Bilan

Karl-Friedrich Scheufele: «L’argument spéculatif n’est pas recevable»

On lui connaît la passion de l’horlogerie, du vin, mais jamais encore le patron de la marque Chopard n’avait dévoilé son attachement à l’art. Karl-Friedrich Scheufele constitue, depuis des dizaines d’années, une collection impressionnante d’œuvres liées au temps. Entretien exclusif.  
  • Karl-Fiedrich Scheufele devant une œuvre de Thomas Hirschhorn

    Crédits: Dr
  • Sculpture de Jean-Michel Folon

    Crédits: Dr

Quel type de collectionneur êtes-vous ?

Karl-Friedrich Scheufele: Avant tout, un collectionneur coup de cœur, mais qui poursuit un but. La collection « L’art et le temps » que je constitue, couvre les différents aspects de cette thématique représentée dans l’art. Les artistes de tout temps ont exprimé leur sentiment par rapport au temps, et je trouvais important de rassembler quelques œuvres qui le soulignent.

Quelles sont les œuvres qui vous ont marqué ou vous ont fait avancer dans cette réflexion ?

Si on remonte très loin, il y a l’Allemand Albrecht Dürer, pour qui le temps a été un sujet récurrent. Il me touche doublement. Par la précision et la technique de son art, inouïes, mais aussi par la force qui s’en dégage. 

Quelles sont vos références artistiques ?

Mon sujet préféré depuis que je suis très jeune, c’est le dessin. A mon plus jeune âge j’avais même envie de poursuivre une carrière artistique et j’ai énormément aimé dessiner et pendre. L’Ecole internationale de Genève, que j’ai suivie durant quatre ans, m’a heureusement laissé la possibilité de travailler ce domaine. 

Un professeur, en particulier, vous a-t-il ouvert les yeux ?

Oui, à mon tout jeune âge, lorsque j’étais encore à Pforzheim en Allemagne, j’ai eu la chance d’avoir un professeur particulier qui avait déjà enseigné l’art à mon père. Un vieux monsieur qui était à la fois artiste peintre, pianiste, organiste, sculpteur. Je passais une à deux après-midi par semaine chez lui à dessiner et à peindre. Souvent on sortait dans la nature et on faisait des études dehors.

Il m’a vraiment appris à regarder et à observer. Cela ne m’a plus quitté depuis. Aujourd’hui, malheureusement je n’ai plus assez de temps pour dessiner, mais j’apprécie de pouvoir rassembler cette collection qui a pris une certaine forme et logique. 

Etes-vous conseillé ?

Je fais quasiment toujours seul mes choix, mais je consulte des spécialistes qui me conseillent sur la qualité des œuvres. Nous avons une conservatrice au sein de Chopard qui s’occupe de la collection et qui, aujourd’hui, connaît la direction que je veux prendre.

Y a-t-il une galerie ou une foire d’art qui est incontournable à vos yeux ?

Je fais pas mal de découvertes durant les voyages. Mais la plupart du temps les décisions se prennent à distance aujourd’hui. 

Comment percevez-vous l’art contemporain?

Il y a certaines pièces pour lesquelles je suis emballé tout de suite, et tout de même beaucoup d’autres où je me pose des questions…

Par rapport à la valeur spéculative ?

J’ai toujours été insensible à l’argument « investissement ». Avant toute chose, une œuvre doit me parler, un rapport doit s’établir. L’argument spéculatif n’est pas recevable.

Comment jugez-vous la valeur d’une œuvre ?

Dans une œuvre d’art je réfléchis beaucoup au temps qui a été passé pour la réaliser et le degré de technique qui a été employé. J’ai un penchant pour les œuvres qui durent dans le temps. Certains matériaux ou supports utilisés aujourd’hui m’inspirent moins. J’apprécie ceux qui ne sont pas éphémères, comme la sculpture, les bronzes, la peinture.

S’il fallait citer un artiste suisse que vous appréciez particulièrement ?

Je peux mentionner un artiste, malheureusement décédé récemment, Jean-Michel Follon. J’ai tissé une relation assez proche avec cet artiste. J’avais un plaisir énorme à lui rendre visite, à parler avec lui, à découvrir quelques œuvres. C’est un rapport privilégié d’avoir un échange avec un artiste de son vivant. Je trouvais que le personnage correspondait à 100% à ses œuvres. Il était plein de poésie et d’humour.

Quelle fut la première œuvre achetée ?

Justement, c’était une sculpture de Jean-Michel Follon. C’est elle qui m’a lancé dans cette recherche d’œuvres d’art.

Et la dernière ?

C’était aujourd’hui ! Une gravure de Dürer, qui représente les armoiries d’un personnage et une dame. Sur l’armoirie, il y a une tête de mort. C’est la parfaite représentation d’une vanité : quoi que vous possédiez aujourd’hui,
tout passe.

C’est un thème qui vous passionne ?

Oui, il est lié au temps. Ma famille se moque un peu de moi avec ce thème, surtout lorsque j’ai acquis une œuvre de Damien Hirst. Quand cette grande tête de mort, « The Scalp III », est arrivée à la maison, elle a été reléguée à une place où il faut vraiment vouloir la découvrir pour la trouver! Mais d’autres aspects beaucoup plus joyeux liés au temps m’intéressent aussi ! (Rire.)

La prochaine œuvre que vous avez déjà repérée ?

Elle n’est pas encore inscrite. Vous savez, le moment le plus intéressant, c’est celui de la découverte. Ce n’est pas toujours de posséder qui importe, mais de découvrir une œuvre qui me fascine. Toute cette activité de réunir ces œuvres m’a pris beaucoup de temps, mais avec chaque œuvre il y a des souvenirs qui s’ajoutent, et je me rappelle encore très précisément comment s’est passée chaque découverte, chaque acquisition. 

Cristina d’Agostino

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