Bilan

Joël Dicker

Deux ans se sont écoulés depuis la sortie de «La vérité sur l’affaire Harry Quebert». Traduit dans une trentaine de langues, écoulé à plus de 2 millions d’exemplaires, il vient même d’obtenir le tampon «best-seller» du «New York Times». Une consécration que Joël Dicker ne voit qu’au travers d’un apprentissage, riche de voyages et de rencontres, son ticket pour la prochaine aventure littéraire bientôt en poche.
Crédits: François Wavre

La promotion de votre livre dure depuis deux ans. Les succès s’enchaînent, comme les pays visités. C’est un peu la vie de rock star ?

J’ai énormément voyagé, il est vrai, grâce à la promotion du livre. J’ai beaucoup appris. Mais la tournée d’un écrivain est complètement différente en comparaison de ce que peut vivre un artiste musicien. Le rockeur monte sur scène, joue sa musique, fait une performance live et communique avec son public, instantanément. Alors que moi non, je ne fais que la promotion de mon livre.

Mais vous y rencontrez aussi votre public…

Oui, mais ce n’est pas un échange d’émotions, comme le musicien le vit sur scène. La véritable interaction se crée lorsque le lecteur lit mon livre. Et là aussi, elle est forcément décalée.

Ressentez-vous une certaine lassitude ?

Ça serait prétentieux de le dire. Cela ne me fatigue pas, au contraire. Lorsque les premières demandes d’achat de droit du livre à l’étranger ont débuté, il y a deux ans, Bernard de Fallois m’a dit : « Il faudra que vous alliez voir ces différents pays, non pas pour vous amuser, mais pour apprendre. » Il avait raison. Chaque pays doit faire face à des considérants économiques différents. En France et en Suisse, par exemple, nous vivons une baisse de 5% des ventes, alors que le marché brésilien est en pleine croissance de 10%.

La classe moyenne émerge, veut acheter des livres, veut écouter de la musique. Au Mexique, le prix du livre est élevé. Le lecteur va donc vraiment faire un choix, une démarche, car il n’a de l’argent que pour un livre. De tous les pays visités, c’est la région qui m’a le plus surpris. Le festival du livre de Guadalajara, par exemple, est d’une telle qualité ! Il est largement supérieur à tout ce que j’ai pu voir en Europe.

Avec le succès du livre, il y a forcément eu pour vous un « avant » et un « après » Harry Quebert. Comment se passe l’après ?

C’est encore tôt pour le dire. En deux ans, il s’est passé tellement de chose ! J’ai gagné 20 ans de vie ! J’ai fait des rencontres. Mon approche de l’écriture a changé. Aujourd’hui, je me pose la question de la répétition, difficile à éviter, car l’on est soi-même des répéteurs de ce que l’on aime, par défaut.

Qui vit en vous lorsque vous écrivez ?

C’est compliqué, car il y a les auteurs que j’adore, Gary, Duras, Franzen, Gogol, Dostoïevski, des auteurs qui resteront toujours des référents, à part. Et il y a ce magma en moi, fait de tout ce que j’ai lu, entendu, vu, qui va me donner des idées sur ce qui a déjà été fait, ce que j’aime, ou pas. Au fond, je suis influencé constamment.

Mais comment ne pas tout changer constamment au fil de l’écriture, comme sur « L’affaire Harry Quebert », que vous avez réécrit au moins trois fois ?

Mais ça m’arrive tout le temps et c’est ça qui est intéressant ! Aujourd’hui, c’est par ce point précis que je pense avoir évolué dans mon travail. Au début, lorsque le livre était presque terminé, après l’écriture de 150 pages, je n’avais qu’une envie c’était de l’envoyer à l’éditeur, malgré le doute qui pouvait poindre. Aujourd’hui, par contre, je pense qu’il faut tout tenter, tout essayer si une nouvelle idée intervient, quitte à avaler une somme colossale de travail pour un résultat minime. L’image du chêne qui devient cure-dent me plaît.

Il faut simplement, à un moment donné, avoir le courage d’affronter ce que l’on a fait et se dire que l’on est arrivé au bout. Sinon, on finit par écrire un livre sur toute une vie ! Même si, aujourd’hui, je relisais « Quebert », je changerais probablement tout ! Et heureusement, car cela veut dire que cela reste imparfait, que j’ai appris des choses entre-temps.

Le plaisir de l’imperfection de mon livre, c’est le plaisir de la perfection du prochain, et ainsi de suite. Il ne faut pas être suffisant avec soi, mais il faut avoir conscience d’être prêt à se mesurer. Et même de se prendre une bonne baffe des lecteurs !

Etes-vous prêt à la recevoir ?

Oui, depuis que j’ai décidé que je faisais de la fiction pure. Car lorsque l’on écrit un livre par rapport à soi, sa vie, ses peurs – souvent le premier livre – on se rend compte que le lecteur ne comprend pas, ne saisit pas forcément qui vous êtes. L’exposition est alors maximale. Et peut vite devenir très blessante, même dangereuse. 

Beaucoup disent que vous avez trouvé la bonne formule. Que leur répondez-vous ?

Eh bien je leur dis allez-y, je vous attends! (Rire.) Car ce qu’il y a de formidable et de terrifiant à la fois dans l’art, c’est qu’il n’y pas de formule.

A aucun moment vous n’avez analysé votre livre dans ce sens-là ?

Quand j’ai écrit ce livre, j’étais vraiment dans la recherche du plaisir, de la fiction, de l’histoire. C’est le processus qui me plaît le plus, ce constant jeu avec l’idée de base, la remodeler pour aller plus loin. Chercher la simplicité. Bernard de Fallois me disait qu’il est difficile de convaincre les gens que c’est un bon livre malgré le fait que ce soit un best-seller. C’est vrai. Je l’ai vu dans l’évolution du livre, il y a ce tampon best-seller aujourd’hui…

Du coup, Il a complètement perdu de sa juvénilité, celle de ce livre en français, écrit par un pauvre Suisse, édité par une toute petite maison, à la fin de l’été, de façon complètement improbable… (Rire.)

Avez-vous eu peur de tomber dans l’orgueil littéraire ?

Non. Car je sais combien de temps ça m’a pris d’écrire «Harry Quebert». Avant ça il y a eu cinq romans finis, plusieurs non finis, dix ans de travail acharné pour évoluer vers ce livre. Je me rends bien compte qu’il y a une part de chance et que rien n’est assuré que le prochain soit bien. Mais mon plaisir est toujours celui de sortir de la zone de confort.

Où en êtes-vous avec l’écriture du suivant ? Avez-vous vécu la peur de la panne ? Y avez-vous apporté déjà plusieurs moutures ?

C’est compliqué de parler de mouture, car un détail mineur peut me faire en changer. Mais il y a déjà pas mal de moutures… Quant à la panne, grâce à mes anciens livres, je sais reconnaître aujourd’hui lorsque le sentiment de sécheresse arrive. Il faut savoir le laisser passer, car ensuite vient forcément le moment où l’histoire démarre. Mais, cela m’est arrivé après « Quebert »… Les symptômes étaient là, mais je les connaissais. C’était inquiétant, mais j’ai laissé passer. Je n’avais qu’une peur : savoir si j’avais encore des choses à raconter à 29 ans…

Et aujourd’hui ?

Je suis dans la phase de vitesse de croisière, où tout s’organise, avance de manière fluide. Mais ensuite je sais que les turbulences vont arriver ! (Rire.)

Cristina d’Agostino

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