Bilan

Joël Dicker, un Romand à succès

Le Genevois vit une période de folie. Après le Prix de l’Académie française et sa course en finale du Goncourt manqué de peu, son livre, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, continue à recevoir de nombreuses distinctions.

C’est dans le lounge de l’Hôtel Tiffany à Genève que l’on donne rendez-vous à la nouvelle coqueluche de la littérature romande. Jeans, baskets et pullover, le jeune écrivain apprécie les choses simples comme les livres, le sport ou encore les voyages à travers l’Amérique. La vérité sur l’affaire Harry Quebert, son deuxième roman, est un triomphe. Depuis sa sortie en septembre, le livre s’est rapidement vendu à 60 000 exemplaires. Les droits ont été rachetés dans de nombreux pays. Des traductions sont en cours (la traduction allemande est prévue pour l’automne 2013 aux Editions Piper Verlag). Un miracle, selon l’auteur.

Après son passage dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, les ventes du livre ont dépassé celles de Fifty Shades of Grey sur Amazon France. Quoi qu’on en dise, les critiques sont dithyrambiques. Dans son roman policier, le diplômé en droit maintient le lecteur en haleine durant 670 pages, tout en maniant avec audace l’art de l’écriture. L’intrigue, truffée de rebondissements et de flash-back, rappelle les polars américains. Logique donc que sa maison d’édition à Paris ait déjà reçu de nombreuses demandes d’adaptation cinématographique. Chronique d’un best-seller qui pourrait très bientôt se voir joué à Hollywood.

 

Joël, cela fait des semaines qu’on vous voit partout. Vous courrez dans tous les sens, enregistrements d’émissions de télévision, de radio, interviews pour la presse suisse et internationale. Qu’est-ce que vous ressentez aujourd’hui?

Je me sens très privilégié par rapport à tout ce qui m’arrive. Pratiquement personne n’avait parlé de mon premier livre sorti en janvier de cette année, Les derniers jours de nos pères (en coédition avec L’Age d’Homme et de Fallois), donc je suis très heureux du succès de ce second livre. Je cours partout car je fais encore la promotion du livre et c’est très important. Je dois continuer à rester professionnel, surtout sachant que cela peut être très éphémère.

Votre livre est sorti en pleine période d’élection présidentielle américaine comme la sortie du livre de Markus Goldman, le personnage de votre roman. Hasard du calendrier ou était-ce prémédité?

Coup de marketing de génie (il rigole)! Non pas du tout. Quand vous commencez un livre, vous ne savez jamais quand vous le finirez. J’ai commencé La vérité sur l’affaire Harry Quebert il y a deux ans et demi et je l’ai terminé en mai 2012. Le livre devait sortir en janvier 2013. Mon éditeur français m’a pressé pour le sortir à la rentrée littéraire parisienne du mois de septembre. J’ai eu très peur qu’il passe inaperçu étant donné que plus de 600 livres sortaient en même temps que le mien. Donc il s’agit bien d’un hasard du calendrier mais qui tombe à pic!

En sortant le livre, pensiez-vous qu’il aurait autant de succès?

Non, pas du tout. Quand vous écrivez, vous rêvez souvent. Mais la différence entre le rêve et le fantasme, c’est que la probabilité que le rêve se réalise est excessivement faible. Et si ça arrive, vous ne vous y attendez pas du tout. Par contre, c’est impossible de prédire à l’avance qu’un livre va marcher. Il n’y a pas de recette, ni de formule magique pour écrire un best-seller. La littérature est une science absolument inexacte.

Depuis votre succès fulgurant, avez-vous, comme le personnage de votre histoire Markus Goldman, changé votre mode de vie?

Pour l’instant c’est un peu tôt pour parler de changement de vie. Je ne peux pas dire que j’ai changé de mode de vie du point de vue matériel en tout cas. Par contre, il y a un changement existentiel, mais qui reste très éphémère, c’est celui de la relation avec les gens. Tout d’un coup, tout le monde vous adule, veut vous inviter à manger ou devenir votre ami. L’exemple type est quand j’ai cherché il y a six mois à joindre un journaliste du Matin pour lui demander d’écrire un article sur mon premier roman, Les derniers jours de nos pères. Il n’a jamais daigné me rappeler. Quelques jours avant le Goncourt, ce même journaliste me rappelle en me suppliant de lui accorder un reportage durant toute une journée à Paris. Preuve que les rapports avec les gens changent mais qu’ils sont complètement biaisés. Mais je suis conscient que le rapport de force peut très rapidement basculer dans l’autre sens.

Où écrivez-vous et est-ce que vous avez des rituels lorsque vous écrivez?

Je me suis installé chez ma grand-mère à Genève où j’ai annexé le bureau de mon grand-père (ancien directeur de l’ORT et historien aujourd’hui décédé). Mes rituels sont simples. Premièrement, j’écoute toujours de la musique, classique ou des chansons en langue étrangère parce que les chansons en français me déconcentrent. Et ensuite, je dispose sur le bureau des photos selon mon humeur qui stimulent mon imagination. Ces derniers mois, j’avais une carte postale d’une reproduction d’Edward Hopper et la photographie d’un requin en noir et blanc. Les deux photos dégagent quelque chose de fort qui m’ont inspiré.

Un rêve que vous pourriez accomplir grâce aux recettes de votre succès?

