Bilan

Kris Van Assche: « La femme s’est libérée de son corset mais l’homme porte toujours un costume »

Directeur artistique de Dior Homme et de sa propre marque, ce jeune designer équilibre l'élégance masculine avec la réalité. Rencontre avec un poids lourd de la mode.

Un terne après-midi hivernal à Paris, le designer Kris Van Assche nous reçoit dans le siège de sa marque homonyme, nichée dans un immeuble industriel dans le cœur battant du Marais. Nous parcourons un couloir interminable où, pièce après pièce, ses jeunes collaborateurs s’affairent. Tout au bout de cette enfilade de cellules blanches, il nous apparaît, telle une reine à l’intérieur de sa ruche. Un visage d’enfant, le physique effilé, il nous explique d’une voix rauque et vibrante sa manière de travailler et la mode avec une simplicité désarmante. Bosseur, sévère, Van Assche, qui s’intéresse à la mode depuis ses 12 ans, n’a rien du stéréotype du créateur extravagant. L’inspiration n’est pas une sorte d’illumination mais une suite naturelle d’envies, de talent et détermination qui lui permettent, débutant par un stage chez YSL, d’être promu par Hedi Slimane d’abord styliste puis premier assistant chez Dior en 2000. Cinq ans après, il vole déjà de ses propres ailes et démissionne pour créer sa propre marque. En 2007, Slimane part pour réaliser des projets personnels et Dior Homme le réclame à la tête de la maison. Aujourd’hui, ce prodige de la mode continue de surprendre avec son chic sobre et épuré. Consacré parce qu’il sublime le costume et, sans dénaturer cette pièce classique, il le rend confortable et modernissime.

Comment avez-vous vécu la dernière fashion week automne-hiver qui vient de se terminer ? C’était plutôt agréable. Je me suis senti parfaitement à l’aise avec les deux défilés qui ont été bien reçus.

La presse a effectivement donné un écho très positif à votre collection, ne manquant pas de vous appeler « le Tintin de la mode » ? Depuis mes débuts, on n’a jamais cessé de faire allusion au fait que je sois Belge. J’espère qu’on aura bientôt fait le tour de cela.

Comment faites-vous pour développer Dior Homme et Krisvanassche (KVA) ? Y a-t-il plus de liberté au sein de votre propre marque qu’avec une grande machine comme Dior ? Il y a certainement deux façons bien distinctes de gérer ces deux marques. On pourrait penser que chez Dior j’ai beaucoup de contraintes et qu’avec ma petite équipe chez KVA je suis complètement  libre mais, pour être libre, il faut aussi des moyens financiers dont je ne dispose pas toujours. Chez Dior, il y a tous les moyens possibles mais il y a d’autres facteurs qui peuvent limiter ma liberté dans une certaine mesure. Sur le plan de l’expression créative, je me considère assez libre au sein de chacune de ces maisons.

Ce n’est pas difficile de différencier les deux marques ? Je n’ai jamais trouvé que le fait d’avoir des règles et des cadres empêchait la créativité. C’est au contraire assez stimulant. Bien évidemment je différencie les deux marques mais c’est devenu une source d’inspiration d’essayer d’être très Dior Homme et très KVA. C’est justement ce qui me plaît !

Vous avez réalisé plusieurs installations lors d’expositions collectives avec la galerie genevoise Analix Forever. Quelle est votre implication dans l’art contemporain ? Celle d’un débutant. Une grande frustration de ma vie c’est justement de ne pas m’y connaître plus. Pour moi il s’agit d’une source d’inspiration, et même si j’ai réalisé quelques installations d’art, je suis avant tout un designer. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus et ça me permet de regarder la chose avec une distance saine. J’ai créé le magazine « Londerzeel » avec la galerie Analix Forever, projet qui me permet de rencontrer des artistes et de travailler avec eux. C’est une façon de trouver un point commun, entre mes vêtements et leur art, et donc une façon privilégiée d’apprendre à connaître l’art contemporain.

