Bilan

L’art africain contemporain affole la planète

Lagos s’impose comme le New York de la scène artistique africaine contemporaine. Concours, festivals et galeries donnent à découvrir des formes d’expression radicalement nouvelles, tandis que les prix grimpent. Visite.
  • Crédits: Fitzhenry Anthony
  • Diplômé de l’Université de Nottigham, le Nigérian Ayo Filade (26 ans) signe cette œuvre présentée à la galerie Omenka à Lagos, lors d’une exposition consacrée à l’hyper-réalisme.

     

    Crédits: Jide Odukoya
  • Jeune artiste kényan, Cyrus Kabiru donne une seconde vie aux objets récupérés dans la rue comme ici avec la sculpture Morocco Castle (2015).

    Crédits: South Africa
  • Figure de l’art africain, Nike Davies-Okundaye permet au public de découvrir des milliers de travaux dans son centre Nike Art Gallery, à Lagos.

    Crédits: Jide Odukoya
  • Une œuvre de Nike Davies-Okundaye, qui travaille en collant de minuscules perles de couleurs sur la toile.

    Crédits: Jide Odukoya

C’est la foule des grands soirs, ce jeudi de décembre à Lagos à la remise des prix National Art Competition 2016. Vainqueur de la 9e édition, Godwin Uzowy (42 ans) présente une tente de réfugiés réalisée en coques de noix de coco dorées qui scintillent dans la lumière. Baptisée « Homelessness, Despair and Hope », la sculpture ne pouvait mieux illustrer les caractéristiques de l’art africain contemporain. Des matériaux récupérés et détournés, le souci des enjeux sociaux et la recherche de la métaphore.

« En matière d’art, Lagos, c’est le New York africain. Les gens viennent de partout pour réussir dans la métropole », déclare un visiteur. Organisatrice du concours, l’African Artists’ Foundation (AAF) accueille les invités dans sa splendide galerie aménagée dans une villa du centre-ville. Artistes, mécènes et « people » se mélangent dans une ambiance électrique. Derrière cette effervescence, le Nigérian Azu Nwagbogu qui a fondé l’AAF à Lagos en 2007.

D’Art Basel Miami au Photo Vogue Festival à Milan en passant par la foire parisienne AKAA (Also Known As Africa), Azu Nwagbogu a vécu une fin d’année 2016 trépidante, en écho à l’intérêt croissant que suscitent les créateurs africains. Pour lui, l’art contemporain africain ne se résume pas qu’aux racines des créateurs : « Dans notre monde globalisé où toutes les cultures sont en contact, l’identité de l’art africain dépasse les limites du continent et incorpore des réalités beaucoup plus vastes. Cette ouverture représente un aspect passionnant de la production africaine. »

De son côté, la presse économique est unanime : l’art africain contemporain connaît un véritable boom. Certains observateurs lui prédisent le même accueil enthousiaste que celui réservé à la scène des artistes chinois, il y a une quinzaine d’années. Pour l’heure, les travaux sont encore très bon marché. Selon Giles Peppiatt, de la société Bonhams, cité par le « Wall Street Journal », les œuvres des artistes vivants les plus réputés démarrent déjà à quelque 150 000 dollars. Mais les prix grimpent vite. Bonhams affiche dans ce secteur des résultats en progression de 50% entre 2014 et 2015. 

Une première toile vendue un million de dollars

« La foire londonienne d’art contemporain africain 1:54 alimente la tendance. Sa fondatrice, Touria El Glaoui, a de nombreux contacts avec la Tate Modern », commente Nicolas Galley, directeur du programme Executive Master in Art Market Studies à l’Université de Zurich. Révélateur de ce début de fièvre, une toile de l’artiste née au Nigeria et installée aux Etats-Unis Njideka Akunyili Crosby a été vendue au prix record d’un million de dollars en novembre dernier par Sotheby’s. Comment expliquer ce succès ?

« Njideka Akunyili Crosby tire sans doute avantage d’un « effet Basquiat », du nom du peintre décédé Jean-Michel Basquiat, parmi les plus chers actuellement. De père haïtien, il utilisait de nombreux attributs reflétant ses origines africaines combinés à des influences américaines. Or, le marché semble à la recherche d’un nouveau Basquiat. Njideka Akunyili Crosby se distingue par une éducation américaine et des origines nigérianes qui se mélangent dans son travail. Avec sa peinture figurative aux touches abstraites, très décoratives et colorées, elle correspond à ce profil. » La star de hip-hop Drake a de son côté placé Njideka Akunyili Crosby sous les projecteurs en la retenant pour un show organisé à New York à la galerie S/2, propriété de Sotheby’s.

