Bilan

Jeff Koons, artiste en costume

Dominant la scène artistique mondiale depuis des années, Jeff Koons figure parmi les artistes vivants les plus chers au monde. Rencontre exclusive à New York.
  • Crédits: Raphaël Gianelli Meriano
  • Jeff Koons et son Balloon Venus créé pour la maison Dom Pérignon avec le Rosé Vintage 2003. Crédits: Raphaël Gianelli Meriano

Celui qui fait sensation depuis le début de sa carrière dans les années 1980 reste un artiste très controversé. Tantôt accusé d’être kitsch et ordinaire, tantôt qualifié de visionnaire, Jeff Koons déconcerte.

Pour Sam Keller, directeur de la Fondation Beyeler qui a accueilli il y a une année sa première grande rétrospective dans un musée suisse, « Jeff Koons n’est pas un artiste kitsch. Sa grande qualité est de briser la frontière entre culture élitiste et culture populaire. » Comme le revendique l’artiste américain lui-même, son vœu est de séduire les masses.

Mais peut-on être à la fois un des artistes les plus chers du marché et se prétendre populaire? Au cœur de ces contradictions, l’artiste évolue avec désinvolture entre l’art et le business. Sous le crépitement des flashs, il a dévoilé le fruit de sa collaboration avec Dom Pérignon : une réplique miniature de sa sculpture Balloon Venus contenant le précieux breuvage millésimé.

Si son discours calibré et consensuel est celui d’un homme de communication, sa personnalité rodée et rompue à l’exercice de l’interview permet pourtant d’entrevoir une certaine perception philosophique de la vie.

Quelle est selon vous la limite entre l’art et la consommation ?

Je pense que l’art est libre de toute contrainte, l’art est indépendant et pur, il révèle un état de conscience et apporte la liberté.

Quelles sont les valeurs que vous partagez avec Dom Pérignon ?

J’aime la démarche de Dom Pérignon et sa manière de travailler avec les artistes. Collaborer avec cette maison de champagne signifie avant tout garder un niveau d’excellence, tant au niveau de la qualité du travail que des valeurs dans lesquelles je me reflète, car c’est un label qui représente les sens, le goût, l’héritage et l’histoire.

Le fait de travailler avec des marques commerciales ne vous pose pas de problème ?

Non, car je ne l’accepte que rarement. Lichtenstein et Warhol ont aussi réalisé ce genre de collaboration dans le passé. Pour ma part, j’ai fait très peu d’opérations de ce genre dans ma vie. J’ai réalisé une Art Car pour BMW récemment et j’ai collaboré avec Lady Gaga pour la pochette de son prochain disque. Son désir ? Vouloir apporter l’art dans la culture pop, et je l’apprécie vraiment. Dans le cas de Dom Pérignon, le projet me tient particulièrement à cœur car il constitue un moyen de rendre l’art accessible au plus grand nombre, ce qui est fondamental à mon sens.

Parlez-nous du Balloon Venus.

J’ai toujours aimé jouer avec des objets gonflables en raison de leur nature. Si vous réfléchissez, l’intérieur d’un corps est dense, avec des tripes, des tissus et du sang, alors que le monde extérieur est plutôt vide, c’est de l’air, de l’espace. Dans les objets gonflables, ce concept est inversé, l’intérieur est vide, et tout à coup la densité est à l’extérieur.

Cela peut remettre en question les certitudes des gens. L’art est là pour nous aider à élargir mentalement nos possibles. Le Balloon Venus est une œuvre féminine et masculine à la fois. Masculine à l’intérieur, féminine à l’extérieur, avec ses courbes généreuses. Le défi majeur concernait la surface réfléchissante.

J’aime par-dessus tout cet aspect réfléchissant, car la personne se voit en regardant la sculpture. Et ce reflet est en perpétuel mouvement et changement. L’art est dans les yeux de celui qui le regarde. Les objets réclament notre présence pour exister en tant qu’art (selon l’idée de Marcel Duchamp, référence majeure de Jeff Koons).

Pourquoi avoir choisi cette œuvre pour Dom Pérignon ?

Il y a beaucoup de points communs. La Vénus est un symbole de fertilité et le Balloon Venus est une ode à la vie. Cette œuvre constitue une célébration et un rituel avant tout, tout comme le champagne, breuvage qui pétille avec ses bulles et qui incarne pour moi le principe même de la joie. J’ai huit enfants et j’aime célébrer avec ma famille.

Qu’est-ce que la joie pour vous ?

C’est un mot intéressant qui ne coïncide pas avec le bonheur. J’ai toujours essayé de mettre de la joie dans mes œuvres. La joie selon moi consiste à profiter de la vie tout en éliminant l’anxiété. Bien que je ne sois pas quelqu’un d’anxieux moi-même, je suis conscient de l’importance du stress dans la vie des personnes.

Toute ma vie j’ai pratiqué, dans la mesure du possible, l’exercice de l’acceptation comme véhicule et remède contre l’anxiété. Cela consiste à rester ouvert envers la vie et à chasser toute forme de jugement, car à travers le jugement on crée des hiérarchies et on supprime ainsi des opportunités.

Est-ce que votre expérience professionnelle en tant que trader à Wall Street a influencé votre démarche artistique ?

Pas spécifiquement. Ma plus grande influence a été le travail de vendeur porte-à-porte que j’ai fait dans mon jeune âge. Mes parents voulaient que je sois indépendant économiquement, raison pour laquelle j’ai exercé plein de petits boulots, toujours liés à la vente. J’ai vendu des boissons, des journaux, des sucreries, des cartes de Noël.

L’expérience du porte-à-porte s’est révélée importante pour moi, car quand vous frappez chez un inconnu vous ne savez jamais ce qui va vous arriver, ni qui va vous ouvrir… Cela m’a appris l’acceptation dont je parlais tout à l’heure et à rester toujours ouvert à la vie, indépendamment de qui ouvrira la porte et quelle que soit la maison dans laquelle vous entrez ou l’odeur qui s’en dégage.

Pensez-vous être à l’abri de toute récession ?

Je ne pense pas à cela, je travaille, et si la communauté considère que mon travail a de la valeur, tant mieux. Pour moi, continuer à faire ce que j’aime est le plus important. Je veux faire le maximum pour être le meilleur artiste possible et aider ma communauté.

Dans le cas contraire, cela signifiera que j’ai failli à mon devoir de générosité envers elle. J’ai été élevé dans l’idée d’être indépendant, cela a contribué à ce que je devienne un artiste qui veut générer de l’argent.

Comment voyez-vous le marché de l’art aujourd’hui ?

Je pense que le marché est au plus haut en ce moment. Il y a beaucoup de ventes et de transactions liées à l’art et je m’en réjouis. Cependant, selon moi, le marché de l’art ne peut être fort que si la production artistique est à la hauteur. En ce qui me concerne, la seule chose que je peux faire en tant qu’artiste est de faire du bon travail, pour exercer ma liberté.

Patricia Lunghi

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