Le titre de votre magazine, « Londerzeel », prend le nom de votre village natal, dans les Flandres. Une forme de nostalgie ? La vraie histoire, c’est celle de la galeriste Barbara Polla, qui a été frappée par Londerzeel. Elle s’y est rendue et elle a trouvé que ce village était d’un ennui épouvantable, opinion que je partage. Du coup cela est devenu une blague entre nous sur l’idée que ma volonté de créer, de m’échapper, de rêver ou encore de faire de la mode pour elle est littéralement née à Londerzeel. Voilà pourquoi on a appelé le magazine ainsi. Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, je n’aime pas ce village mais je reste très attaché à ma famille, qui y habite. C’est la seule raison pour laquelle j’y retourne.

A propos de votre famille, on a souvent mentionné dans les journaux que votre grand-mère a eu une influence importante sur votre choix de devenir designer ? Ma grand-mère est une véritable esthète. Il s’agit de quelqu’un avec qui je partage beaucoup de points communs car elle essaie de rendre le quotidien plus beau. Tout au début de l’Académie elle m’a aidé à fabriquer mes pièces d’étude, mais ce qu’elle m’a appris ne réside pas dans la technique, plus dans une façon esthétique de regarder la vie. Je suis né dans un environnement dans lequel les gens mettent la priorité dans l’aspect sérieux, concret, terre à terre des choses. Ma grand-mère a un penchant pour le superficiel et moi j’aime cela. J’aime ce qui est superficiel, parce qu’en fin de compte il ne l’est absolument pas.

A l’Académie, vous avez commencé en travaillant sur l’habit féminin. Comment avez-vous viré à la mode masculine ? Ce n’est pas moi qui ai changé mais ce choix s’est imposé à moi. Durant mes quatre ans à l’Académie j’ai travaillé sur des collections femme et l’idée que la mode masculine pouvait être intéressante ne m’avait même pas traversé l’esprit. A l’époque, il y avait très peu de mode masculine intéressante. Puis à la fin de mes études il a fallu que je trouve un emploi et j’ai donc envoyé 150 CV, ou peut-être même 500. Par chance, j’ai décroché un stage chez YSL Rive Gauche Homme. Sur le moment je me suis dit que ça allait être barbant parce que c’était pour homme. Il faut s’imaginer qu’à l’époque Yves Saint Laurent ne représentait pas à mes yeux une enseigne très attractive. Mais je ne pouvais pas refuser une telle marque en sortant de l’école. Puis, l’histoire a fait qu’Hedi (Slimane) était en train de révolutionner la marque et, par la suite, c’est devenu très intéressant. Ma démarche a été de saisir l’occasion de partir à Paris en pensant trouver un autre emploi. Par la suite j’ai compris que l’intérêt était là.

Est-ce que les hommes osent suffisamment au niveau de leur look ? Je trouve que les hommes peuvent se permettre de tout oser. En ce qui me concerne j’ai même vu trop de folie sur les podiums. Je ne suis pas un designer de la folie de toute façon, ni pour l’homme ni pour la femme.

Un de vos principaux mérites est d’avoir réussi à réinterpréter le costume masculin. Quelle a été votre démarche ? En étant mon premier client, j’ai immédiatement compris que le costume n’était pas assez pratique ni assez adapté à une vie active. J’aime cette déclaration un peu provocatrice qui dit « La femme s’est libérée de son corset mais l’homme porte toujours un costume ». On n’est pas vraiment confortable dans un costume et pourtant on le porte tous. Je me suis donc donné pour défi de faire des costumes plus adaptés, plus cool. Depuis mes débuts chez KVA, je me suis imaginé ces jeunes hommes qui ont passé 18 ans à porter des jeans baggy et des pull-overs à capuche, et qui tout d’un coup trouvent leur premier poste. A ce moment là ils doivent se glisser dans un costume et se sentent un peu désemparés. Ce passage de la fin de l’insouciance vers le monde du travail m’a toujours intéressé. J’ai donc voulu créer une sorte de pont entre ces deux mondes en amenant des éléments sportifs aux costumes. Un vêtement plus juste et plus réaliste pour faire ce lien entre ce qu’ils ont l’habitude de porter et ce qu’ils devront porter.

