Bilan

L’élevage suisse: un savoir-faire menacé

L’élevage autochtone décline de façon continue. la filière doit s’adapter face à la concurrence européenne et à la transition de l’agricole vers le loisir équestre.

Poulain franches-montagnes, la seule race autochtone suisse.

Crédits: PHDominique Delfino/Biosphoto/Keystone

Le cheval a le vent en poupe. Ce sont près de 105  000 équidés qui sont désormais recensés en Suisse, contre 65  000 il y a vingt ans et 80  000 il y a seulement dix ans. Générant plus de 12  000 emplois pour un chiffre d’affaires de 1,9 milliard de francs, la filière contribue à environ 10% du revenu agricole, principalement grâce à la pension à la ferme pratiquée dans la majorité des exploitations du pays. 

Pourtant, le nombre de naissances en Suisse ne cesse de diminuer. Moins de 4000 poulains sont venus au monde sur le territoire l’an passé, soit près d’un tiers de moins qu’en 2005. Toutes les catégories de chevaux sont impactées, en particulier le franches-montagnes, seule race autochtone suisse, originaire du Jura (près de 2000 naissances), et le «selle Suisse», cheval de sport et de manège, fruit de la tradition équestre de compétition du pays. Parallèlement, de plus en plus de chevaux sont importés. «Avec un renouvellement d’environ 10  000 chevaux par an, ce sont près de 6000 individus qui sont désormais achetés chaque année à l’étranger», estime Michel Dahn, vétérinaire et président de la Fédération d’élevage du cheval de sport.

Une concurrence étrangère fatale à la filière sportive

Première raison, l’évolution de la demande vers un cheval «prêt à l’emploi», qui creuse les écarts de prix avec l’étranger, comme le relève Michel Dahn: «Même dans le cheval de compétition ou de manège, les cavaliers ne cherchent plus du tout de poulains. Le marché se tourne aujourd’hui vers des chevaux de 4 ans au moins, déjà débourrés, puis préparés six mois à un an par un cavalier.» Un type d’équidés importés aujourd’hui à un prix variant dans la majorité des cas entre 10  000 et 15  000 fr. Un quota de 3883 chevaux étrangers par an est soumis à une taxe administrative de 120 fr. et à un taux de TVA de 2,5%, alors que dans l’autre sens, les chevaux suisses, vers la France par exemple, voient s’appliquer 10% de taxes douanières, ainsi qu’une TVA de 20%. 

La situation est d’autant plus préoccupante que l’élevage suisse fait déjà face à des coûts beaucoup plus élevés que ses concurrents européens, selon Michel Dahn: «On ne dispose pas des espaces de la Camargue ou de l’Allemagne de l’Est, les coûts de terrain et de personnel sont beaucoup plus élevés. Faire préparer un cheval par un cavalier, avec la pension et l’entraînement coûte au moins 1500 fr. par mois. On peut rapidement atteindre 25  000  à 30  000 fr. de coût de revient pour un cheval de 4 ans.» 

Conséquence: de plus en plus d’éleveurs suisses abandonnent leur activité. «On fait ça par passion, mais en Suisse les pertes sont trop lourdes. Les éleveurs réalisent en moyenne une saillie par an, un peu au coup par coup, avec un risque de perte de savoir-faire en matière d’élevage sportif suisse. Du coup, il devient de plus en plus difficile de sortir des champions.»

Elever des champions, c’est justement la marque de fabrique de Jean-Jacques Fünfschilling, à Lully (FR). Deux médailles olympiques, un titre de champion du monde de dressage en 2015, trois Coupes du monde, le palmarès des chevaux de l’élevage fribourgeois fait référence dans le milieu suisse. Pourtant, lui aussi va cesser son activité.

