Bilan

L'étoffe des icônes

Dans un monde d’hypermédiatisation où les têtes d’affiche changent aussi vite que les vestes à la mode, on se raccroche à des mythes qui ne datent pas d’hier. Pourquoi ? Existe-t-il des icônes de style aujourd’hui ? Explications.

Ils s’appellent Robert Pattinson, David Beckham ou encore Johnny Depp. Qu’ont-ils en commun, mise à part la célébrité ? Ils font régulièrement partie des prestigieuses listes des hommes les mieux habillés, établies par des magazines tels que GQ et Vanity Fair. Et pourtant, ces personnalités ne font pas toujours rêver par leurs performances stylistiques. Pire, d’ici à une dizaine d’années, peu de gens se rappelleront du vampire de Twilight. « Aujourd’hui, le Hollywood commercial s’adresse à un public jeune. Il est nécessaire d’avoir des personnages adultes et frais. Le spectateur a besoin de s’identifier immédiatement au rôle. Le comédien n’a donc pas le temps de se bonifier puisque tout va extrêmement vite. La longévité de sa carrière d’acteur « bankable » est très restreinte », explique Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse. Pour Pedro Simko, membre du Saatchi & Saatchi Worldwide Executive Board, notre mode de vie en est l’une des causes. « Il y a mille tendances en même temps. Nous vivons dans un monde qui évolue très vite grâce au web et au travers des puissantes chaînes de magasins comme H&M et Zara qui changent d’égérie aussi vite que de collection. » Mais que manque-t-il aux stars d’aujourd’hui pour devenir de vraies icônes ? « La discrétion ! clame Frédéric Maire. Hier, il existait quelques rares paparazzis, mais vous aurez du mal à trouver des images d’Humphrey Bogart en train de faire ses courses ou de sortir titubant d’une boîte de nuit. Les photos que l’on voyait étaient celles réalisées sur les plateaux de cinéma. Désormais, la surexposition de la nouvelle génération d’acteurs a pour conséquence qu’il est quasiment impossible pour une star d’être impeccable en toutes circonstances. »

Des styles à imiter ?

Même si la mode masculine pullule de créativité, paradoxalement on retrouve sans cesse, dans les défilés comme dans les magazines, des silhouettes se référant aux icônes d’hier. Pour Cally Blackman, écrivaine et auteur de Cent ans de mode masculine, « nous vivons dans une ère d’exposition visuelle très forte avec internet et plusieurs types de médias. Les stars lookées viennent d’univers vestimentaires très différents, allant de Jay-Z à Jon Hamm (acteur principal de la série Mad Men). Par contre, Cary Grant ou Frank Sinatra continuent d’être des références pour les designers qui s’en inspirent. Ce n’est pas ce qu’ils portaient qui les rend iconiques, mais plutôt la manière dont ils les portaient. » Des looks d’hier idéalisés aujourd’hui, selon Stéphane Bonvin, journaliste spécialisé « Culture & Société » pour le quotidien Le Temps. « On revient désormais à ce que l’on croit être des valeurs d’hier (nostalgie du tailleur, élégance à l’ancienne), des valeurs qui ne l’étaient pas forcément à l’époque. A mon avis, nos croyances actuelles étaient souvent vécues comme des contraintes à l’époque. » Et même si Clark Gable et Frank Sinatra font rêver avec leur complet, aujourd’hui ce style est nettement moins porté. « Je n’ai pas mis de cravate depuis 1998, lance Pedro Simko. Désormais, on enfile le costard dans de moins en moins de professions. Cette tendance a vu le jour sans le vouloir dans les années 2000, avec Steve Jobs qui avait pour bleu de travail son jean et son col roulé. » Alors, exit le costard ? Non, puisque la mode n’obéit plus uniquement à des règles. On enfile un costume parce qu’on aime ça, pas parce qu’on désire ressembler à quelqu’un. On idéalise les stars d’hier avec leur complet, mais on ne les envie pas.

Des valeurs sûres qui s’affichent à jamais

Alain Delon, dans le film La piscine, est devenu l’égérie du parfum Eau Sauvage de Dior… Aujourd’hui, pour faire vendre, on utilise des vedettes d’hier, comme l’explique Pedro Simko. « Nous vivons une époque incertaine. Un groupe très important de consommateurs fortunés a aujourd’hui entre 60 et 70 ans. Faire de la publicité en évoquant l’âge d’or du cinéma, c’est rappeler à ces gens une période d’accroissement économique, mais aussi des souvenirs réconfortants qui font rêver. » Et contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la pub que l’on imagine avant-gardiste qui fait les tendances. « La publicité est le reflet de la société, poursuit Pedro Simko, il s’agit donc uniquement d’un outil de vente. Le rôle des publicitaires est de trouver des personnalités qui suscitent de l’émotion. » Les marques l’ont bien compris. En misant sur certaines stars, elles s’assurent un impact important sur le public. « Ce n’est pas innocemment si les acteurs, chanteurs, sportifs et rappeurs apparaissent au premier rang des défilés, c’est un moyen pour les griffes de faire un buzz médiatique. A l’époque, la maison de couture Worth utilisait déjà une méthode comparable en habillant l’impératrice Eugénie. Mais désormais, avec la globalisation, les enjeux sont beaucoup plus importants », déclare Cally Blackman. Choisir une icône décédée, c’est miser sur une valeur sûre, selon Frédéric Maire. « C’est extrêmement rassurant, tout d’abord elle n’a plus de risque de réaliser de mauvais films ni de faire des frasques qui risqueraient de ternir son image. Ensuite, on a tendance, lorsqu’une star iconique a disparu, à ne se rappeler que de ses bons rôles. »

