Bilan

Johann Schneider-Ammann « Il faut rester calme et accepter le défi »

C’est au siège du WEF à Cologny que Bilan Luxe a rencontré le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann. Un long entretien qu’il accorde, en exclusivité, pour faire le point sur les défis qui attendent l’industrie horlogère à la suite de l’abandon du taux plancher.
Crédits: François Wavre

Rendez-vous avait été initialement pris au Grand Théâtre, en novembre dernier, lors du Grand Prix d’horlogerie de Genève, un événement que le conseiller fédéral Schneider-Ammann avait souhaité marque de sa présence. Mais l’actualité, bouleversée par la fin du taux plancher en janvier, a réorienté le débat. La croissance du secteur, déjà bousculée par l’arrivée de la montre connectée et échauffée par une géopolitique incertaine sur les marchés en croissance, s’est brusquement assombrie.

La très grande majorité des acteurs de la troisième économie du pays se retrouvant à Baselworld, en ce mois de mars, Bilan Luxe a fait le point avec Johann Schneider-Ammann, quelques semaines avant le début de la manifestation. Une occasion unique de mieux comprendre les liens qu’il entretient avec le secteur horloger. Et, très vite, on comprend qu’ils sont importants.

Ses années au conseil d’administration de Swatch Group lui ont appris, selon lui, à comprendre les enjeux du secteur à l’étranger. Il connaît personnellement bon nombre de patrons de l’horlogerie. Suffisamment pour que ces derniers l’appellent, à l’instar de Nick Hayek qu’il tutoie, le jour même de l’annonce de la BNS. Le message se veut rassurant. Rencontre. 

Les grands patrons de l’industrie horlogère, rencontrés les premiers jours du Salon international de la haute horlogerie de Genève, étaient tous sonnés par la nouvelle de l’abandon du taux plancher. Pour eux, le mauvais timing a joué en plein. Votre sentiment ?

La BNS a pris sa décision en toute autonomie et a choisi ce moment précis pour regagner son indépendance face à l’euro. Je ne parlerais pas de mauvais timing. Le timing, quel qu’il soit, semble toujours inadapté ! Ce taux plancher a été établi depuis trois ans. Cela a donné du temps à l’économie pour innover et augmenter son efficacité. Cela a été fait.

Certaines entreprises auraient peut-être eu besoin de plus de temps pour faire face à la compétition mondiale. C’est un challenge énorme. Gérer une augmentation de ses prix de 15 à 20% du jour au lendemain est extrêmement délicat. Mais il faut accepter la décision de la BNS et relever le défi. Il faut regagner la compétitivité afin de disposer de marges pour l’investissement. L’économie suisse y est toujours parvenue de manière très impressionnante.

L’industrie horlogère emploie 30% de frontaliers. Certains souhaitent payer les salaires en euros. Votre avis ?

Tout ce qui touche au marché du travail doit être réglé par les partenaires sociaux. C’est très important. J’ai moi-même vécu ce partenariat social dans l’industrie, lorsque j’étais entrepreneur. Je connais la valeur d’un contrat collectif de travail, vécu les négociations entre employeur et employé dans une entreprise. Mais il faut être clair: les accords de libre circulation prévoient qu’un employeur doit traiter tous les employés – qu’ils soient frontaliers ou installés dans le pays – de la même façon. On ne peut pas payer les uns en francs, les autres en euros. 

Chômage technique, baisse des salaires. Ne craignez-vous pas un emballement de mesures néfastes pour la consommation ?

Pour le moment, la plupart des carnets de commandes sont encore confortablement remplis. Les entreprises ont dès lors un peu de temps pour trouver des solutions. Nous avons cependant constaté que le « Purchasing Managers Index » (PMI ou indice des directeurs d’achat) a baissé de 53% au mois de décembre à 48% au mois de janvier. A un taux plus élevé que 50%, les entreprises ont un développement croissant, en dessous de 50% cela montre que le secteur des fournisseurs est pris par un doute. Nous devons éviter les répercussions négatives dans le futur. Mais il nous reste encore un peu de temps pour trouver la meilleure voie.

Depuis la fin du taux plancher, avez-vous rencontré des patrons de l’industrie horlogère ?

Oui. Je les connais tous très bien. J’en ai rencontré un certain nombre à Davos, lors du WEF. D’autres m’ont appelé.

Vous avez reçu le coup de fil de Nick Hayek ?

Oui, j’ai reçu le coup de fil de Nick Hayek dès les premières heures. Il était comme tout le monde un peu surpris et assez échauffé… Le tempérament d’un vrai entrepreneur, en somme (rire).

Que vous a-t-il dit ?

Nous avons évalué la situation ensemble. Ce qu’il nous faut maintenant c’est rester calme, attentif et tout faire pour renforcer notre place industrielle. Beaucoup de fournisseurs des différentes grandes entreprises horlogères m’ont aussi appelé. Ils voulaient savoir si la politique avait des recettes ou des recommandations. Mais personne n’a demandé une intervention ou un soutien immédiat de l’Etat.

Des licenciements ont commencé dans l’arc jurassien. A part le chômage technique, quelles sont les autres dispositions, même exceptionnelles, qui peuvent être mises en place ?