Azu Nwagbogu réagit de manière nuancée à cet engouement. « Le marché de l’art et le monde de l’art sont deux choses différentes. Pour que le phénomène s’avère durable, il faut que la qualité et le contenu soient de nature à soutenir la critique. Nous avons maintenant besoin d’étayer les outils intellectuels pour penser l’art africain. Cette étape est nécessaire pour accéder à davantage de visibilité auprès d’un public international. » C’est pour apporter une pierre à l’édifice qu’Azu Nwagbogu a lancé le site Art Base Africa qui veut offrir une plateforme de débat à la critique d’art.

Pour la nouvelle génération, le temps des masques tribaux, paniers tressés ou autres bois gravés paraît bien loin. Artiste photographe exposée en Europe et à New York et basée à Lagos, Jenevieve Aken (27 ans) développe un univers qui rappelle par certains aspects celui de Cindy Sherman. Elle a participé au Festival LagosPhoto. Créé en 2010 par Azu Nwagbogu, ce rendez-vous est devenu la plus grande exposition photographique africaine. Jenevieve Aken présentait l’installation « Great Expectations », inspirée d’une nouvelle de Dickens, qui explore la manière dont pèse la tradition du mariage sur l’accomplissement personnel des femmes. Y a-t-il pour elle des spécificités à l’art africain ? « J’interroge surtout les genres, la féminité et le rôle de la femme dans la société. C’est une dimension plus importante que le fait d’être une artiste africaine car, dans toute création, l’objectif est de toucher à l’universel. »

Autre artiste ayant eu les honneurs de LagosPhoto, le Kényan Cyrus Nganga Kabiru (32 ans) fabrique des lunettes à partir de matériaux récupérés dans les rues de Nairobi. Telles des parures sorties d’un film de science-fiction, les unités de la série C-Stunners ont servi de base à des dessins, des photos et des installations. En 2015, Cyrus Nganga Kabiru a participé à Paris à l’exposition « Lumières d’Afrique » ainsi qu’à « Making Africa, A Continent of Contemporary Design », au Vitra Design Museum de Weil am Rhein. 

Un nouveau département Afrique chez Sotheby’s

Parallèlement à la nébuleuse artistique de l’AAF, des galeries font un véritable travail de passeur, comme par exemple Omenka qui s’impose comme l’une des adresses les plus renommées du Lagos. Le propriétaire, Oliver Enwonwu, est le fils de Ben Enwonwu qui fut l’un des principaux représentants du mouvement moderniste africain de l’ère postcoloniale. En 2003, il a ouvert sa galerie dans la maison familiale et depuis participe aux foires internationales. L’expert témoigne : « Les signes de l’explosion de l’art africain se multiplient. Pionnière dans ce registre, la firme londonienne Bonhams tient depuis 2009 des enchères Modern and Contemporary African Art qui attirent toujours plus de collectionneurs. De son côté, Sotheby’s va lancer en 2017 un nouveau département dédié à l’art africain. »

La reconnaissance vient aussi des institutions. Figurant parmi les artistes africains les plus connus, le Ghanéen El Anatsui (72 ans) a effectué la majeure partie de sa carrière au Nigeria. Le sculpteur est l’auteur de tapisseries monumentales fabriquées à partir de milliers de capsules de bouteille récupérées. En 2015, il a reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière de la Biennale de Venise. Autre grand nom, Nnenna Okore (41 ans). Née en Australie, cette artiste qui vit entre le Nigeria et les Etats-Unis et enseigne dans des universités américaines s’est fait remarquer par ses sculptures grand format à base de textiles.

Les musées faisant cruellement défaut au Nigeria, Nike Davies-Okundaye (65 ans) comble cette lacune en permettant au public de découvrir des milliers de travaux dans son centre Nike Art Gallery. Elle-même artiste, cette figure de la culture africaine a entrepris de répertorier les motifs traditionnels utilisés dans le monde rural qui tombent aujourd’hui dans l’oubli. « J’ai commencé à tisser dès l’âge de 6 ans. Mes premières expositions, je les organisais dans ma chambre à coucher », relate la matriarche.

« Chief Nike » revendique un parcours peu banal: après avoir grandi dans un village où elle a peu fréquenté l’école, elle est devenue conférencière pour les universités les plus prestigieuses au monde, de Harvard à Colombus. Des trésors se cachent dans sa collection. Ne manquez pas les toiles du vétéran Bruce Onobrakpeya (84 ans) qui a eu l’occasion d’exposer à la Tate Modern à Londres durant ses 50 ans de carrière.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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