Les codes qui font l’icône

« Ce sont parfois des destins tragiques qui façonnent le mythe, analyse Frédéric Maire. Regardez par exemple James Dean ou encore Claude François. Leur parcours et leur décès prématurés, alors qu’ils étaient au sommet de leur gloire, ont contribué à créer le mythe. » Et même s’ils fascinent par leur destin, les gens ont quand même besoin de pouvoir s’identifier à eux. « Lorsque l’on regarde Robert Redford avec ses chemises à carreaux, son jean et son allure de cow-boy, il représente la liberté, un mode de vie sain, mais aussi une certaine accessibilité. Il est proche des gens. C’est cette proximité qui plaît », rajoute Frédéric Maire. Pedro Simko renchérit : « Gary Cooper, Robert Redford, Steve McQueen et James Dean, tous représentent ce qui habite chaque homme et ce que chacun désire représenter: élégance, liberté, rébellion, insouciance… Au fond, s’ils perdurent dans le temps, c’est parce qu’ils évoquent des images en nous. Je ne pense pas qu’il soit impossible d’avoir des icônes aujourd’hui, mais c’est plus compliqué dans un univers de multiplication de tendances. » Des icônes d’hier qui font et feront toujours rêver… Une manière peut-être idéaliste de survivre dans le monde d’aujourd’hui.

Des hommes et des styles

Certains sont décédés, d’autres non, et pourtant ils ont marqué à jamais notre mémoire. Nos experts nous expliquent pourquoi chacune des icônes qui suit ne pourra jamais se faire oublier… ou presque.

 

James Dean

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse : « C’était une étoile filante qui représente la jeunesse éternelle. Beau, séduisant, à mes yeux, je m’en rappellerai toujours comme l’interprète de La fureur de vivre. »

Cally Blackman, auteur de Cent ans de mode masculine : « Il était le chef d’orchestre d’un courant dominant qui exprimait la frustration de toute une génération. Une génération qui avait envie de tout changer, notamment vestimentairement parlant. Il était en avance sur son temps. »

Pedro Simko, membre du Saatchi & Saatchi Worldwide Executive Board : « Avec son tee-shirt blanc et son jean, il est le symbole de l’Amérique éternelle. Relaxe, capricieux et cool à la fois, son style contrastait avec la situation économique de l’époque. »

Stéphane Bonvin, journaliste spécialisé « Culture & Société » au quotidien Le Temps : « Un côté rock, rebelle mais facile à copier et qui s’est bien démocratisé parce que James Dean, c’est du « rock preppy », embourgeoisé, un peu déguisé, propre sur soi. Ce qui n’ôte rien au trouble et à la séduction de la star ! »

 

Steve McQueen

FM: « On a l’impression qu’il pouvait soulever des poids extraordinaires. Il représente la puissance et le sport. Le film Le Mans reflète l’image qu’il dégagea tout au long de sa carrière. » CB: « Il sera éternellement un modèle vestimentaire, devant comme derrière les projecteurs. Tant en costume qu’en vieux jean et chaussures de cow-boy, son style était réussi. Il était le porte-drapeau de la cool attitude. » PS: « C’est le bad boy absolu. Il représente aussi la révolution des mœurs des années 1960-1970. Personnage très caractériel, on le suivait pour savoir ce qu’il allait faire, car il éveille en chaque homme l’animal qui sommeille. » SB: « Nonchalant, sportif. Il représente l’idée que l’élégance masculine, c’est de la beauté en mouvement. Il symbolise aussi un certain snobisme qui fait qu’on a envie de le copier pas parce qu’il était vraiment élégant, mais parce que les gens pensaient qu’il l’était. »

Robert Redford

FM: « Il est l’antinomie de James Dean, c’est-à-dire la longévité. Robert Redford se bonifie avec le temps, il est beau et en même temps accessible. Ses interprétations dans Les hommes du président ou encore Le cavalier électrique ne datent pas d’hier et, pourtant, on imagine toujours l’acteur comme ça. » CB: « Encore un autre caméléon ! De son élégant costume blanc dans The Great Gatsby à son style bushman dans Out of Africa, tous les styles lui vont ! Il est le symbole du style american boy. Devant comme derrière la scène, son allure est indissociable. » PS: « On lui associe la liberté, les grands espaces, les paysages Marlboro, le style cow-boy, bref, le rêve américain. Il incarne les possibilités du futur, l’ouverture. » SB: « Parce que Robert Redford est élégant ? Ça se saurait, non ? Il est peut-être beau, séduisant. Mais il n’a pas converti cela en manière de se vêtir. Pour moi, Robert Redford, c’est zéro style, zéro message vestimentaire. Who cares ? »

 

Gary Cooper

FM: « Il est grand, parfois gauche et, pourtant, un charme extraordinaire se dégageait de lui. Gary Cooper, c’est un homme qu’on remarquait. D’ailleurs, dans sa filmographie, rien n’est à jeter. » CB: « Un homme très beau qui portait les vêtements avec une élégance et une assurance naturelles. L’image que l’on a de lui est celle d’un homme digne en toutes circonstances. » PS: « Il symbolise le gentleman idéal. Dandy élégant, il était toujours très bien habillé. A la fois chic et à la mode, c’est l’homme avec qui ces dames rêvaient d’aller au théâtre. » SB: « C’est un idéal masculin. Il maîtrisait les codes obligés, il les appliquait assez librement. Même si aujourd’hui on n’y voit que du feu, pour l’époque il était un peu « trop », limite opérette, voire Cage aux folles. Et pourtant il avait l’air libre. Il était plus fort que l’uniforme qu’il endossait. Il avait un costume impeccable et on ne voyait que son corps et sa personnalité. Chapeau. »

Crédits photos: Dr

Lucie Notari

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