La politique est responsable des conditions-cadres. Aujourd’hui, nous devons les améliorer. Ce que ces entreprises veulent aujourd’hui, en priorité, c’est une clarification de nos relations avec nos voisins et savoir si l’avenir des accords bilatéraux est assuré. Deuxième point important : la réforme de la fiscalité des entreprises III. Et troisième point: nous devons réduire la bureaucratie et les coûts à un niveau qui offre la meilleure chance aux entrepreneurs de rester compétitifs sur les marchés mondiaux. L’objectif final de tout cela, c’est que chaque habitant de notre pays ait, autant que possible, un travail conforme à ses aptitudes.

Les grands groupes, à l’instar de Swatch Group ou Richemont peuvent absorber la vague de la hausse du franc. Mais les marques indépendantes souffrent. La conjoncture économique internationale liée à une géopolitique incertaine rajoute à leur inquiétude. Que leur répondez-vous ?

Je leur dirais qu’ils ont un produit d’une renommée inégalée et d’une qualité exceptionnelle. Qu’ils sont capables de compenser l’augmentation des coûts par une compétitivité, une flexibilité et la confiance dont ils bénéficient sur les marchés. Et je fais tout ce qui est possible pour leur offrir les meilleures conditions-cadres possible. Entre-temps, le taux de change va se stabiliser. Le niveau actuel de l’euro ne reflète pas la réalité économique. En termes de parité du pouvoir d’achat, le point d’équilibre se trouve aux alentours de 1,20 et plus, et, pour cette raison, il devrait à terme se stabiliser à un niveau plus juste qu’aujourd’hui.

Mais là aussi, le vote du 9 février n’a pas arrangé cette bureaucratie, compliquant davantage l’embauche de main-d’œuvre étrangère (50% dans la branche horlogère).

La combinaison franc fort et décision du 9 février 2014 aura des effets sur le développement des entreprises, donc sur le besoin de main-d’œuvre. Cela représente un vrai défi… En fonction de l’évolution économique, l’immigration pourrait baisser. Mais quelle que soit son évolution, nous devons mieux exploiter le potentiel de la main-d’œuvre indigène, tout en évitant de créer de coûteux monstres bureaucratiques. 

En novembre dernier, vous teniez, par votre présence au Grand Prix de l’horlogerie de Genève, à saluer le rayonnement de l’horlogerie suisse. Une industrie que vous connaissez bien pour avoir siégé jusqu’en 2011 au conseil d’administration de Swatch Group. Une industrie que vous avez également questionnée sur la montre connectée et le danger potentiel qu’elle pouvait courir à ne pas relever le défi…

J’ai eu la chance d’être assis à la table du conseil d’administration de Swatch Group de très longues années. Chaque séance avec Nicolas Hayek, puis Nick Hayek était un véritable séminaire d’innovation. Les questions administratives étaient rapidement réglées. L’essentiel du temps était utilisé pour comprendre les marchés, la concurrence, les habitudes de consommation, échanger sur la technologie, l’innovation.

Si Nick Hayek est aujourd’hui prêt à lancer de nouvelles idées sur le marché, il les préparait depuis longtemps. Je suis persuadé que les autres entreprises d’horlogerie ne sont pas en reste. La révolution digitale nous met effectivement au défi. Pas seulement notre industrie horlogère, mais toute notre économie et toute notre société.

Important, donc, que l’industrie suisse se réveille ?

Cette industrie est en pleine forme, très innovante. Lorsque j’ai décidé de faire de ce discours à l’occasion des 30 ans du Centre suisse d’électronique et de microtechnique de Neuchâtel un appel fort aux entrepreneurs suisses, je l’ai évidemment fait très consciemment. Mais je savais aussi que leur réponse allait être beaucoup plus substantielle que ce que nous avions vu jusqu’alors. 

L’accord de libre-échange signé en juillet 2013 avec la Chine est un atout pour l’industrie horlogère grâce à la baisse des taxes douanières, mais d’un autre côté l’industrie horlogère souffre de la politique anticorruption en Chine qui la touche de près. Avez-vous des discussions à ce sujet avec le Gouvernement chinois ?

Lors des négociations de l’accord de libre-échange, nous avons toujours discuté de durabilité, et en particulier des aspects écologiques, sociaux et des droits humains. En ce qui concerne le secteur horloger, nous avons eu des discussions sur la contrefaçon. Les accords disent que le commerce doit être transparent. Le problème de la corruption a également été abordé. Mais en fin de compte, il appartient à la Chine de le régler.

Le rôle du Seco est d’ouvrir de nouveaux marchés de libre-échange qui pourront aider l’industrie horlogère à exporter dans de meilleures conditions hors des zones dollar et euro. Des nouveaux accords en cours ?

Oui, nous sommes par exemple en train de négocier des accords avec l’Indonésie. J’ai eu une discussion avec le ministre indonésien de l’Economie à Davos. Ces négociations peuvent continuer dès maintenant. Mais nous en avons également avec le Vietnam et la Malaisie. Toute la région du Pacifique est évidemment très intéressante pour la Suisse et ses entrepreneurs. Je ferai tout pour que cela avance aussi vite que possible.

Cristina d’Agostino

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