Eventuellement d’avoir un jour une maison dans le Maine ou au Canada.

Quelle est votre définition du luxe?

Je ne veux pas entrer dans les clichés, mais, pour moi, le luxe c’est d’avoir son destin en main, d’être libre, et de ne pas avoir de contraintes. Et aussi de faire un métier que l’on aime et de pouvoir vivre de sa passion. C’est un luxe de se lever le matin et d’être heureux de faire ce que l’on fait.

La notoriété n’amène pas toujours que des choses positives. «La gloire fait souvent mal», raconte Goldman. Pouvez-vous nous parler des éléments positifs liés à la notoriété et ceux qui le sont moins?

Le principal élément positif est de ressentir l’affection des gens. Vous sentez qu’ils vous veulent du bien. Vous recevez de nombreux messages, notamment à travers les réseaux sociaux, et, parfois, on vous reconnaît dans la rue, toujours avec un mot gentil ou des félicitations. C’est adorable même si ça ne m’excite pas plus que ça. A l’inverse, le mauvais côté de la notoriété, ce sont les critiques blessantes. J’accepte la critique sur mon travail, mais pas sur ma personne. Il y a eu une grande vague de sympathie pendant plusieurs semaines, et maintenant je commence à ressentir que certaines personnes, soit par jalousie, soit par frustration, me tapent dessus. Les critiques virulentes viennent souvent des écrivains, donc je ne peux pas tellement leur en vouloir, car c’est un métier où il est souvent question d’ego. Cependant, pour me protéger des critiques, je ne lis et ne regarde pratiquement rien à mon sujet.

En quelque temps, vous êtes devenu le chouchou des Suisses.

Oui, je ressens une vraie solidarité en Suisse, les gens me soutiennent et sont contents pour moi. Ça fait vraiment plaisir. Par contre, j’ai aussi reçu les pires attaques provenant notamment d’un écrivain vaudois.

La pression des maisons d’édition est-elle si forte que vous la décrivez dans votre livre?

Je pense que les grands écrivains subissent vraiment une pression avant chaque rentrée littéraire. Il y a toutefois une différence entre la France et les Etats-Unis. Aux Etats-Unis, un livre qui marche est un livre qui se vend. En France, il y a ce côté noble du livre qui veut qu’un bon livre ne doit pas se vendre. Et à l’inverse, si un livre se vend, cela veut dire que c’est un mauvais livre. Pour réussir un livre, il faut que personne ne puisse le lire, genre: «Je suis incompris parce que je suis un génie.»

La gloire éphémère. Est-ce que c’est quelque chose qui vous fait peur, maintenant que vous avez connu le succès?

Non, ça ne me fait pas peur. Je suis conscient que la gloire est éphémère. Par contre, j’espère bien écrire encore plein de livres qui auront beaucoup de succès. J’ai toujours envie de faire mieux. Il ne faut jamais se contenter de ce qu’on a ou de ce qu’on a fait. Il faut toujours viser plus haut dans le but de s’améliorer.

Comme Quebert, auriez-vous pu usurper le livre d’un autre?

Jamais de la vie. Parce que le plaisir du livre, c’est de l’avoir écrit. Ce n’est pas son succès, mais c’est toute la sueur engendrée pour l’écrire. Le sujet que je voulais traiter dans le livre, c’est justement de savoir jusqu’où peut amener l’ambition.

L’angoisse du syndrome de la page blanche, l’avez-vous déjà connue?

Non, les idées viennent assez facilement. Par contre, j’ai souvent des doutes sur mes idées.

Avez-vous, comme Markus Goldman, un Harry Quebert dans votre vie, un mentor, une personne qui vous inspire?

Non, je n’ai pas de mentor ni de conseiller littéraire, même si c’est quelque chose qui m’aurait bien plu durant mes années d’études. D’avoir, par exemple, un prof qui me guide. Mais ce qui est amusant, c’est que je n’étais pas très bon en dissertation au collège et que j’entends maintenant des anciens professeurs parlant de moi comme étant leur meilleur élève de français (rires).

Vos deux personnages principaux se traitent tour à tour d’imposteur. Est-ce un sentiment que vous avez déjà ressenti?

Pas forcément par rapport au livre mais plutôt parce que je me dis quelquefois que je prends un peu la place d’autres écrivains très bons qui n’ont pas eu la même chance que moi.

Parlons un peu chiffres. Combien vous a déjà rapporté votre livre? Et combien se négocient les droits d’auteur?

C’est très difficile à calculer car les chiffres de vente sont connus au bout de six mois. Les libraires peuvent commander des livres et les renvoyer au bout d’un certain temps si ceux-ci n’ont pas été vendus. Les marges de négociation par rapport aux droits d’auteur se situent entre 10 et 12% du prix de vente du livre.

Avez-vous déjà une idée pour votre prochain livre?

J’ai un début de trame mais qui n’est pas encore très claire, donc je la garde encore secrète.

Dernière question. Etes-vous moins seul que vos deux personnages de votre roman?En d’autres termes, maintenant que vous avez achevé le livre, partez-vous à la quête de l’amour?

Si la question est de savoir si mon cœur est pris, la réponse est oui, mon cœur est déjà pris.

Crédits photos: Jérôme Bonnet

Chantal Mathez

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