«C’est plus une passion, c’est une maladie! Même avec des poulinières en France, la préparation des chevaux en Suisse est tellement chère que mon fils ne va pas reprendre l’élevage. Il se concentrera sur notre activité agricole de sapins de Noël. Ça crève le cœur, quand on voit toutes les infrastructures et le savoir-faire développés, mais, malgré notre réputation, les cavaliers préfèrent acheter moins cher à l’étranger. Le demi-sang est en train de disparaître de l’élevage suisse.»

Eric Magnin, à Chavannes-de-Bogis (VD), qui n’a plus fait saillir depuis trois ans, déplore un manque de soutien des pouvoirs publics: «La Confédération favorise le franches-montagnes, car c’est la seule race véritablement suisse. Pourtant, plus de la moitié des individus sont abattus pour la consommation de viande.» 

Rapprocher le monde agricole et les jeunes cavalières

Le constat peut surprendre. Protégé par les Accords internationaux de Rio et la Convention d’Oslo, le franches-montagnes bénéficie de 2 millions de subventions fédérales pour le maintien de cette espèce purement autochtone. Pour Ruedi von Niederhäusern, responsable du dossier élevage du Haras national d’Agroscope à Avenches (VD), l’image de race à viande doit être nuancée: «La consommation de viande de cheval baisse. Il y a vingt ans, trois quarts des franches-montagnes étaient tués jeunes contre 40% aujourd’hui. Ce qui fait que malgré une baisse de 4000 à 2000 naissances, toujours 1000 arrivent à l’âge de 3 ans. Sa pérennité est assurée.» 

D’autant plus que les qualités du franches-montagnes, moins cher et plus rustique, correspondent de façon croissante aux attentes du nouveau public jeune et féminin de l’équitation de loisir: «Un effort a été fait pour l’adapter par la sélection, relève Ruedi von Niederhäusern. Le franches-montagnes s’est ainsi affiné de 100 kg en vingt ans. On s’efforce de mettre l’accent sur les qualités de gentillesse et la facilité à monter, désormais recherchées. Le marché du poulain est mort, et les éleveurs agriculteurs doivent maintenant apprendre à débourrer et préparer l’animal pour
le vendre à 3 ou 4 ans.»

Pourtant, pour Pierre-André Poncet, président du Conseil et observatoire suisse de la filière du cheval (COFICHEV), un fossé culturel profond existe entre les nouvelles cavalières de loisir et le monde paysan: «Le cheval recouvre historiquement des sphères aussi différentes que le milieu élitiste de la compétition de haut niveau et la campagne jurassienne. L’équitation de loisir véhicule auprès de certains agriculteurs une image d’oisiveté, qui s’oppose encore à la conception de labeur et d’effort propre au milieu paysan. Aujourd’hui, ce sont majoritairement des jeunes femmes de classe moyenne, plus urbanisées, qui se regroupent pour prendre un cheval à deux ou trois, souvent pour de la balade et sans formation classique. Elles attendent qu’il soit bichonné, avec de l’espace, mais également qu’il soit facile à monter. Or, la plupart des éleveurs-agriculteurs ne sont pas cavaliers et ont une approche plus rude à l’animal. De plus, culturellement, il n’est pas facile pour eux de vendre et de créer un contact avec ce nouveau public qui, pourtant, est demandeur.» 

Clara Ackermann a été recrutée par le Haras national pour soutenir les agriculteurs de franches-montagnes et réconcilier ces deux mondes: «Nous sommes en train de développer un catalogue de mesures de commercialisation qui comprend, par exemple, le développement d’une plate-forme internet qui recenserait toutes les informations, ainsi que les chevaux à vendre. Nous allons aider les agriculteurs à relayer leur offre, sur les réseaux sociaux en particulier. Nous souhaiterions également mettre en place différents cours et formations avec le matériel approprié, en collaboration avec la fédération, pour, par exemple, préparer ceux qui ont moins de facilité et de temps à se tourner vers le marché.» 

Pour Ruedi von Niederhäusern, l’enjeu est de créer une image positive et reconnue: «Il faut donner envie et faire rêver le cavalier. Si on y parvient, le franches-montagnes a un avenir brillant.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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