des deux prochains films qui vont, entre autres, lui permettre de financer de nouvelles expéditions.

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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