Quelle est votre source d’inspiration ? Peut-être un lieu ? Ou un artiste en particulier ? Non, il n’y a pas une source d’inspiration constante. La seule chose qui est constante est cet homme imaginaire que j’ai dans la tête. C’est une espèce d’homme idéal qui évolue et grandit avec moi et cet homme-là je le vois, il a des envies qui changent mais il est toujours le même. On peut, si l’on veut, appeler cela un style. On nourrit ce personnage et cette nourriture, elle, change.

En 2004 vous vous êtes définitivement installé à Paris. Avez-vous des souvenirs, des anecdotes de cette période d’adaptation ? Quand je suis arrivé à Paris je ne parlais pas un seul mot de français et je ne gagnais presque rien, ce qui était très difficile. J’étais jeune et fou et je débordais d’ambition. J’y suis resté mais, avec le recul, ce n’était pas facile. Je n’ai jamais été naïf, mais j’avais quand même l’inconscience de la jeunesse qui a fait que j’ai foncé. Bien sûr je me suis retrouvé dans des chambres de bonne avec des cafards. J’ai vécu des choses de ce genre, ce qui doit être le cas de beaucoup de jeunes qui débarquent à Paris.

N’avez-vous jamais ressenti de l’appréhension, la peur d’une panne d’inspiration ? Maintenant qu’on est seulement à quelques jours du défilé, je ne sais pas encore ce que je vais faire en juin. Donc ça me travaille un peu parce que je me dis qu’il va bien falloir que l’idée tombe. Mais je ne suis pas inquiet dans le sens où, ayant fait 15 défilés homme chez KVA et 10 chez Dior Homme, je suis dans une certaine logique de travail. La fin d’une collection initie presque naturellement le début de l’autre parce qu’il y a toujours des choses que l’on n’a pas vraiment pu faire comme on le souhaite et que l’on veut améliorer. Une saison est tellement intense, autant chez Dior que chez KVA, que du coup on a forcément déjà une sorte de réflexe de contre-réaction. L’inspiration finit toujours par venir, il suffit de faire une année où tout est noir pour que la saison suivante on ait envie de faire autre chose.

La mode change et brasse perpétuellement les codes. Est-ce que même aujourd’hui on pourrait encore définir une faute de goût ? Il n’y a pas de faute de goût. Il y a juste des gens qui ne sont pas élégants et pour eux il n’y a pas d’espoir.

Vous avez réalisé des installations qui parlaient de beauté. Est-ce qu’on pourrait en formuler une définition selon vous ? S’il y avait une définition de la beauté, ça serait trop simple. Il y a autant de définitions de la beauté masculine qu’il y a d’hommes. Je pense qu’il faut démarrer avec un miroir et se regarder, voir ce qui nous va et ce qui ne nous va pas et puis construire à partir du corps que l’on a. Dans mes défilés je propose une espèce d’idéal de ce que je considère être une beauté, une voie esthétique, mais je suis bien conscient qu’après le défilé les gens doivent se l’approprier.

Vous avez déjà collaboré avec nombreux artistes, réalisé des costumes pour une compagnie de danse, été président du jury du Festival international de mode à Hyères en 2009. Avez-vous prévu d’autres projets parallèles à la gestion de vos deux marques ? Non. J’ai par moments peut-être accepté ou essayé de faire des projets parce que j’étais débordé, ce qui est en soi une contradiction. En étant débordé, je prenais moins de plaisir et pour compenser j’ai commencé à faire d’autres projets sauf que ce n’était sûrement pas la bonne voie. Du coup j’avais encore moins de plaisir parce que j’avais l’impression de tout bâcler. A un moment donné, j’ai quand même fini par comprendre que, pour prendre plus de plaisir, il fallait que je fasse moins de choses et les faire bien. Je suis donc dans cette optique depuis quelques saisons maintenant et ça fonctionne. Avec deux boulots à plein temps, on peut s’attendre au fait que ce soit compliqué, donc j’essaie d’éviter des projets trop ambitieux et farfelus qui peuvent nuire à cet équilibre que je me suis construit.

Que signifie le mot «luxe» pour vous ? Le luxe ultime pour moi est la liberté, pour laquelle je suis prêt à aller très loin.

Crédit photo: Gaëtan Bernard

Francesca Serra

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Mario Botta

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